‹ Lettres de Paul BaudryChapitre 10 sur 30 · VIII. — Au même · texte numérisé non relu

VIII. — Au même

Naples, le 6 juin 1853.

Mon vieux Gustave,

J’ai un déficit tellement considérable dans ma correspondance, que j’en suis à me demander si je ne déposerai pas mon bilan. Pour un'homme comme moi, privé depuis tantôt trois mois de toute espèce de nouvelles, il n’y a qu’une ressource : renverser son encrier, jeter son papier par la fenêtre et « renoncer à sa patrie »; c’est le remède héroïque.

Ta lettre, ta gentille lettre, me tire de l’abîme. Je vais écrire aujourd'hui jusqu a ce que les bras m’en tombent, et en commençant par toi, qui as produit ce revirement miraculeux. « Renoncer à sa patrie! J’aimerais mieux perdre le jour. » N’est-ce pas du MasanielM Ne m’as-tu pas chanté cela cent fois ?

J’ai pensé à toi, en passant sur la place du Marché, où Masaniello chantait cet air, selon Caraffa, et, hélas! j’ai pu me convaincre que les pêcheurs napolitains n’existent qu’à Paris, à l’Opéra-Gomique ; ici, il n’y a que d’ignobles gueux, presque nus, sans beauté et sans poésie. C’est encore les rues de Paris que je retrouve ; c’est le même bruit, la même gadoue; plus, toute la saleté, la puanteur des petites rues où le sergent de ville est inconnu. Ajoute à cela que le temps est affreux, que

les beautés naturelles du pays disparaissent chaque matin sous des nuages parisiens, que le Vésuve cache sa tête sous un bonnet... de ces nuages de coton, que des bateaux à valeur salissent de leurs noires vapeurs tout ce que l’on regarde, et tu auras une idée de mes désillusions mélancoliques.

De plus, il faut te dire que je ne suis pas très bien portant en ce moment, et peut-être que cela ajoute bien un peu à ma mauvaise humeur. A Terracine, j’ai été pris de violents maux d’estomac, que j'ai attribués à la mauvaise pitance que nous y avions prise, et j’y ai renardé comme un héros d’Homère. Ce sont mes deux compagnons, Gumery et Thomas 4, qui, réveillés par mes foudres, ont fait cette assimilation; c’étaient des bruits de caverne, des rugissements, comparables à ceux de Polyphème. Je me suis prouvé que j’avais un bon creux, mais, malgré cet éloge pour mon thorax, je n’en ai pas moins vu tout couleur de bile, le reste de notre voyage. Nous avons traversé le pays le plus superbe et dans les carrioles les plus hétéroclites de l’Ilalie. C’eût élé très drôle et très amusant pour moi, sans ces atroces renards. Je suis remis maintenant, mais il pleut. Il pleut à Naples, au mois de juin ; désormais je suis habitué à toutes les surprises, et je ne m’étonnerai de rien.

Mais, maintenant, venons aux autres nouvelles. Jai lu trois fois le nom de Picou1 2; je ne pouvais croire que c’était bien celui [l’ami] de Gérôme et de Boulanger; pour moi, jeune soldat de Lutzen, conscrit de 1844, Picou avait fait la guerre ou le concours de Sept Ans, et je ne pouvais croire qu'un vétéran de son âge retournât au feu. Tant mieux! qu’il vienne ; on le dit bon garçon et facile à vivre; il sera le bienvenu pour

1. Deux pensionnaires sculpteurs, dont l’un, Gumery, est mort prématurément, d’une maladie de poitrine. Thomas est un de nos membres de l’Institut.

2. Après avoir disparu des concours de l’École pendant plusieurs années, Picou, ami et contemporain de Gérôme et de Boulanger, se présentait au concours de loges de cette année.

ceux qui savent apprécier ces dons de la nature, et j’en suis.

L’arbre sec est joli à croquer’, et j’aurais bien voulu être avec toi, quand tu écrivais cela; comme nous aurions ri, de ce gros rire éclatant que tu me rappelais dans tes lettres!

Fais jaser Marionneau ; nous nous voyons souvent, et il te racontera toute espèce d’histoires ; pour le remettre au courant, voici le titre de quelques-unes que tu n’auras qu’à lui dire pour te les faire conter :

1° Divine Providence ou divina Providenza !!! 2° L’histoire du poste et de la force armée. 3° Soirée dansante via Borgognona, etc. Et, puisqu’il te parlera de moi et de mes faits et gestes, cela me dispense de t’entretenirplus longtemps de ma fastidieuse personne.

Mon tableau est parti1 2, je crois; ici il a eu du succès; mais qu’en dira-t-on à Paris? Je ne sais et j’attends.

Je te remercie de m’avoir donné des nouvelles de tous les anciens camarades, Clément, Saintin, etc.; il y a une éternité que je n’ai reçu de nouvelles de Guitton.

Je t’embrasse de cœur.

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