RUE GARANCIÈRE
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Au mois d'octobre 1867 je visitais les Archives royales de Turin, l'un des plus considérables et des plus précieux dépôts de titres d'Italie.
Entre différentes séries de documents qui s'y partagèrent mon attention ^ il y en eut une par laquelle ma curiosité fut tout particulièrement excitée : c'était une collection de lettres autogr'aphes de Philippe II adressées à ses filles les infantes Isabelle et Catherine, et qui, conservées avec un soin pieux par la plus jeune de ces princesses, passèrent ainsi dans les archives de la maison de Savoie '.
' Outre ces lettres, les Archives de Turin en possèdent, en grand nombre, qui sont adressées par Philippe II à l'infante Catherine après son mariage avec le duc Charles-Emmanuel de Savoie. Celles-ci n'offrent, en général, qu'assez peu d'intérêt. Nous croyons cependant qu'on nous saura gré d'en donner la liste. On la trouvera à la suite de cette Introduction, Appendice n" I.
Des actes, des dépèches sans nombre de Philippe II ont été mis en lumière ^ mais on ne connaissait aucune lettre de lui à ses filles.
Il n'en existe point dans les Archives royales de Simancas.
La Bibliothèque nationale de Madrid ^ celle de l'Escurial, n'en renferment pas non plus.
Et ce qui ajoutait au prix de cette correspondance,, c'est que s'û ne reste guère à apprendre sur le caractère et la politique du fils de Charles- Quint^ on ne pouvait juger de ses sentiments^ comme père, que par sa conduite envers don Carlos j or, elle était loin d'en donner une idée favorable j malgré les extravagances auxquelles s'était livré le malheureux prince.
Tels sont les motifs qui me déterminèrent à prendre copie de cette correspondance et qui m'engagent aujourd'hui à la présenter au public.
Disons d'abord dans quelles circonstances Philippe II écrivit les lettres qu'on va lire. Nous parlerons ensuite des deux princesses auxquelles elles furent adressées.
Le 4 août 1 5 78 le roi don Sébasfien de Portugal,
que son esprit aventureuXj son ardeur belliqueuse, son lamentable aveuglement avaient conduit en Afrique, périt dans la bataille livrée par lui aux Mores à Alcazarquivir.
Sébastien n'était pas marié. La courone de Portugal passa à son grand-oncle le cardinal Henri, âgé de près de soixante-sept ans et fort infirme.
La vacance du trône était un événement auquel il fallait s'attendre dans un avenir prochain j aussi ceux qui y pouvaient prétendre songèrent-ils dès lors à se prévaloir de leurs droits. Ces prétendants étaient don Antonio, prieur de Crato, fils naturel de l'infant don Louis, frère du roi Henri; Philippe II, comme fils d'Isabelle, fille aînée du roi Emmanuel le Fortuné; Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, fils de Marie-Béatrix, sœur d'Isabelle; Catherine^ fille de l'infant don Edouard, mariée à Jean, duc de Bragance, et Ranuce Farnèse, prince héréditaire de Parme, né de Marie, autre fille d'Edouard. Il y avait aussi Catherine de Médicis; mais ses prétentions n'étaient pas considérées comme bien sérieuses '.
' Dans la communication que, par ordre de Philippe II, le président de Castille fit, le 3o mai iSyg, aux cortès assemblées à Madrid, au sujet de la succession de Portugal, il s'attacha à démontrer que le Roi avait des droits supérieurs à ceux de la duchesse de Bragance, du duc de Savoie, de don Antonio et du prince de Parme : il ne dit pas un mot de Catherine de Médicis. {Colecc. de documentas incditos pj)\: la historia de Espana, t. VI, p. 524.)
