IMPRIMERIE NATIONALE
M DCGG LXXXVIII.
AVERTISSEMENT
L'ensemble des lettres de Nicolas-Claude de Fabri, seigneur de Peiresc, sera l'objet d'un travail analytique qui précédera la Table géne'rale des noms de lieux et de personnes mentionnés dans tout le recueil \ Je n'ai donc à m'occuper ici que de la correspondance de l'illustre conseiller au parlement de Provence avec ses excellents amis, Pierre et Jacques Dupuy, l'un d'abord avocat au parlement de Paris, puis conseiller d'Etat, l'autre prieur de Saint- Sauveur, tous les deux gardes de la Bibliothèque du Roi depuis le mois de juin 166 5 jusqu'au moment de leur mort, arrivée pour le premier le ik décembre i65i, pour le second le 17 novembre i656^. Peiresc eut bien quelques relations épistolaires avec un frère aîné de Pierre et de Jacques, avec Christophe Dupuy, successivement secrétaire du cardinal Du Perron, aumônier du Roi, prieur de la Chartreuse de Rome, procureur général de son ordre. Mais il ne nous reste qu'un infiniment petit nombre des lettres qu'ils échangèrent, et notre attention doit uniquement se porter sur la longue et précieuse correspondance du magistrat provençal avec les deux érudits parisiens.
Cette correspondance commence en 1617, quand Peiresc avait trente-sept ans^, et dure jusqu'en 1687. La première des lettres
' J'imiterai ce qu'ont fait les éditeurs du à Agen, où son père, Claude Dupuy, con-
Recueil des lettres 7nissivcs de Henri IV, (jui seiiler au parlement de Paris, faisait partie
ont consacre (t. IX et dernier, 1876) de la Chambre de justice de Guyenne. Jac-
i5o pages à Henri IV et sa correspondance. ques nacpiit en i586.
* PieiTe était né le 97 novembre lôSâ, ' Rappelons que Peiresc vint au monde
„ AVERTISSEMENT
que nous possédons de Peiresc aux frères Dupuy est du 9 décembre 1617; la dernière est du 9 juin 1687, antérieure de quinze jours seulement à la mort de Téminent archéologue ^ Le nombre total de ces lettres, auxquelles sont mêlées quelques autres lettres adressées au secrétaire d'Etat Antoine de Loménie, au chancelier Séguier, à François-Auguste de Thou, s'élève à près de cinq cents (485)^. On les retrouvera toutes ici telles qu'on les conserve à la Bibliothèque nationale , dans les volumes 716, 7 17 et 718 de la Collection Dupuy, publiées sans omissions, sans rajeunissements, en un mot, avec la minutieuse fidélité qui est toujours obligatoire quand il s'agit de documents originaux, mon ambition étant de donner, dans le présent recueil, une reproduction littérale des trois volumes de la Collection Dupuy ^.
La Bibliothèque d'inguimbert, à Carpentras, possède un registre des minutes de la même correspondance'', Peiresc, comme la plupart des hommes de son temps qui furent célèbres dans la littérature et dans la science, ayant l'habitude de garder copie de toutes les lettres qu'il expédiait. Ce registre renferme un certain nombre
le 1" décembre i58o à Belgentier (aujourd'hui commune du déparleraent du Var, arrondissement de Toulon, h a3 kilomètres de cette ville) , et qu'il dtaif fils de R. deFabri , conseiller ë la Cour des aides de Provence, et de Marguerite de Bompar, laquelle apporta dans la maison de Fabri la seigneurie de Peiresc ( maintenant commune du département des Basses-Alpes, arrondissement de Castellane, à 35 kilomètres de cette ville). On a parfois préfère' la forme Peyresc, ou même Peyrescq. Naturellement nous gardons l'orthographe adoptée et consacrée par Nicolas-Claude de Fabri.
' On sait que Peiresc rendit le dernier soupir à Aix le si juin 1637.
' 1 S 7 dans le volume 7 1 6 ; 1 4 1 dans le volume 717; 197 dans le volume 718.
