Elle sera donnée à sa date
su deviner Baudry, qu’il aimait comme un fils et qui le lui rendait. Je crois me rappeler que la souscription eut pour cause un premier refus du Conseil général, fatigué d’entretenir à Paris X***, qui n’y réussissait pas à grand’chose. Les procès-verbaux de 1845 à 1846 éclaireraient la question. Parmi les souscripteurs, je me rappelle mon père, M. Renard, directeur des Contributions directes. On envoya Baudry chez Drolling, parce que mon père l’avait connu jadis. Edmond About a dit un mot de cela, je crois, dans sa préface des peintures de l’Opéra ; il devait tenir ses renseignements de Paul.
« Histoire de la Fortune et l’Enfant. — La vieille amie de mon père, la baronne Champy, à laquelle celui-ci avait présenté Baudry, lui avait dit, à son départ pour Rome : « Envoyez-moi une peinture de 4 ou 500 francs; ce que vous voudrez, et quand vous voudrez. » Baudry fit aussi grandement les choses que Mme Champy les avait faites délicatement. Il envoya une copie (surface peinte de 58 centimètres de large sur 79 centimètres de hauteur) de la Fortune et le jeune Enfant, aujourd’hui au Luxembourg. Les deux sont datés : 1853 ; c’est la même femme, le même enfant, le même paysage ; il faut une comparaison minutieuse pour y découvrir quelques légères dissemblances de détails : ainsi, celui de Mme Champy a une chaîne pendant sur la margelle du puits ; celui du Luxembourg n’en a pas.
« Mme Champy, comme bien des gens riches, pour lesquels l’argent n’est rien, n’adressa pas tout de suite le prix à Baudry, qui en toucha un jour un mot bien discret, dans une lettre à mon père, lequel, discrètement aussi, glissa un billet de 500 francs dans sa réponse et le lui transmit à Rome, se réservant d’en parler à son amie ; ce qu’il ne fit jamais. Plus tard, le commis greffier du tribunal de la Seine chargé de régler la succession bénéficiaire de la baronne, sans consulter bien certainement les héritiers, qui étaient de galantes gens, refusa de payer cette dette, non justifiée par des écritures. Mon père, qui avait racheté le tableau à la vente de la galerie Champy, pour un prix à peu près égal, qu’il avait payé comptant, ne voulut pas insister et ouvrir un débat qui aurait pu être désagréable pour tous. Il me donna le tableau, que j’ai vendu 18,000 francs, en mars 1882, à la maison Goupil, qui le comprit aussitôt, je ne sais pour quelle valeur, dans un échange avec un amateur, — M. Stewart, je crois, — qui, quelque temps avant
avait acheté 30,000 francs la Perle et la Vague , à M. Raimbaud, liquidateur de la liste civile impériale.
« About a oublié de mentionner cette copie de la Fortune, dans le catalogue que tu as publié jadis et que tu m’as envoyé.
« Ma sœur aînée (Mme Deshorties de Beaulieu) a toute la correspondance de Baüdry avec mon père. Je me rappelle une très jolie lettre écrite de Venise, lorsqu’il fut reçu de l’Institut. C’est elle aussi qui a son premier album de dessins au crayon, à l’époque où il é+ait encore élève de Sartoris à Bourbon-Vendée, et le portrait de mon père au fusain, que Baudry jeta sur le papier, de 1872 à 1876, je ne puis préciser la date, pour servir de guide à un peintre, dont je ne sais pas le nom, auquel la Commission de l’hospice de la Roche-sur-Yon avait commandé un portrait de mon père, pour la galerie des bienfaiteurs. Ce dernier portrait a-t-il jamais été fait? Je l’ignore.
« Veux-tu maintenant une anecdote bouffonne?... En 1878, je circulais à l’Exposition universelle ; je rencontre un Vendéen, Joseph Martineau, je crois. — « As-tu vu Baudry? me demande-t-il. — J’ai déjeuné avec lui, ce matin. — Que fait-il? — Il fabrique un billet de banque. » — En même temps, je remarque un air étonné et discrètement réjoui sur une lace voisine. — Je quitte mon interlocuteur, et au bout de quelque temps, j’ai la conviction que la face voisine me file. - « Mon ami, lui dis-je, vous faites votre métier; mais vous perdez votre temps. La fabrication de billet de banque, qui vous a donné l’éveil, a été commandée par la Banque de France à un grand peintre de mes amis, et moi, je suis, pour vous, presque un collègue : je suis magistrat. » Mon policier n’était certes pas un imbécile ; car il eut le flair de reconnaître tout de suite ma parfaite innocence, et me remercia d’avoir arrêté sa course, qui allait lui faire manquer sa journée.
« A propos de l’Exposition, je trouve incidemment, dans une lettre de Baudry, du 15 février 1881, que son magnifique diplôme « lui a valu un déficit majestueux de 400 francs, pour le cadre et les menus frais dont l’État l’a indemnisé imparfaitement. »
Et quant au billet de banque, un dernier trait : c’est une de ses œuvres dont Baudry était le plus fier ; il en offrit une des premières épreuves à une Altesse Royale, en lui disant ce mot, où je retrouve l’expression de cette alliance toujours exactement équilibrée de l’orgueil le
plus légitime avec la simplicité la plus modeste qui constituait une de ses distinctions et l’un de ses charmes les plus grands : « Monseigneur, je suis bien l’image de mon temps : aujourd’hui, c’est le fils du sabotier qui signe la monnaie de France. »
(( Tout à toi et à nos amis,
« Gaston Gauja. »