Philippe II ne perdit pas de temps pour s'occuper des moyens de réussir dans les siennes. Dès qu'il eut connaissance du désastre d'Alcazarquivir^ il envoya à Lisbonne don Cristoval de Moura , avec la mission de visiter le nouveau Roi^ de lui présenter ses compliments de condoléance, mais surtout de disposer les esprits en sa faveur '. Au mois de janvier 1 5 79 il fit partir pour la même destination le duc d'Ossuna-. Ces deux envoyés étaient chargés de demander à Henri * qu'il voulût déclarer le roi d'Espagne son successeur, et le faire reconnaître, sans tarder, comme prince héritier du royaume. Plus tard Philippe leur adjoignit, avec le titre de ses ambassadeurs et procureurs, le licencié Rodrigo Vazquez Arce et le docteur Luis deMolina; ceux-ci devaient particulièrement exposer au Roi en personne, ou aux ministres qu'il désignerait, les raisons qui mettaient en évidence les droits de leur maître à la succession du royaume de Portugal'. Philippe crut devoir, dans le même temps, écrire à la ville de Lisbonne,
' Moura était à Lisbonne des le 25 août iSyS, trois jours avant la proclamation du roi Henri. (Documeiitos inéditos, t. XL, p. i36 et 141.)
Au mois de mai iSyg Philippe II le revêtit du caractère de son ambassadeur. Moura était venu passer c]uelques jours à Madrid, pour lui rendre compte de l'état des choses en Portugal. (Ibid., p. 3ji.)
' Documentos inéditos, etc., t. VI, p. 83.
' Ils firent cette démarche le 18 mars iSyg. {Ibid., p. 267.)
* Leur pouvoir, daté du 28 mai iSyq, est dans les Documentos inéditos, t. XL, p. 23 1. Leur lettre de créance, de la même date, est au tome VI, p. 402.
hNTRODUCTlON.
pour elle et pour les autres villes du royaume. Il leur disait qu'ayant consulté des hommes de beaucoup de science et de conscience, tant d'Espagne que de l'étranger, tous avaient trouvé que la succession lui revenait de droit; qu'il n'y avait nulle personne vivante qui avec raison et justice pût la lui disputer. 11 leur faisait observer qu'il n'était pas étranger pour les Portugais, puisqu'il était petit-fils et fils de leurs princes naturels et du même sang. Il les assurait que non-seulement il conserverait leurs libertés et privilèges, mais qu'il aurait à cœur de les augmenter '.
Henri hésitait à se prononcer pour le roi d'Espagne. La nation portugaise était en général peu favorable à ce monarque; elle aurait toutefois accepté, pour son futur souverain, l'un des princes ses fils : mais Philippe II, sur l'ouverture qui lui en fut faite, se montra absolument contraire à ce qu'il en fût question ; il entendait ceindre luimême la couronne de Portugal ^. Enfin, au mois de janvier 1 58o, Henri, ayant convoqué les cortès à Almeirim, leur déclara que, selon lui, le roi Philippe était celui qui avait le plus de droits à sa succession'. 11 avait, quelque temps auparavant.
' Lettre du 14 mars iSyo, dans les Documentos inéditos, t. XL, p. l'io.
- Documentos inédites, etc., t. VI, passim. Voir, entre autres, p. 5oi, sa lettre à Moura du 29 juin i Syg.
' Lafuente, Historia de Espana, t. XIV, p. 117.
banni du royaume le prieur don Antonio^ en le priA'ant de tous les honneurs^ prérogatives^ gages et revenus dont il jouissait'.
La déclaration du Roi n'obtint pasj il s'en fallut de beaucoup, Tassentiment unanime des cortès; l'état ecclésiastique fut le seul qui n'y contredît point. La noblesse ne s'y conforma qu'à la simple majorité des voix. Les prociiradores la rejetèrent résolument; ils dirent qu'ils voulaient un Roi portugais et non étranger -.
Au milieu des débats et de l'agitation que la question lit naître, le roi Henri vint à mourir (3i janvier i58o). Pendant les dix-sept mois de son règne, ce monarque avait été presque constamment malade, et plusieurs fois ses médecins avaient désespéré de sa ^-ie.
11 avait, au mois de juin précédent, choisi cinq personnages ^ entre quinze présentés par les cortès, pour gouverner le royaume après sa mort, jusqu'à ce qu'il eût été décidé en justice quel serait son successeur*.
Déjà, du vivant de Henri, Philippe II avait fait
' Sentence du 23 novembre iSycj. [Documentos incditos, etc., t. XL, p. 279.)