' Le contenu des volumes imprimés correspond exactement au contenu des volumes manuscrits. C'est ainsi que le tome I contient toutes les lettres du volume 716 (du 9 décembre 1617 au 19 décembre i6a8), que le tome II contiendra toutes les lettres du volume 7 1 7 (du à janvier 1 639 au 3 6 décembre 1 633) et que le tome III contiendra toutes les lettres du volume 718 (du 3 janvier i634 au 9 juin 1687).
' Additions aux manuscrits de Peiresc, n° V, vol. in-foi. de ôSg feuillets. Il y a là 383 lettres à Pierre Dupuy et io3 à Jacques.
AVERTISSEMENT. m
de pièces qui manquent aux trois volumes autographes de la Bibliothèque nationale, mais qui ge'nc'ralement ont fort peu d'importance. Tantôt c'est un simple accusé de re'ception, un billet de pure politesse; tantôt c'est une de ces banales lettres de recommandation que jamais peut-être personne n'e'crivit aussi abondamment que Peiresc, dont l'infatigable bonté n'opposait de refus à aucune demande. Sauf en deux ou trois occasions, j'ai cru devoir laisser de côté les documents qui semblent avoir été écartés avec préméditation à l'état d'originaux par les frères Dupuy, et qui, dans une publication déjà aussi considérable que celle-ci, seraient beaucoup moins utiles qu'encombrants.
J'aurais vivement désiré pouvoir mettre en lumière, avec la correspondance de Peiresc, celle des frères Dupuy. Malheureusement, malgré les plus actives et les plus persévérantes recherches, je n'ai retrouvé qu'un assez petit nombre des lettres écrites en si grande quantité par les deux frères à leur fidèle ami. Presque tous les huit jours, un des Dupuy, Pierre le plus souvent dans les premières années, Jacques plus particulièrement dans les dernières années, transmettait à Peiresc avec une a'dmirable régularité les nouvelles politiques, littéraires, anecdotiques, qui circulaient à Paris. A peine subsiste-t-il une soixantaine des nombreuses lettres ainsi écrites par deux des hommes qui savaient le mieux tout ce qui se faisait et se disait dans la capitale de la France et dans les grandes villes de l'Europe. On ne s'explique pas la disparition presque complète de tant de documents d'un si haut intérêt et on voudrait pouvoir espérer que cette disparition n'est pas définitive'. C'est à V Appendice que l'on trouvera, dans chacun des
' Dans la Notice des manuscrits de la Bi- parlements (Paris, i855), on signale, sous
bliothèque de Troyes , qui remplit tout entier le n° Syi (p. i 70-171), un recueil in-folio
le second volume du Catalogue général des sur papier qui faisait autrefois partie de la
manuscrits des bibliothèques publiques des dé- collection Bouhier et qui contenait lea noms
,v AVERTISSEMENT.
trois volumes, ceux de ces documents qu'il m'a été' donné de recueillir.
Revenons aux lettres de Peiresc. Elles sont remarquables à plusieurs égards. Un de leurs principaux mérites, c'est leur aimable simplicité. On dirait une familière et savoureuse causerie. Le naturel, comme une source vive, y coule à flot. Jamais un mot cherché, jamais une prétentieuse image! Dans cette honnête et agréable prose se reflète le caractère de l'écrivain.
