Lettres de Paul Baudry
Je possédais, depuis plusieurs années, une petite collection de lettres que Paul Baudry avait adressées, dans les premiers temps de son séjour en Italie, à l’un de ses camarades d’atelier, mon ami M. Gustave Marquerie, qui avait eu l’obligeance de me les copier. Je les trouvais fort intéressantes, fort remarquables même, et je les conservais précieusement, avec quelques autres de la même main qui m’étaient personnelles.
Quand la mort vint nous enlever si prématurément notre illustre compatriote, le désir me prit de mettre cette correspondance sous les yeux de nos lecteurs, estimant que la meilleure manière d’honorer sa mémoire consistait à laisser Paul Baudry se peindre lui-même avec sa plume, et montrer qu’il était non seulement une grande intelligence, mais encore un grand cœur.
Avant de réaliser mon idée, j’eus l’heureuse inspiration de m’en ouvrir à un vieil ami de collège, M. Gaston Gauja, conseiller à la Cour d’appel d’Agen. Je ne doutais pas qu’il ne mît à ma disposition les lettres qu’avait reçues son père, notre excellent ancien préfet de la Vendée et de la Loire-Inférieure, qui avait puissamment aidé Paul Baudry à entre^dans la carrière artistique. Gaston Gauja s’empressa, en effet, de me fournir le moyen de me procurer le petit trésor épistolaire que gardait sa famille, et il répondit avec une parfaite bonne grâce aux diverses questions que je lui avais posées, relativement à notre glorieux peintre. Je ne saurais mieux faire que de lui laisser la parole ; mais, auparavant, je voudrais dire quelques mots de mes propres relations avec Paul Baudry.
Quand j’entrai, en 1845, au lycée royal de Bourbon-Vendée, il n’était bruit, parmi les élèves de toutes les tailles et de toutes les cours, que du jeune prodige découvert par notre digne maître de dessin, M. Sartoris,
Il me souvient que, pendant une récréation, l’un de nous, — heureux mortel ! — nous montra une mine de plomb, de dimension réduite, qu’il s’était procurée je ne sais comment, et qui représentait un cheval. C’était à nos yeux, un véritable chef-d’œuvre.
Un de mes camarades, qui m’avait précédé de quelques années au collège, M. Joseph Martineau, se rappelle avoir vu Paul Baudry, à peine âgé de quatorze à quinze ans, suppléer parfois, à la classe de dessin, M. Sartoris, empêché par une absence ou par une maladie.
Nous ne jurions donc tous que par Paul Baudry et tous nous le croyions appelé aux plus hautes destinées. Aussi, je fus comme le porte-parole de mes condisciples, lorsqu’en 1857, j’adressai à notre pensionnaire de Rome des stances que, vu l’à-propos, l’on me pardonnera sans doute de faire revivre ici ; car elles dorment, depuis cette époque, dans le tome IV du Bulletin de la, Société d’émulation de la Vendée :
LE PREMIER RAYON DE GLOIRE A M. Paul Baudry *.
Oui, la gloire t'attend.
Lamartine.
Au Louvre, l’autre jour, la foule était immense :
On y récompensait et peintres et sculpteurs ;
Les noms retentissaient au milieu du silence,
Puis étaient salués de bruits approbateurs.
c- L’émotion surtout fut grande en l’assemblée, Lorsqu'au second appel on proclama le tien ;
Elle se souleva comme une mer troublée :
La foule voulait voir ton âge et ton maintien.
Tu passais, le cœur plein d’un orgueil légitime,
Qui venait d’allumer deux éclairs dans tes yeux,
Et tu ne savais pas, en cet instant sublime,
Si tu marchais sur terre ou marchais dans les cieux !
Tu sentais frissonner ta longue chevelure,
Tu tremblais de bonheur au doux chant des bravos,
1. M. Paul Baudry, l’auteur du Supplice d’une Vestale et d’autres toiles qui promettent un maître, venait de remporter une première médaille, le 15 août 1857.
Un rayon de génie embrasait ta figure :
Ce moment te payait tes quinze ans de travaux I
Et chacun s’écriait, applaudissant encore :
— « La gloire a-t-elle lui sur uu plus jeune front?
« Quel brillant avenir présage cette aurore !
« Sans doute sous ces mains des chefs-d'œuvre écloront î »
Ainsi te saluait l’élite de la France ;
Car c’est pour la patrie un jour bien fortuné,
Le jour où l’on acclame une belle espérance,
Le jour où l’on peut dire : — Un grand artiste est né î
Mais ce bruit triomphant qui s'élève et qui passe,
Pour venir jusqu’à nous, tes frères, tes amis,
Ces applaudissements ont traversé l’espace.
Par les échos du Louvre à la brise transmis.
Ah ! de quelle allégresse elle fut inondée,
Cette terre, ô Baudry, qui t’aime, tu le sais ;
Pas un cœur généreux, dans toute la Vendée,
Qui n’ait bondi de joie à ce premier succès !
— O terre de Géants, quel éclat t’environne !
Le monde entier connaît tes vaillants étendards ;
Mais il manque un fleuron à ta fière couronne :
Celui qu’y poserait la Muse des beaux-arts.
L’horrible guerre, hélas ! t’aurait-elle épuisée?
Rien ne trouble à présent ta bienfaisante paix ;
Le ciel sur tes moissons fait pleuvoir sa rosée,
Et bénit tes vallons, tes prés, tes bois épais.
