‹ Lettres de Peiresc (volume 4)Chapitre 19 sur 19 · LETTRE DE DOM CHRISTOPHE DUPUY \ PEIRESC · texte numérisé non relu

LETTRE DE DOM CHRISTOPHE DUPUY \ PEIRESC

Monsieur,

La vostre du a 5 septembre ne m'a esté rendue que sur la fin d'octobre et lorsque toute cette Cour s'estoit retirée à Castel Gandolfo, d'où elle est de retour que avant-hier seulement, ce qui a esté cause queleSignor cavalier del Pozzo n'a peu encor voir le livre de Bacon. Je vous remercie trez humblement de l'affection qu'il vous a pieu me tesmoigner par vostre dernière, m'asseurant d'avoir reccu du contentement lorsque vous avez apris qu'on m'avoit donné par deçà quelque employ. M' de IJonnaire a voulu se donner cette peine que de vous en escrire. Ha creu que cette occupation, me divertissant un peu de la trop grande retraitte, serviroit à la santé, et pour le bien qu'il me veut il s'en est resjouy, et a estimé que ceux qui me font l'honneur que de m'aymer auront pareil sentiment que luy, et ainsy il vous a voulu entretenir de chose qui relevé peu, puisqu'elle me regarde. Quoyqu'il en soit, le plus grand bien (|ui m'en pourroit revenir, ce seroit si elle me donnoit souvent occasion de vous rendre service; autrement elle ne peut cstre qu'à peine, et c'est plustost pour me donner de la confusion en faisant d'autant plus voir ma foiblesse qu'autrement.

J'ay opinion que M' do Thou soit tant avancé sur son voyage qu'il soit sur son retour, et n'attends point de ses nouvelles que par luy mesme, qui nous a donné espérance de repasser par Rome. 11 m'escrivoit qu'il faisoit estât de partir pour la Syrie sur la fin de juillet; mais il y a lettre icy de luy du h ou 5 du mois d'aoust de Constantinople. Il vous a mandé, ainsy qu'il m'escrit. le pillage que l'Ambassadeur d'Angleterre a fait du reste des livres qui restoyent au mont Athos. Quand je dis cette nouvelle à Monseigneur le Cardinal', il en tesmoigna un trez grand déplaisir. Je regrette pour mes frères que le soujjçon de la peste les prive du contentement et de l'honneur de vos lettres. Ce malheur nous fait impatienter aussy par deçà après nos courriers, de sorte que l'on ne peut plus faire estât d'aucune communication, et le dernier courrier, qui arriva hier matin , estoit attendu il y a douze jours et a esté arresté sur la frontière de Tos-

' Le cardinal Fr. Barberini.

cane, pour avoir par malheur perdu sa biliette. Je me resjouys des rafraîchissements et du contentement que vous avez pris en la chartreuse de Monteux que j'ay ouy direestreen une belle situation i; je ne sçay en quel estât est à présent celle de vostre ville et s'il y a quelque notable comancement. La considération de Monseigneur l'Archevesque pourroit convier beaucoup de personnes à l'avancement de cette maison qui par son absence seront par aventure refroidis, car l'on me mande qu'il prend l'Archevesché de Lion, et remet celuy d'Aix à M"^ d'Orléans^. Il s'est dit icy que pour quelques contradictions qu'il a receues sur le fait de sa jurisdiction il a volontiers entendu à ce changement, ce que pourtant je ne tiens pas de si bon lieu que je le voulusse assurer, me remettant à en apprendre ce qui en est par vostre moyen, si vous l'avez agréable.

Mes frères se plaignent de la misère de la foire dernière. Nos libraires ont receu icy quelques balles de livres, où je n'ay rien veu de nouveau. 11 y a une seconde édition des Epistres de Scaliger^que j'ay leûes en partie, dans l'exemplaire de Mons' le Cardinal qui me fit l'honneur de me l'envoyer. Il y a de trez belles choses; il y en a aussy de bien hardies et que l'on eust osté, si l'édition s'en fust faite en France, qu'ils ont laissées pour ne les entendre pas, tant de ce qui touche quelques particuliers de nostre Pais, comme de ceux du leur, desquels ils avoient connoissance; le livre n'est point encore défendu, mais à présent qu'il y en a plusieurs exemplaires, on ne le laissera pas sans luy donner quelque atteinte.

Schioppius a fait imprimer à Milan ses Paradoxes avec sa Grammaire latine*. Si vous en desirez il ne s'en trouvera par deçà, mais par la voye de Gennes vous les pouvez avoir plus promptement. J'ay recouvré icy une petite œuvre de

' Monteux est aujourd'hui une commune du département de Vaucluse, arrondissement et canton de Carpentras, à 5 kilomètres de cette ville, à 19 kilomètres d'Avignon. La plaine de Monteux, arrosée par l'Auzon, est belle et fertile. Voir la description qu'en fait Jules Courtel (Diclionnaire descommuncs dudéparlement de Vauclme, 1877, p. alio). Cet auteur signale (p. ait) lesmélairies considérables possédées par les Chartreux et les Célestins dans le territoire de Monteux.