Un autre grand mérite des lettres que j'ai l'honneur de publier, c'est l'extrême intérêt qu'elles présentent. Peiresc, dont l'esprit était si largement ouvert et que l'on pourrait surnommer le plus curieux des hommes, aborde dans sa correspondance avec les frères Dupuy, si curieux eux aussi, les sujets les plus divers. Tout l'attire, et son encyclopédique savoir, puisé non seulement dans d'immenses lectures commencées dès l'enfance, mais encore dans de nombreux voyages et dans de féconds entretiens avec la plupart des hommes éminents de l'Europe, lui permet de traiter, en se jouant, pour ainsi dii'e, des questions de tout genre. C'est plaisir de voir la merveilleuse aisance' avec laquelle il s'occupe tour à tour de l'histoire ancienne et de l'histoire contemporaine, de recherches astronomiques et de recherches archéologiques, de bibliographie et d'histoire naturelle, de travaux géographiques et de travaux philologiques. On suit avec une sympathie toujours croissante ce guide aux connaissances universelles qui nous fait admirablement
des eçavans (au nombre de 343) dont il y Holstenius, i84; Saumaise, i55; Gassendi,
avait des lettres manuscrites en la bibliothèque 1 1 9 ; Pignorius ,116, etc. Ainsi donc , dans
de M' Peiresc, avec le nombre desdiles lettres la première moilië du xvni" siècle, on possé-
qui sont présentement d Aix entre les mains dait encore 288 lettres originales des frères
d« M. Thomassin de Matavffues. Une note Dupuy à Peiresc , c'est-à-dire à peu près
iKHis apprend que les savants dont les lettres la moitié très probablement de la coires-
86 trouvaient en plus grand nombre dans le pondance. cabinet de Peiresc sont : Dupuy, 988 lettres;
AVERTISSE^fENT. t
connaître vingt années de la première moitié' du xvif siècle. Avec Peiresc nous assistons jour par jour, pour ainsi parler, aux évënements grands ou petits qui s'accomplissent en Provence ; nous visitons en sa compagnie les provinces voisines, le Dauphine', le Languedoc, et aussi les pays étrangers, l'Allemagne, l'Angleterre, les Pays-Bas, surtout l'Italie, qui lui fut toujours si chère, enfin l'Orient dont il avait, en quelque sorte, pris possession, au nom de la science, par l'intermédiaire des agents et correspondants que sa noble générosité y entretenait.
Parmi les curieuses indications répandues à pleines mains par ce prince de l'érudition dans sa correspondance avec deux amis si dignes de lui et qu'il appelle si bien de grands hommes de lettres, on doit tout particulièrement signaler celles qui concernent divers personnages célèbres français et étrangers : Honoré d'Agut, Jérôme Aleandro, Nicolo Alemanni, Charles d'Arcussia, sieur d'Esparron, le comte d'Arundel, Gabriel de l'Aubespine, évêque d'Orléans, Benjamin Aubery, sieur du Maurier, le comte d'Avaux, le chancelier Bacon, le cardinal Bagni, Jean-Louis Guez de Balzac, le poèteromancier Jean Barclay, sa femme et son fils , le cardinal Fr. Barberini, Dominique Baudius, l'académicien Jean Baudoin, le baron et la baronne de Beausoleil, le cardinal Bentivoglio, Pierre Bergeron, Nicolas Bergier, Pierre Bertius, le cardinal de Bérulle, Jean Besly, l'historien du Poitou, le cardinal Bichi, Jacques de Bie, Jean-Vincent Blanc ou Le Blanc, le voyageur Marseillais, François de Bosquet, évêque de Lodève, puis de Montpellier, Jean-Jacques Bouchard, l'ambassadeur François Savary, comte de Brèves, le graveur Th. de Bry, le libraire Nicolas Buon , Guillaume Camden, Thomas Campanella, Jérôme Cardan, Isaac Casaubon, Henri-Louis Chasteignier de la Bochepozay, évêque de Poitiers, Jean-Jacques Chifflet, Christophe Clavius, Jérôme Commelin, sir Bobert Cotton, Nicolas Coeffeteau, Jean de Cordes, Sébastien
VI AVERTISSEMENT