' Lafuente, l. c. — Herrera, Historia gênerai del mundo, t. II, p. 390.
' C'étaient l'archevêque de Lisbonne, Francisco de Saa, D. Juan Mascarenas, le gouverneur de Lisbonne et D. Juan Tello de Meneses.
* Lettre Je Moura à Philippe II du 29 juin 1579. {Documentos inéditos, etc., t. VI, p. 509. )
quelques préparatifs militaires; à la nouvelle de son décès ^ il ordonna que les armements fussent continués et poussés même avec la plus grande activité , afin qu'il pût avoir bientôt une armée prête à entrer en Portugal. Il fallait à cette armée un chef qui inspirât confiance aux soldats et imposât aux adversaires. La voix publique désignait, pour cette charge importante, le duc d'Albe; le conseil royal de Castille s'en rendit l'interprète auprès du Roi : « Personne, dit-il à Philippe II, « n'est plus propre que le duc, comme chacun le « sait, à une telle charge, et ce serait chose de « grande merveille que. Votre Majesté l'ayant en « Espagne et si près d'elle, elle songeât à entrer a en campagne sans lui, car tout le monde est « d'avis que, s'il était à six mille lieues, elle dece vrait le faire venir ', »
Ferdinand Alvarez de Tolède, après avoir, pendant de longues années, joui de toute la faveur de son souverain, avait encouru sa disgrâce. Il était en ce moment relégué à Uceda, en punition de ce qu'il avait autorisé un manque de foi de son fils don Frédéric envers l'une des dames
' « Sera cosa de grande maravilla que teniéndolo V. M. en Espaiîa y « tanacercadesi,semuevahacer jornadasiné!, juzgandotodoelmundo « que de seis mil léguas, siendo vivo, lo debria mandai- Uamar... » (Lettre du président Pazos à Philippe II, du i5 février i58o, dans les Documentas incditos, etc., t. VllI, p. 5i6.)
de la feue reine Elisabeth '. Philippe II, non sans quelque répugnance ^ se décida à lui offrir le commandement de l'armée ^ qu'il accepta. Il ne permit pas cependant au duc de venir à sa cour, comme celui-ci le désirait^ mais il voulut qu'il se dirigeât directement vers Badajoz, où se rassemblaient les forces destinées à Texpédition de Portugal'.
Le 14 février i58o la reine Anne d'Autriche donna le jour à une infante, qui fut baptisée le 25 et reçut le nom de dona Maria. Elle eut pour parrain l'archiduc Albert, que Grégoire XIII, en 1577, avait créé cardinal, et pour marraine la duchesse de Brunswick \
L'héritier du trône d'Espagne, le prince don Diego, avait atteint sa cinquième année \ Philippe II, à la veille d'aller inspecter son armée sur la frontière du Portugal '', le fit jurer, le
• Les tomes VII et VIII des Documentas iiiéJitos contiennent de nombreux documents sur cette affaire.
' L'ambassadeur de France à Madrid, Saint-Gouard, écrivait à Henri III que la détermination du Roi avait été « plustost chose forcée « et ne pouvant moins que non volontaire et agréable n. [La Bibliotlicquc nationale à Paris, Notices et Extraits des manuscrits qui concernent l'histoire de Belgique, t. II, p. 562.)
' Dépêches de Saint-Gouard des 8 et 20 mars i5So. [Ibid., p. 363.)
* Memorias de fray Juan de San Geronimo (t. Vil des Documentas inéditas, p. 271). — Dépêches adressées à Henri III, les 20 février et 2 mars i58o, par le sieur de Saint-Gouard. (La Bibliothèque nationale à Paris, etc., t. II, p. .^ii4.)
' II était né le 12 juillet 1 byb.
'' Le cardinal de Granvelle s'était montré opposé à ce voyage du Roi. Il écrivait, le i3 mai i 58o, à la duchesse de Parme, Marsuerite
!"■ mars, pour son successeur^ par les prélats^ les grands et les procuradores des royaumes de Castille'.
