La Lutte de Jacob avec L’Ange , sans doute
qui prends un intérêt si grand à tout ce qui est vous et autour de vous! Vous m’avez laissé un an entier sans nouvelles; j’en ai appris, à force de recherches, de bien tristes, et qui, vous n’en doutez pas, m’ont douloureusement affecté.
J’avais écrit à Merson, de Nantes, et à M. Merland, de Napoléon, pour savoir où vous étiez, et ni l’un ni l’autre n’avait pu m’en informer. J’étais donc très affligé de l’inutilité de mes efforts, lorsque, l’autre jour, en ouvrant la feuille des Débats, je vis votre nom ; je le vis tout à coup au milieu des mille lettres des colonnes du journal.
Vous est-il arrivé de penser à ce courant magnétique qui s’établit des yeux à de certains mots? — C’était depuis longtemps la seule nouvelle que j’eusse de vous, et qu’elle me fit de bien ! Je vis qu’on vous aimait ailleurs et qu’on vous le témoignait publiquement. Aujourd’hui, j’ai reçu une lettre de Merson, qui m’apprend, enfin, votre demeure ; je lui dois mille remercîments de m’avoir mis à même de vous dire que je ne vous oublie pas et que je serais bien heureux si vous vouliez me donner des nouvelles de votre chère santé.
Je me souviens encore, cher Monsieur, de nos adieux, de votre charmante bonté; je me souviens aussi des derniers mots de Mme Gauja : « Ne changez pas, me dit elle, soyez toujours le même. « Non, Madame, je n’ai point changé. Je vous serai toujours reconnaissant, comme vous serez toujours bonne et gracieuse. Quel malheur que l’éloignement! et qu’une lettre est sèche pour ces vives paroles !...
Comment vous dire mes études, mes voyages, ma vie depuis un an? Il faudrait une causerie au coin de votre feu, quelques bonnes soirées, pour vous raconter ce que j’ai vu, rêvé, admiré; je dis bien, rêvé et admiré, ces deux mots me résument à peu près. Sont-ils à plaindre ou non, les hommes dont l'esprit saisit avidement toute impression et en qui l’admiration du beau entre si hardiment et si librement, quelle trouble et disperse momentanément leurs propres facultés? C’est une question que
je ne saurai résoudre que dans dix ans. Mais tous ces tourments n’agitent que la têle ; dans le cœur tout est calme et constant, et c’est là que sont tous vos chers souvenirs.
Adieu, cher Monsieur ; souvenez-vous de moi et pensez à tout mon respect et à toute mon affection.
P.-S. — Je suis bien coupable envers Mme Champy, qui avait eu la bonté de me demander un petit tableau; ce tableau est à peine commencé. Le sujet est joli : c’est la fable de la Fontaine, la Fortune et l'Enfant qui dort au bord d'un puits. Je suis aussi content de l’esquisse; mais je voudrais faire une bonne chose. Qu’elle ne voie dans ce retard que mon respect pour son goût et le désir que j’ai de lui plaire. Ayez la bonté de me rappeler à son souvenir, et faites-lui, cher Monsieur, tous mes compliments respectueux et empressés, ainsi qu’à vos chers enfants.