Cramoisy, le maréchal et la mare'chale de Créquy, Jacques Daleschamps, Elie Diodati, Pierre délia Valle, J.-B. Doni, Henri Dormalius, André du Chesne, le P. Fronton du Duc, Charles du Lis, Daniel du Monstier, Guillaume du Vair, les Elzevier, Thomas Erpenius, Annibal Fabrot, le commandeur de Forbin, Claude Fauchet, Philippe Fortin de la Hoguette, Jacques Gaffarel, Galilée, Gassendi, Gilbert Gaulmin, Jean-Gaspard Gevaerts, les frères Godefroy, Dom Goulu, Grotius , Daniel Heinsius, Lucas Holstenius, Patrice Junius, Albert Krantz, Charles Labbé, La Mothe-le-Vayer, le fameux relieur le Gascon ', le président Le Jay, Aubert le Mire, Juste Lipse, Fortunio Liceti, Louis Xlll, François de Malherbe, Guillaume Maran, le comte de Marcheville, ambassadeur à Constantinople, Jean de Maussac et son fils Jacques-Philippe, Claude Mellan, le P. Mersenne, le président J.-L. de Monyer, Charles de Montchal, archevêque de Toulouse, Claude Mydorge, Samson Napollon, Gabriel Naudé, Michel et César de Nostredame, le conseiller Jean-Pierre d'Olivier et ses fils, le baron d'Oppède, Fulvio Orsini, Jules Pacius, le P. Petau, Samuel Petit, Laurent Pignoria, Jean-Vincent Pinelli, les frères Ranchin, le poète Abraham Rémi, professeur au Collège de France, les cardinaux Alphonse et Armand de Richelieu, Nicolas Rigault, le botaniste Jean Robin, Nicolas Rockox, Pierre-Paul Rubens, Pielro Sarpi, les frères Sainte- Marthe, Claude de Saumaise, le P. Christophe Scheiner, Guillaume Schickard , André Schott , Jean Selden , Ph. Sidney, Jean de Silhon , le P.Jacques Sirmond et son neveu l'académicien, Henri Spelman,
' Voir dans le Bulletin de la Société de l'hisloire de la reliure et les dociimenls au-
l'histoire de Paris cl de l'Ile-de-France de thentiques relatifs à la vie et aux œuvres de
novembre-décembre 1886 (p. 166-168) ce grand artiste parisien sont si rares qu'il 0
une note de M. Léopold Delisle intitulée : paru utile de consigner dans notre Bulletin
Le relieur le Gascon et Peiresc , i6ay. Voici plusieurs passages de la correspondance de
les premières lignes de cette note : "Le nom Peiresc, d'où il résulte que le Gascon tra-
de Le Gascon lient une telle place dans vaillait en 1627 pour cet illustre amateur. ..»
AVERTISSEMENT. vn
Henri de Sponde, J.-M. Suarès, évêque de Vaison, les frères de Thou, le pape Urbain VIII, Jacques de Valois, l'astronome, Henri de Valois, le critique, le P. Vassan , Balthazar de Vias, Gérard-Jean Vossius, Simon Vouet, Adrien de Vries, Godefroy Wendelin, etc.
La correspondance de Peiresc avec les frères Dupuy est très intéressante encore au point de vue philologique. Dans ces pages écrites presque toutes avant la représentation du Cid et la publication du Discours de la Méthode, abondent des expressions dignes de l'attention des historiens de notre langue. J'ai eu soin de relever ces expressions dans des notes qui, comme les notes du même p-enre mises au bas des pages des Lettres de Jean-Louis Guez de Balzac et des Lettres de Jean Chapelain, compléteront sur un grand nombre de points les renseignements fournis par nos lexicographes'.
Les lettres aux frères Dupuy, qui nous font connaître tant de choses, nous font surtout connaître Peiresc. On le retrouve là tout entier avec ses belles qualités qui lui valurent l'estime, je pourrais dire la vénération de ses contemporains. Chaque page, pour ainsi parler, porte l'empreinte de sa modestie, de sa prudence, de sa sagesse, de sa bonté, de son dévouement aux intérêts de ses amis et aux intérêts de la science. La passion du bien dont son noble cœur fut toujours animé n'éclate dans aucune autre partie de sa correspondance aussi vivement que dans ses lettres à Pierre et Jacques Dupuy. Il s'y montre l'auxiliaire zélé, et, pour ainsi dire,
' A ]a fin du tome III des Lettres aux lions et corrections applicables aux tomes I ,
frères Dupuy, on trouvera la longue liste des II , III. Je prie les lecteurs de daigner
mots employés par Peiresc qui auront été me communiquer toutes les observations
l'objet d'une note. C'est encore à la fin de ce destinées à améliorer le travail d'un édi-
même tome que sera placée la table alpha- tcur <jui, malgré sa bonne volonté, n'aura
bétique des noms de lieux et de personnes pas toujours évité les faux pas dans le
mentionnés dans les lettres et dans le com- long et difficile chemin qu'il a eu à |)ar-
mentaire. Là aussi seront réunies les addi- courir.