^ Le bruit était faux en ce qui concerne ce dernier point. Le successeur d'Alphonse de Richelieu fut Louis de Bretel.

' Ce n'était point une seconde édition, mais, comme le fait remarquer M. A. Willems (Le$ Elzevier.p. 76, article a88), une grossière contrefaçon allemande de l'édition de 1627 : Franco/wti, sumptibus Aubriorum et Clemenlis Sleichii, i6a8, in-8°, de 10 feuillets liminaires et de 8 1 1 pages.

' Scioppius (Gaspard Schopp), né en 1576, mort en i6io, publia presque en même temps: Paradoxa litteraria, 1637, in-8°,et Grammatiea philosophica , sive imtitutiones grammaticw latims, 1628, in-8°.

Alciat tirée de la Bibliothèque Ambrosienne inlilaléc Andrew Alciali Rerumpalr'up

librilV, Mediolani apml Jo. Bapt. B 1 626 in 8°'. J'en donne acivis à mon

frère qui m'a mandé ne l'avoir point veu et de hazard il s'en est rencontré icy un exemplaire que M' Auberi a pris pour le luy envoyer, s'il rie s'en trouvoit encor à Milan. Je le retireray par deçà , si vous le desirez. Le signer Aleandro m'a fait voir une feuille de la Bible de Paris, dont vous me parlez, que j'av trouvée si belle qu'elle ne debvra rien à celle d'Anvers, s'ils continuent comme ils nous promettent. Il ne se fait rien par deçà que des livres et des ramas de canons et de lois, de la bourre et de la bouquinairie. Ils ont quelque pensée de faire quelque Bible et d'y adjouster une version antique, mais ces gens cy ont si peur de se mesprendre, qu'ils n'exécutent rien. Et puis devant que telles affaires ayent passé par tant de congrégations et que l'on aye entendu l'advis de ceux qui y interviennent et qui ne sont pas lousjours ceux qui en pourroyent le mieux délibérer, la chose se réduit à rien. Le seigneur Holstenius est sur le point de mettre sur la presse son livre, si desja il n'est pas commencé d'imprimer. Il luy a fallu laisser voir ses nettes pour adoucir quelques termes avec lesquels il parloit du cardinal Baronius, quoyqu'il n'y eust rien qui ne se pust supporter et elles ont été mises entre les mains de quelques Pères de cet Oratoire de Borne. Je ne puis finir la présente sans vous faire sçavoir ce regret que j'ay de la mort de M"^ de Fontenay Terville avec lequel j'avois eu autrefois une particulière amitié. Je sçay que vous l'aymiez et que vous l'avez aussy regretté.

Mon frère me mande que sa Bibliothèque comme aussy ses médailles et autres antiques se vendront à l'encant, ce qu'il fauldroit empescher. Il a voit nombre de livres grecs manuscrits, qui seroyent dommage qu'ils feussent dissipez. Je sçay pour en avoir autrefois conclu le marché avec luy qu'il avoit tous les livres de fû M' Courtin^. J'en parlay, ces jours passez, à Monseigneur le Cardinal qui me dit qu'il en verroit volontiers le catalogue ; car son intention ne seroit pas d'acheter le tout, mais seulement quelques pièces de conséquence. J'en ay pour cet effet écrit à mon frère alTin qu'il fasse cette diligence. Si on

' Cet niivrafje du grand jiiriscon'ïnlte André * M. H. Omonl veul bien m'approndre qu'il

Alciat (né à Milan en mai l'iga , professeur de a retrouvé le nom du conseiller Courlin sur

droit à l'université d'Avignon en i5ai, mort en trois manuscrits du fonds grec de la Bitilio-

janvinr i55o) a un titre un peu plus développé: tlièque nationale; lesquels ont fait partie de lo

Rn-um palriœ, $eu HUtoriœ mediolanemi» libri bibliothèque de Coibert. qualuor.

IMPRIVCHtt XlTtomit.

avoit en France quelque amour aux lettres, il faudroit que le Roy les acb'etast et seroit bon d'en escrire à M' Rigault, encore que je ne fasse nul doute qu'il n'y aye pensé. Pour le regard des antiques et médailles, ledit seigneur Cardinal m'a dit que l'on en trouveroit assez à Rome. Je crains que je ne vous aye ennuyé par la lecture de cette fâcheuse lettre, que j'ay faite un peu longue pour purger la faute que j'ay commise d'avoir esté si long temps sans vous escrire.

Je salue très affectueusement Monsieur de Valavez et suis.

Monsieur, vostre, etc.

Fr. Christophe du Pcï.

De Rome, ce 32 novembre 1698'.

' Aix, vol. X, fol. 367. Copie.

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