Le 4 ce monarque quitta Madrid ^, laissant la charge des affaires ^ pendant son absence, au cardinal de Granvelle \ A Fuensalida la Reine vint le joindre avec le prince don Diego, les infantes Isabelle et Catherine et Tarchiduc Albert; tous ensemble partirent pour Guadalupe, où ils arrivèrent le 24 ^ Ils y passèrent la semaine
d'Autriche : « J'estois d'advis que Sa Majesté dois icy leur fît la guerre Il (aux Portugais), que fust esté plus de réputation et grandeur et « avec moindre danger de la santé... Ceulx qui sont en Portugal, avec Il le duc d'Ossuna, pour y négocier de par Sa Majesté, que sont là à « grandz fraiz plus d'ung an et ont peu faict, importunarent de sorte « Sa Majesté afin qu'elle partît d'icy vers la frontière, disans que en ce « consistoit tout le bon succès, et donnans espoir que seullcment la Il nouvelle qu'il partoit d'icy (que personne ne croyoit en Portugal il Il deût faire ny pour gaigner dix royaulmes), que sortant tout s'achè- « veroit et se viendroient rendre ceulx de Portugal, cela le fit partir et i( niectre en chemin hors de saison. Je me doubte que la peur qu'ils « avoient là les faisoit parler. « (Archives Farnésiennes, à Naples.)
' Dépêche de Saint-Gouard du 2 mars déjà citée.
' Dans ses Memorias, fray Juan de San Gerônimo donne au départ du Roi la date du 5 mars : mais c'est une erreur. Saint-Gouard dit positivement (dépêche du 8 mars) que le Roi est parti le 4; et, comme on le verra plus loin, Philippe, écrivant aux infantes le 5 mars i582, leur rappelle qu'il y eut deux ans, la veille, qu'il quitta Madrid.
' Les ambassadeurs accrédités à sa cour s'en montrèrent blessés, à ce que rapporte Saint-Gouard dans une dépêche du 10 mars à Henri III, et il ajoute que, quant à lui, étant envoyé au Roi, il croirait déroger à la dignité de son souverain en traitant avec un ministre : « car le cardinal n'est , après tout, à Madrid, qu'un minis- « tre, il est vrai autorisé de la dignité de cardinal; mais là où il est, « il ne fait ni ne représente consistoire, n (La Bibliothèque nationale à Paris, etc., t. II, p. 563.)
* Lettre du secrétaire Delgado auducd'Albe,du 24 mars. (Docuinentos inéditos, etc., t. XXXIV, p. 332.)
sainte. Après les fêtes de Pâques, ils prirent le chemin de Badajoz, sans trop se presser^ car ils entrèrent seulement en cette ville le 21 mai '.
Pendant qu'il était à Guadalupe^ le Roi reçut une ambassade des gouverneurs du Portugal ^ qui venait l'exhorter à s'abstenir d'un recours aux armes tant qu'il n'aurait pas été prononcé sur ses prétentions. Il fit répondre aux ambassadeurs qu'il les remerciait du zèle qu'ils montraient avoir pour le bien public de leur pays; qu'il était persuadé de leur bonne intention; qu'il eût été charmé si leur proposition avait étç telle qu'il y pût condescendre, mais que ses droits étaient manifestes; qu'il n'y avait pas d'ailleurs de juges légitimes ni compétents pour en connaître; qu'en conséquence il les priait et les chargeait de se résoudre promptement à le recevoir et jurer pour leur Roi et seigneur naturel^ Dieu ayant voulu qu'il le fût, puisqu'ils savaient ce que pensait et avait résolu là-dessus le sérénissime roi don Henri*.
' Memorias de fray Juan de San Gerônimo, p. 287. — Herrera (t. II, p. 400) donne la date du 20 à rentrée du Roi à Badajoz.
' Elle était composée de l'évêque de Coïmbre et de don Manuel de Melo.
^ « ...Y assi les ruegay encarga se resuelven luego en recebirle y jurarle por su rey y seiior natural, como Diôs ha querido que lo sea, pues saben lo que cerca desto sentia é iba disponiendo y ténia resuelto el serenisimo rey don Enrique. »
Cette réponse fut donnée aux ambassadeurs par le secrétaire d'Etat
L'armée espagnole se trouvait rassemblée dans les environs de Badajoz lorsque Philippe II arriva en cette ville; le i6 juin il alla, avec la Reine, la passer en revue ' .