vin
AVERTISSEMENT
le serviteur infatigable de ceux qui travaillent, prodiguer ses encouragements, ses conseils, ses livres, ses manuscrits, l'or de sa bourse, comme celui de son érudition. On l'y voit toujours sur la brèche, malgré sa débile santé et ses souffrances presque incessantes, lutter avec la plus généreuse ardeur pour assurer l'avancement de la science. J'aurai plus tard à revenir et à insister sur le rôle magnifique joué par cet homme d'initiative et de progrès ; mais dès aujourd'hui je tiens à saluer dans le correspondant des frères Dupuy un des écrivains qui, soit par leurs lumières, soit par leurs vertus, ont le plus honoré notre pays^
Je ne terminerai point cet Avertissement sans offrir mes remerciements les plus cordiaux à tous ceux qui ont daigné me venir en aide. Partout j'ai trouvé la plus obligeante et la plus gracieuse assistance, au Ministère de l'instruction publique et des beauxarts, au Comité des travaux historiques, à l'Imprimerie nationale, à la Bibliothèque nationale, aux bibliothèques d'Aix en Provence et de Carpentras^, de l'Ecole de médecine de Montpellier, etc. Dans le dernier volume, auquel j'ai déjà renvoyé pour une appréciation détaillée de la correspondance de Peiresc, je payerai joyeusement toutes mes dettes particulières. Toutefois il m'est impossible d'ajourner jusqu'à cette lointaine époque le témoignage
' Toute la seconde partie de l'admirable biographie consacrée par Gassendi h son prolecteur et ami ( Virt illustris Nicolai Claudii Fabricti de Peiresc, senatoris Aquisextiensis vita, Paris, i64i, in-/4°) est complétée h merveille pitr les lettres échangées entre Peiresc et les frères Dupuy, de 1617 à 1687. Combien il serait désirable que quelque fervent Gassendiste publiât une exacte traduction de ce chef-d'œuvre qui mérite tant d'être popularisé, traduction qu'on enrichirait de notes
tirées de la correspondance du héros de Gassendi !
' Je ne résiste pas au désir de dire combien m'a été douce et profitable, pendant plusieui-s années consécutives (1878-1 889), l'hospitalité de cette bibliothèque d'Inguimbert si riche en livre excellents, si riche surtout en manuscrits de Peiresc. Je garderai toujours le meilleur souvenir de cette belle collection et de son savant et vénérable conservateur, M. G. Barrés, qui a eu pour moi des bontés sans nombre.
AVERTISSEMENT. ix
(Je ma profonde reconnaissance envers mon maître et ami M. Lëo- |)old Deiisle qui, en sa qualité de commissaire responsable, m'a rendu avec un ve'ritable dévouement des services inappréciables. Je ne lui donnerai pas ici des éloges qui seraient superflus, soit qu'on les applique à l'exquise bonté de l'homme ou à l'incomparable mérite du savant; mais il me sera bien permis de dire qu'un des plus grands bonheurs de ma vie aura été de publier une correspondance comme celle de Peiresc avec le concours d'un critique tel que M. Deiisle.
Philippe TAMIZEY DE LARROQUE.
Gontaud, 20 août 1887.
