David d’Angers
plus que jamais décidé à leur faire pousser des cris d’oiseaux de proie. Tu n’es pas sans avoir entendu parler du rapport de l’Institut, et tu as pu juger de la modération de leurs ressentiments; tant mieux ! O vieillards illustres, maudissez-moi, secouez la poussière de vos pieds, couvrez de cendres vos gazons vénérés ! Je ferai tous mes efforts pour être digne de cette colère.
Maintenant je prépare du nouveau pour l’année prochaine, mais je n’y paraîtrai qu’en petite tenue, je n’aurai qu’une copie et une esquisse. Je copie une fresque de Raphaël 1 qu’on ne connaît pas, je crois, à Paris. Ce sont trois figures allégoriques et cinq bambins occupés à la Raphaël, c’est-à-dire à être gracieux dans toutes sortes d’attitudes. Gela s’appelle : la Force y la Prudence, la Modération. Il y a là dedans une largeur de style et d’exécution qui ne se rencontre ni dans la Dispute , ni dans l'Ecole d'Athènes ; en un mot, un aspect nouveau de cet admirable style que vous ne connaissez guère qu’éreinté par les stupides gravures de Richomme et autres, Morghen entête. Ce gueux ajustement gravé ce que je copie en ce moment, et c’est traité !... il faut le voir! En tout cas, je ne puis guère prétendre encore aux éloges de l’Institut pour cette année.
Il y a dans les gens qui viennent à Rome deux catégories bien distinctes : le magistrat en vacances, le riche négociant, cuirassé aux choses de l’art, l’homme de lettres, qui s’écrie : « O Michel-Ange ! O Raphaël ! » et qui dit, devant le Moïse de Michel-Ange : « J'ai eu peur! ! ! ! » Ceux-là sont les bons. Le magistrat parle haut en français au gardien, qui ne le comprend pas, et lui demande à voir l’incendie de Bourges , pour l’incendie del borgo.
Le négociant lit son Guide ou le fait lire par sa fille, qui
1. Cette copie est actuellement à l’Ecole des Beaux-Arts, dans la salle Melpomène.
lui dit de temps en temps : « Page 345. — Micelange... Ah! voilà! (Elle lit): Papa, on dit que c’est magnifique. »
J’oubliais le commis-voyageur, qui vient voir, pour rire, les colles d’Athènes. Ceux-là sont encore les bons, les inoffensifs. Vient l’autre série, les lettrés, comme M. Simon le Genevois, quiappellent le Jugement dernier une « broche de grenouilles»; les graveurs, comme B***, qui trouvent, le lendemain de leur arrivée à Rome, que Raphaël manque de ressort. . . De quoi? De cabriolet ? — Les artistes qui admirent sur parole, sans rien analyser, et mille autres types qu’il serait trop long de t’énumérer et que je te dirais, si, au lieu de barbouiller ce papier, j’avais le bonheur d’être une petite demi-heure à causer sur notre vieux canapé !
Eh bien ! mon cher Gustave, c’est à ces milliers de jugements cocasses, estropiés, que s’adressera mon travail de l’année prochaine. C’est vouloir apporter de l'eau dans un vieux tamis que de satisfaire tout ce monde. Enfin, tu peux être persuadé, cher vieux, que je ferai tout ce qu’il me sera possible, pour être content et pour satisfaire mes vrais amis.
Je suis en train de t’écrire, au coin du feu d’un de tes anciens amis de collège, chez Ginain 4. 11 est en train, lui, de nous restaurer une colonne Trajane qui doit renverser le monde. II m'a interrompu tout à l’heure pour me prier de te le rappeler et de te dire toutes ses bonnes amitiés pour toi.
11 fait un temps atroce à Rome, depuis plusieurs jours : il pleut comme dans la Genèse, et rien n’annonce que cela soit près de finir.
Je n’ai pas vu hier ce cher Victor 1 2, et c’est la première fois que je suis un jour sans le voir ; car il travaille chez moi, les jours de relâche au Vatican, et, le reste de la semaine, nous y travaillons ensemble. Il fait une copie de la Vierge et de