XII. - AM. Gauja
Rome, le 3 mars 1855.
Mon cher Monsieur Gauja,
Voici enfin une lettre de votre jeune ami Paul Baudry, dont je ne ne vous dirai aucun mal, mais qui s’italianise terriblement et reçoit plus que personne l’influence berceuse, nonchalante et indolente du pays. Il vous donne assez rarement de ses nouvelles, parce qu’il a presque oublié le moyen de prendre une plume et l’art de s’en servir ; mais votre souvenir lui est toujours doux au cœur et profondément enraciné. Ne craignez donc rien de lui, il vous aime et vous aimera toujours.
Depuis votre dernière lettre, qui était une réponse à mon heureux calcul de commerce (peu réussi), j’ai passé mon temps à copier une immense fresque de Raphaël (c’est mon envoi obligé de cette année) ; et voyez comme j’ai le génie des utilités et des combinaisons quand je m’y mets: j’étais libre de choisir parmi les tableaux de Rome un sujet de trois figures seulement ; ce travail appartient au gouvernement, qui a l’idée
i. Celui-ci avait obtenu le prix en 1854-
paternelle de nous donner une indemnité de 123 francs pour la toile et les pinceaux ; mais je calcule si heureusement, que j’ai pris une toile de 5 mètres, où se trouvent 7 figures. J’ai passé l’hiver sur un échafaudage immense, à copier cette peinture dans un plafond, dans une salle froide et obscure où j’ai attrapé pas mal de rhumes et une très jolie grippe. Je ne parle pas des 400 francs que j’y ai dépensés et que je ne rattraperai plus. Mais Raphaël me rendra, je l’espère, avec usure le prix de toutes ces peines. C’est une affaire entre lui et son fidèle serviteur. Le public n’aime pas assez Raphaël et ne connaît pas assez ses admirables peintures pour m’en savoir gré. Dans les entretiens secrets que nous avons eus ensemble, il m’a appris le secret de sa grâce et de son style admirable ; mais j'ai eu si souvent froid sur ce grand diable d’échafaud, que Raphaël me trouvait souvent bien paresseux et bien engourdi. — Ma pensée était quelquefois bien loin de mes yeux, qui semblaient le regarder, et elle errait souvent en Vendée, dans ses sentiers familiers et regrettés, et souvent aussi elle rôdait vers le passage Sainte-Marie, qui lui est complètement inconnu, mais où elle sait qu’existent des amis qu’elle chérit.
Voilà toutes mes occupations de l’hiver, avec deux petits tableaux que je fais en vue de l’avenir; car j’ai suivi votre conseil et je suis devenu un terrible homme d’affaires. L’horizon s’éclaircit cependant de ce côté; car, si je n’ai rien vendu, au moins, on a voulu tout m’acheter, jusqu’à ma copie, qu’un de mes originaux d’alliés avait la fantaisie de vouloir prendre, un petit tableau de 3 mètres !! J’ai tout refusé, royalement, par la bonne raison que la copie est à l’État, le tableau promis à Mme Champy, et que le plus petit n’était pas alors satisfaisant pour moi. De tout cela je n’ai pris qu’un portrait, que je tire (vieux style) d’après un référendaire de la Cour des Comptes. J’ai commencé mon référendaire hier.
MmeRenoît m’a écrit, il y a quelques jours, pour m’apprendre son retour à Paris ; je lui réponds aujourd’hui, sur son désir
de voir mon envoi de l’année dernière, qu’elle ne connaît pas encore. Si, par hasard, vous aviez la même envie, je vous donne l’adresse de Guitton, qui le possède en ce moment :
Guitton, sculpteur, rue de V Ouest, 36.
Connaissez-vous M. et Mme Cheuvreux, de Paris, et Mme Guillemin, leur fille? Je les vois très souvent à Rome. Je les aime beaucoup et ils me le rendent, je crois. C’est Mme Cheuvreux qui voulait à toute force le tableau de MmeGhampy;je le lui ai refusé trois fois, et elle a eu la gentillesse de m’en commander un autre, 1,200 à 1,500 francs. C’est une belle affaire ! Elle veut un sujet qui puisse servir de pendant à ce tableau ; mais qui sait quand je le ferai maintenant ! Mon dernier envoi, mon très sérieux travail, approche, et je n’ai presque plus aucun moment.
Savez-vous qu’une princesse Galitzin, qui m’est complètement inconnue, m’a recommandé de Saint-Pétersbourg deux dames de ses amies? N’êtes-vous pas satisfait de voir votre jeune Vendéen aussi répandu? Que dites-vous de cela ? Mais croiriez-vous aussi que je deviens presque chauvin? Quand je rencontre des Cosaques chez ces dames, je leur montre quasi les dents.
Rien de bien nouveau à Rome, où tout est antique, même notre expédition. On parle cependant de diminuer énormément la garnison au printemps.
Vous me répondrez, n’est-ce pas, mon cher Monsieur Gauja, et vous me parlerez un peu de vous, de votre chère famille, de votre jeune Gaston, que je connaîtrai plus tard. Faites-moi aussi la grâee de présenter tous mes compliments affectueux à Mme Cbampy, et croyez, cher Monsieur, à toute la vivacité de mon affection pour vous.
J’ai envoyé et donné à Napoléon-Vendée le Jacob et l’Ange. Je n’en ai encore aucune nouvelle.