Victor Vigot
l’Enfant (de la madone de Foligno), et cela va très bien; il a fait aussi, ces jours derniers, une petite esquisse ravissante d’une réduction de mon tableau de la Fortune , que j’ai presque achevée pour Mme Champy, du quai Voltaire 1 (je t’en ai peut-être parlé). Quant au grand, que tu as vu2, j’en suis, hélas ! toujours le propriétaire et je voudrais bien trouver un acquéreur. Dieu ! que cela m’irait ! et que j’aurais besoin de cela pour remettre mon navire à flot ! Je suis grandement avarié, mon cher, et, si tu trouvais par hasard un Mécénas, je t’embrasserais les rotules, comme dans les tragédies grecques.
Et nous aussi, mon vieux chauvin, nous sommes terriblement remués par les coups de canon de Sébastopol; nous sommes à l’affût de toutes les nouvelles, et il est inutile de te dire que nous avons eu un moment une fièvre de joie, à la nouvelle de cet affreux Tartare !
Je suis bien malheureux de penser que tu aurais peut-être pu décrocher, cette année, un prix quelconque pour venir me trouver; mais ce sentiment est tout d’un égoïste ; il vaut peutêtre mieux pour toi rester à Paris ; ces cinq années sont terribles à passer^ non pas comme artiste, car je voudrais passer ma vie à Rome, mais comme affaires d’avenir; j’ai moi-même les frissonnements à l’épiderme, quand je songe à ce retour à Paris, où je tomberai comme un grain de sable sur le bord de la mer, où je n’ai ni famille, ni table, ni oreiller. Mais Dieu est grand ! et j’espère que tu es son prophète.
Fais mes amitiés au jeune Moché 3! Il paraît qu’il est devenu un gaillard... Adore-t-il Courbet? Je le soupçonne de ce déver-
1. Benoit-Cliampy habitait, rue de Beaune, f ancienne demeure, à Paris, du singe de Ferney, comme dit Victor Fournel.
2. Le grand tableau de la Fortune devait être acheté par le gouvernement, après l’exposition de 1857, pour la galerie du Luxembourg.