À MONSIEUR, MONSIEUR DU PUY
À PARIS
Monsieur, Ce fut avec un extrême regret qu'on me constraignit d'anticiper mon départ pour ce voyage icy de plus de i o ou 1 2 jours que je m'estois reservez principalement pour avoir le moyen de vous gouverner ^ Je vous envoyay avant que partir le reste de voz papiers dont je vous suis infiniment redebvable. Maintenant j'ay receu un pacquet de M"' Camdenus^ par un gentilhomme anglois, qui en avoit deux autres tant pour vous, monsieur, que pour M' Hottoman^ desquels il estoit un
' Gouverner veut dire ici avoir soin de quelqu'un , lui faire fête. Nous retrouverons souvent dans les lettres de Peiresc cette expression , qui n'a pas été recueillie par nos lexicographes.
' Guillaume Camden, né à Londres le 9 mai io5i , mourut dans celte ville le 9 novembre 1623. Bayle qui, dans son Dictionnaire critique, lui a consacrd un article très étendu, l'appelle irun des plus habiles et des plus illustres hommes de son siècle». Camden eut d'excellentes relations avec Peiresc, comme avec le président de Thou et Pierre Dupuy. Peiresc s'était lié en 1 606 , pendant son voyage en Angleterre, avec l'auteur de Britannia. Voir, à ce sujet, l'ouvrage de Pierre Gassendi ( Viri illustris Nicolai Claudii
Fabricii de Peiresc, senatoris Aquisexliensis , vita, édition de la Haye, i65i, in-12, p. 191-123). On possède plusieurs lettres de l'archéologue provençal à l'archéologue anglais : presque toutes ont été déjà imprimées dans le recueil publié par Thomas Smith et intitulé: Guillelmi Camdeni et illusirium virorum ad G. Caindenum epistolœ ( Londres, 1691, in-4°).
' Jean Hotman (Hototnanus), sieur de Villiers , était fils d'Antoine Hotman , l'avocat général au parlement de Paris , et neveu du célèbre auteur de Franco-Gallia , François Hotman. Jean Hotman a laissé divers ouvrages énumérés dans la Bibliothèque historique de la France (n"' 71 84, 19876, 3o4o3, 39639, 39634).
IHPIIIfEItX «ATlMAtl.
peu empesché , parcequ'ayarit trouvé la cour icy et estant pressé de son voyage, il est in[cer]tain s'il pourra sesjourner à Paris assez longtemps pour les vous aller porter. Je m'en suis chargé et vous les recevrez tous deux avec la présente, vous suppliant de vouloir faire rendre seurement celuy dudit s'' Holtoman et de lui vouloir faire baiser bien humblement les mains de ma part. Nous avons esté icy a la veille de voir cette assemblée' dissipée à faulte de pouvoir mettre d'accord des rangs ^ Mess'', les mandez de la noblesse, qui voulaient précéder absolument les ojficiers. Enfin ils ont prins party, et laissants la droicte au clergé et la gauche aux ojficiers, se sont rangez hors i œuvre deirière et a costé des présidants de l'assemblée en deux demis-lunes ^. Ils doivent à ce matin commancer leur première séance. Dieu les veuille inspirer à ce qui est du bien de Testât*. Je n'ay rien à vous dire de plus à cette heure, si ce
' L'assemblée des notables convoquée h Rouen, par lettres du h octobre 1617, pour délibérer sur les moyens de réformer les abus. L'ouverture de l'assemblée se fit, le ^ décembre, dans la grande salie de l'archevêché. Voir sur cette assemblée l'Histoire de Louis XIII, par Michel Le Vassor (1 767, t. I, p. 753-754), VHistoire du règne de Louis XIII, par le père H. Griffet (1758, t. I, p. 209-21 1), l'Histoire de France sous Louis XIII, par A. Bazin (édition de 18/16 , t. I, p. 395-827), l'Histoire des Euus Généraux, par M. Georges Picot (t. III, 1 87 a, p. i 11-/129), etc. Le Vassor cite, sur cette assemblée , les Mémoires du duc de Ro~ han, le P. Griffet ceux du marquis de Fontcnay-Mareuil, M. Picot ceux de Pontchartrain et du cardinal de Richelieu. Peiresc défendit auprès des notables, avec son collègue et ami Honoré d'Agut, les intérêts du parlement de Provence. Voir l'ouvrage déjà cité de Gassendi (p. 239-233). Le fidèle biographe a soin de nous apprendre que Peiresc ne laissa pas s'éloigner les membres
de l'assemblée, sans avoir interrogé chacun d'eux sur ce que présentait de remarquable leur province natale.