Une épouse inféconde, en maudissant ses charmes, Frappe, frappe ce sein qui lui refuse un fils.
Prie au pied des autels, pleure toutes ses larmes,
Et parfois Dieu l’entend. — Voilà ce que tu fis.
Eh bien ! réjouis-toi, mère à jamais illustre,
Tourne vers ce jeune homme un regard attendri :
C’est lui qui des beaux-arts te donnera le lustre,
En rendant immortel le nom de Paul Baudry !
Le jeune peintre vendéen, je dois le dire, fut très sensible à cet hommage — il n’était pas encore blasé sur la louange — et c’est à partir de
ce moment que s’établirent entre nous des relations, que la mort seule a brisées.
Je me souviendrai toujours qu’ayant rencontré Paul Baudry, un matin, sur la place Royale, au bureau de la voiture qui faisait le service de Nantes aux Sables-d’Olonne, — le chemin de fer de la Vendée était encore dans les limbes : — « D’où venez-vous? lui dis-je. — De Paris et je vais dans ma famille. — A quelle œuvre travaillez- vous actuellement? — A un grand tableau, la Mort de Marat, qui m’a donné beaucoup de mal, parce que je cherchais en vain, depuis longtemps, la figure de Charlotte Corday ; mais, grâce à Dieu, cette nuit même, en chemin de fer, elle m’est apparue... et elle est très belle ! »
Chacun sait qu’en cela le jeune maître n’exprimait que l’exacte vérité : son héroïne est admirable. Qui donc, l’ayant vue une fois, pourrait jamais l’oublier ?
Après le siège de Paris, Paul Baudry s’était réfugié, en même temps que son ami Gustave Marquerie, dans notre ville de Nantes, où ils occupaient leurs loisirs forcés à peindre des portraits. Je les avais réunis, un jour, à dîner, avec quelques autres personnes. Le repas fut loin d’être gai, et j’ai toujours devant les yeux la physionomie navrée du pauvre Baudry : c’était véritablement l’image du Désespoir. Il souffrait comme Français : la Commune sévissait alors dans toute son horreur ; il souffrait comme artiste : n’avait -il pas tout lieu de craindre que son travail gigantesque de l’Opéra ne fût devenu ou ne devînt bientôt la proie des flammes !... L’architecte Charles Garnier avait bien caché ses peintures dans un coin soigneusement muré de ce monument, mais, si tous deux avaient craint, vers la fin du siège, les déprédations de l’étranger, aucun n’avait prévu l’incendie allumé par des mains françaises. — Heureusement pour nous, pour la postérité, pour notre malheureux ami, qui en aurait perdu la raison, les pétroleurs ont oublié de le flamber.
Je n’ai pas cessé de regretter, je l’avoue, qu’au lieu de s’inspirer du paganisme et de la mythologie, ce merveilleux pinceau ne se soit pas consacré tout entier à nos gloires vendéennes. La main à qui l’on doit les plafonds du foyer de l’Opéra, était sans contredit assez puissante pour traduire dignement l’héroïsme des Géants du Bocage.
Pourquoi, du moins, avant de se reposer dans la tombe, n’a-t-elle pas eu le temps de retracer, sur les murs du Panthéon, l’incomparable épopée
de Jeanne d’Arc!... Pour l’Art et pour la France, c’est là une de ces pertes qui ne se réparent point.
Et maintenant, voici les pages, si naturelles, si alertes, de Gaston Gauja. Je n’y change pas un seul mot. «Je t’envoie tout cela sans ordre, m’écrivait-il; lime, retranche, arrange...)) J’en serais bien fâché, et le lecteur aussi, j’en suis certain d’avance.
Emile Grimaud.
« Agen, villa Sainte-Foy, 7 février 1886.
« Mon cher ami,
« Aussitôt ta lettre reçue, j’ai fouillé mes vieux papiers ; j’y ai trouvé une charmante lettre de notre illustre ami, dont je t’envoie une copie : fais en ce que tu voudras.
« Paul Baudry avait cinq ans de plus que moi ; j’étais encore en rhétorique, quand il eut son grand prix de Rome ; c’est-à-dire un enfant en face d’un homme déjà. Aussi notre liaison ne date-t-elle que de sa rentrée en France. — Il me savait à Aix, attaché au parquet du procureur général, et le jour de son débarquement à Marseille, sans m’avoir averti, il vint m’y surprendre, me disant qu’il avait voulu que sa première visite fut pour un Gauja. Je fus si touché, que je le gardai quelques jours, pendant lesquels nous nous liâmes d’une amitié qui ne s’est jamais démentie. En me quittant, — c’était vers la fin juin 1856, — il toucha barre à Paris et partit pour la Vendée en passant par Nantes à l’aller (29 juin) et au retour (6 juillet). 11 m’écririt de Paris, le 24 juillet, la lettre que je t’envoie 4. Depuis, je n’ai jamais reçu de lui que de petits mots très courts, dans les grandes occasions. Nous étions tous deux aussi paresseux l’un que l’autre pour la correspondance. Nous nous rattrapions, lorsque j’allais à Paris, où, jusqu’en 1870, je passais quelque temps, chaque année.
« A présent je réponds à tes questions.
« Part de mon père à la réussite de la souscription qui envoya Paul Baudry à Pains. — Tu as connu mon père ; il ne parlait pas volontiers de ce qu’il faisait pour autrui, et, d’ailleurs, il s’estimait honoré d’avoir