LETTRE XLVII
Moi, marquis, être étonnée des nouvelles agaceries que vous fait votre financière ! Je connais trop bien les femmes. Ne doutez pas un instant qu'elle n'emploie tous les raffinements de la coquetterie pour vous enlever à la comtesse : elle peut avoir du goût pour vous; mais modérez là-dessus votre amourpropre; le plus puissant motif qui la conduise, est, sans contredit, le désir de se venger. Sa vanité est intéressée à punir sa rivale d'avoir obtenu la prélérence. Les femmes ne se pardonnent jamais ces choses-là : et si celui qui fait le sujet de la querelle n'est pas le premier objet de leur courroux, c est qu'elles ont besoin de lui pour exercer leur ressentiment. Vous avez rencontré dans la rivale de la comtesse précisément ce que vous exigez de celle-ci pour lui rester attaché. On vous offre d'avance le prix des soins que vous rendrez, et dont peut- être on vous dispensera, et je vois que vous serez assez peu délicat pour accepter ces offres. Il est donc écrit sur le canir de tous les lu mimes, à la plus facile.
Mais ne devriez-vous pas rougir de mériter le
moindre reproche de la comtesse? Quelle femme encore paraissez-vous lui préférer ! Une femme sans délicatesse, sans amour ; une femme qui n'est conduite que par l'attrait du plaisir; plus vaine que sensible ; plus voluptueuse que tendre ; plus vive qu'affectueuse, elle ne cherche, elle ne chérit en vous que votre jeunesse, et tous les avantages qui l'accompagnent.
Vous sentez tout ce que vaut sa rivale : vous con= naissez tous les torts que vous avez avec elle : vous convenez que vous êtes un monstre d'ingratitude, et cependant vous ne pouvez prendre sur vous de mériter votre grâce. En vérité, marquis, je ne vous comprends plus. Je commence à croire que M^e de Sévigné a raison (1), lorsqu'elle dit que son fds connaît ses devoirs, et qu'il en raisonne fort bien, mais que les passions l'emportent : en sorte que ce 7iest pas par la tête qu'il est fou^ mais par le cœur.
En vain me rappelez-vous ce que je vous ai dit autrefois sur la façon dégagée dont il fallait traiter Famour. Souvenez- vous que dans ce temps-ià je m'égayais plutôt par quelques réflexions badines, que je ne prétendais vous donner des avis en forme. N'oubliez pas non plus qu'il n'était question alors que d'un goût passager, que d'une maîtresse ordinaire ; mais le cas où vous vous trouvez aujourd'luii
(ij Voyez ias L"ttrGs de'M'^'" do Scvigné.
AU MARQUIS DE SiiViGNÉ 299
est bien différent ; vous verrez toutes les femmes de Paris, sans en trouver une seule que vous puissiez même comparer à celle que vous quittez si cruellement; et par quelle raison encore? parce que sa résistance blesse votre vanité. Quelle ressource nous reste-t-il donc désormais pour vous fixer?
J'en conviens néanmoins avec vous : quand une passion est éteinte, elle se rallume difficilement. On n'est pas plus le maître d'aimer encore, qu'on V était de n'aimer point. Je sens la vérité de toutes ces maximes; je n'y rends hommage qu'à regret, dès que je considère qu'en connaissance de cause vous laissez l'excellent pour le pire ; que vous renoncez à un bonheur solide, à des plaisirs durables pour vous livrer àd«sgoûts dépravés, à de purs capTices; mais je le vois bien, toutes mes réflexions ne vous ramèneront pas. Je commence même à craindre de vous ennuyer avec ma morale ; et à parler vrai, je crois qu'il e^ assez ridicule à moi de vous prêcher la constance, tandis qu'il est bien décidé que vous n'aimez plus, et que vous avez le cœur fou. Je vous abandfrïiTie donc à votre mauvais destin, sans cependant renoncer à vous suivre dans vos nouveaux écarts. A quoi servirait de s'en affliger? Voudrais-je prendre avec vous le ton d'un pédagogue? Non as^rèment, nous y perdrions trop tous les deux. Je m'ennuierais, et j« De vous réformcTais pas.