^ Dupuy a souligné tout ce qui suit jusqu'au mot demis-lunes.
' Le P. Griffet raconte ainsi cet épisode (p. 910) : «Il y eut d'abord une contestation assez vive entre la noblesse et les magistrats. Les gentilshommes demandèrent à être placés vis-à-vis le clergé, et vouloient que les magistrats fussent placés après eux comme étant du tiers-état. Ceux-ci représentèrent qu'il ne leur convenoit jioinl de céder le pas à la noblesse, dont ils étaient les juges; qu'ils n'assistoient jamais aux états généraux , comme députés du peuple, et qu'ils se trouvoient seulement à la clôture et à l'ouverture , comme conseillers d'Etat. On régla que les gentilshommes seroient placés autour de la personne du roi , et de celle de Monsieur le duc d'Anjou, son frère, qui devoit présider en l'absence de Sa Majesté.»
* Le vœu de Peiresc ne fut pas exaucé : l'assemblée de 1617 n'eut aucun bon ré-
n'est que je faicts estai d'escrire d'icy audit s" Camdenus ^ Voyez si luy
voulez rien envoyer. Et me continuez, s'il vous plaict, l'honneur de
vostre bienveuiilance,
Monsieur, comme à
vostre très humble serviteur
Peiresc.
De Rouan, ce 9 Dec[cembre] 1617 '.
M' de Flecelles^ m'a dict qu'il poursuivroit l'affaire de M''Rigault*, vous l'en pouvez adverlir et luy faire mes très humbles recommandations, je vous en supplie, et de m'advertir si tandis que je suis icy, je ne pourrois pas voir quelque belle curiosité de vostre cognoissance.
J'oubliois de vous dire que M"' Pignoria^ m'escript que n'ayant peu
sullat. comme l'ont constald tous les historiens, et notamment M. Georg'cs Picot, qui formule en trois mots cette sévère et juste sentence (p. iaS) : uRien ne fut fait.n
' Cette lettre, dans le recueil de 1691, porte le n° CLXIV et occupe les pages ao3- 206 : elle est datée du 1 1 dëcembie 1617.
" Peiresc dut quitter Rouen vers la lin de décembi-e : la dernière re'union des notables eut lieu le 97, et, le lendemain, ils reçurent du roi l'ordre de se rendre h Paris.
' Était-ce Jean de Flesselles, seigneur de lirégy, qui fut président de la Chambre des comptes de 1626 à 1O99 et dont il est fait mention, en septembre 1G28, dans les Mémoires du Maréchal de Bassompieire (édition de la Société de l'histoire de France, t. III, 1875, p. 395)?
* Nicolas Rigault naquit à Paris en 1677, remplaça Casaulwn , en 1 6 1 5 , dans les fonctions de garde de la bibliothèque du roi, céda sa charge aux frères Pierre et Jacques Dupuy en i6à5 et mourut à Toul, doyen des conseillers du parlement de Metz , compagnie dont il faisait partie depuis iG33. Presque tous les biographes mettent sa mort
en août i654 ; mais, selon l'auteur, très bien informé, de la Biographie du parlement de Meli , M. Emmanuel Michel , conseiller honoraire à la Cour (Metz, i853), il rendit le dernier soupir (rie 9 3 février i653, à l'âge de soixante-seize ans» et l'enterrement se fit (rie lendemain, ai février». Le nom du savant éditeur de Tertullien reparaîtra souvent dans les pages suivantes : il fut également l'ami de Peiresc et des frères Dupuy. Le magistrat d'Aix et le magistrat de Metz échangèrent un assez grand nombre de lettres que j'espère bien mettre en lumière. Ils se connurent à Paris : M. H. Omont a publié ( Bulletin de la Société de l'histoire de Paris , 10' année. G' livraison, i883, p. 179). d'après le registre II de la collection Peiresc (Carpentras), une note qui contient le récit d'une visite faite, le 18 avril 1G17, par Peiresc et Pithou à la bibliothèq^ie du i-oi , où les mena Rigault.
