‹ Lettres de Paul BaudryChapitre 19 sur 30 · XIII. — Au même · texte numérisé non relu

XIII. — Au même

Rome, le 30 juin 1855.

Mon cher Monsieur Gauja,

J’ai eu grand tort de ne pas vous écrire plus tôt, car je ne sais maintenant où cette lettre vous trouvera. Je la ferai très brève, car elle se perdra peut-être, et puis vous savez, cher Monsieur, que je suis en ce moment très préoccupé de mon dernier tableau, le dernier, celui qui me fera riche ou pauvre pendant quelques années. Ce n’est pas une petite affaire que de fixer d’une manière irrévocable ces mille fantômes qui m’encombrent la tête. Tout cela ne sort pas aussi bien équipé que la Minerve du cerveau de son père, et il faut y employer souvent le marteau de Yulcain.

Je laisse cela et vous en parle fort peu, car ce sont des faits qu’il faut maintenant. Je vous remercie, cher Monsieur, de m’avoir donné des nouvelles de Gaston et de vous-même. Je souhaite bien, comme vous le pensez, et tous les jours, que vous ayez le bonheur dont vous êtes si digne.

Si cette lettre vous trouve, vous me répondrez, cher Monsieur Gauja, et vous me direz où vous êtes et quelle ville vous habitez. Si c’était à Nantes, quel bonheur j’aurais à aller vous y retrouver et passer quelques jours avec vous !

Vous savez que ces Athéniens de Nantais ont fait fi de Jacob , et que ce patriarche se dirige vers ma ville natale ; je l’ai donné en garde à mes compatriotes et aussi en toute propriété. Je n’en ai pas encore de nouvelles.

Mrae Ghampy a reçu son petit tableau et m’a fait écrire qu’elle en était contente. Peut-être étiez-vous à Paris et l’avezvous vu? Je n’ai pas voulu envoyer l’original, celui qui a été exposé au palais des Beaux-Arts, à la grande exposition. Je n’aime pas les expositions, et puis je suis trop jeune et pas assez appuyé pour espérer avoir une place convenable pour mettre ce tableau ; on me l’aurait mis dans les corniches, où

il aurait été complètement perdu : mais pazienza et coraggio , comme on dit ici. — Il ne faut désespérer de rien.

J’ai fait aussi, puisque je vous fais mes éphémérides, les portraits (payés 500 francs) de deux jeunes gens de Paris, M. le baron Panvilliers, référendaire à la Cour des Comptes, dont vous avez peut-être connu le père ; il a épousé MIle Henzi, fille d’un ancien consul de Naples, je crois. Et puis encore celui de M. le comte Foucher de Careiî, qui est un charmant garçon et que je suis très heureux d’avoir connu.

Cela est venu bien à point, comme vous le pensez ; et le tailleur, et le marchand de couleurs, ont dévoré avec délices les deux portraits à l’huile, qui ne les ont pas encore assouvis, malheureusement ; mais j’arriverai à les combler de bienfaits.

Écrivez-moi, cher Monsieur Gauja, et je me recommande à vous pour faire tous mes compliments très affectueux à votre chère famille et à Mm® Champy.

Je vous embrasse de cœur.

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