' Laurent Pignoria , né à Padoue le j 2 octobre 1671, mourut de la peste le 1 3 juin 1 G3 1 . Il fut curé de Saint-Laurent de Padoue et chanoine de Trévise. Ce fut un archéologue renommé qui possédait une belle
sçavoir qu'estoit devenue la despeche qu'il avoit adressée à M'" de Léon ', de qui il n'a jamais eu de responce et ne se souvenant plus des éloges qui y estoi[ent] enclos^, si on luy mande quels sont ceux que nous a[vons] receu devant et aprez, il suppléera ceux qu'il y aura de plus, de tous lesquels il a retenue coppie ^.
bibliothèque, un riche cabinet de mddaiiles et d'autres objets antiques. Gassendi a célébré la générosité de Peiresc à l'égard de Piguoria (sous l'année 1602, p. 69-72).
On remarque un grand nombre de lettres que s'adressèrent en langue italienne les deux savants collectionneurs , dans le recueil intitulé : Lettere d' uotnini illustri ( Venise ,17^4, in-8°). Les lettres de Pignoria remplissent les 220 premières pages du volume, et les lettres de Peiresc les 11a pages suivantes (p. 291-332). Dans le Journal des Savants de janvier i75o(p. i2t)de l'édition in-i 2 ) , cette dernière correspondance est ainsi appréciée : cfM. de Peiresc paraît dans toutes ces lettres un homme doux , modeste , désintéressé, et singulièrement occupé du bien et du progrès des lettres. » Ajoutons que les lettres autographes de Pignoria à Peiresc, datées de Padoue, Rome, Vérone, de 1602 à 1629, sont conservées à la Bibliothèque nationale dans le volume 96^0 du fonds français (f"i-82), et que trente lettres de Peiresc à Pignoria , de 1616 à 1619, sont conservées à la bibliothèque de Carpentras (Minutes, t. V, f 3oo-858).
' Charles Brulart, fds de Pierre Brulart, seigneur de Crosne et de Genlis , et de Madeleine Chevalier, fut chanoine de Paris,
abbé de Joyenval et de Neaufle, ambassadeur à Venise et à la diète de Ratisbonne ; il mourut doyen des conseillers d'État, le aS juin 1 6^9 , et fut enterré dans l'église des Augustins de Paris {Moréri, édit. de 1769, généalogie Brulart, t. Il, seconde partie, p. 82 1). Comme il était prieur de Léon , on l'appelait M' de Léon.
' Il s'agit là des éloges des hommes célèbres d'Italie destinés à entrer dans les derniers livres de l'Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thon, mort le 7 mai 1617. On sait que Pierre et Jacques Dupuy, qui étaient alliés à la famille de Thou, publièrent, avec Rigault, ces derniers livres (LXXXI à CXXVIII) dans l'édition de Genève (1620, 5 vol. in-f"). Les trop rares lettres qui nous restent de Peiresc au président de Thou montrent combien le correspondant du grand historien était heureux de lui communiquer livres et renseignements venus d'Italie.
' Collection Dupuy, vol. 716, f° a , autographe avec cachet. Désormais je me contenterai d'indiquer, au bas de chaque lettre, le folio du volume. — Voir, à VAppendice (n°' I et II), deux billets de Pierre Dupuy à Peiresc, l'un de janvier 1618, l'autre du 3o mars de la même année.
A MONSIEUR, MONSIEUR DU PUY