A la fin de l'été de i58o, l'Espagne et le Portugal furent désolés par une épidémie catarrhale qui fit un grand nombre de victimes. Philippe en fut atteint j et, pendant plusieurs jours, on craignit pour sa vie *. 11 commençait à peine à se rétablir lorsque la reine Anne tomba malade à son tour : moins heureuse que son mari, cette princesse succomba le 26 octobre; elle était enceinte de six mois '. Son corps fut transporté au monas-
Gabriel de Çayas, à Guadalupe, le iG avril iSSo. [Docnnicntos incditos, etc., t. XXVII, p. 28G.)
Çaj'as, écrivant, le i3 avril, à révêque de Cuença, don Rodrigo de Castro, qualifiait d'indécente la proposition des ambassadeurs : « Es (( tan indécente demanda cuanto se dcja considerar. » (Ibid., t. XL, p. 3o8.)
' Lettre du cardinal de Granvelle à la duchesse de Parme du 21 juin i58o. (Archives Farnésiennes, à Naples.)
' Le cardinal de Granvelle écrivait à la duchesse de Parme le i8 septembre : « Nous avons heu le Roy nostre maistre en tel danger que « nous avons tous doubté de sa vie,... ayant esté saingné deu.x fois et (( purgé aultant, heu ventouses scarifiées, etc. » Le 16 octobre il lui mandait : « Grâces à Dieu, dois sept jours, Sa Majesté se liève du lict « avec bon subject, dort bien et mange avec goust et appétit, et « espèrent les médecins qu'il sera du tout refaict... » (Archives Farnésiennes, à Naples.)
Dans une autre lettre à la duchesse, en date du 9 décembre, le cardinal, lui rappelant cet événement, disait : « J'avoye, de jour à aultre, « lettres de Mateo Vazquez (secrétaire particulier du Roi) m'advertis- « sant du danger auquel estoit Sa Majesté; me disant qu'il y avoit peu « d'espoir de vie et que je pensasse sur ce que, advenant le décès, « seroit à faire, pour en advertyr la Royne... » [Ibid.)
' Granvelle attribuait la mort de la Reine à l'impéritie des médecins, qui l'avaient saignée quatre fois et purgée, malgré sa grossesse. Il
tère de TEscurial sous la conduite de Tévèque de Badajoz et du duc d'Ossuna, accompagnés de la comtesse de Paredes^ sa camarera mayor , et de la comtesse de Barajas'. Le Roi alla s'enfermer j pendant plusieurs jours, dans un couvent à deux lieues de Badajoz^.
Toutes les offres^ toutes les promesses que le monarque espagnol avait faites aux Portugais ^ pour les induire à se ranger volontairement sous son sceptre, étant demeurées sans eftet, il avait, dans les derniers jours de juin, donné à son armée Tordre de franchir la frontière qui séparait les deux royaumes. Le duc d'Albe occupa, sans rencontrer de résistance, Yelbes, Olivenza, Estremoz; il se porta ensuite sur Setubal, que don Antonio, après avoir été proclamé roi à Santarem et à Lisbonne, venait de réduire à son autorité. Secondé par l'armée navale que commandait le marquis de Santa Cruz, Ferdinand Alvarez de Tolède força promptement à se rendre cette place regardée presque comme inexpugnable. 11 s'empara de même de Cascaes, et, le 25 août, à
écrivait : « Ce trespas de la Royne troublera beaucoup Sa Majesté, « qui l'aimoit très fort, et luy eswit compaignie fort agréable, et ne « pouvoit estre chose plus formée à son humeur... Je tiens que Sadicte « Majesté debvoit avoir faict et fondé grand discours sur la personne « de la Royne, estant jeune, pour cy-après, et par son testament remis « à elle plusieurs choses qu'il fauldra changer. » (Lettre du 3 i octobre à la duchesse de Parme, aux Archives Farnésiennes, à Naples.)
' Memorias defray Juan de San Geronimo, p. 336.
^ Lettre de Granvelle du 3i octobre.
Belerrij il battit don Antonio en personne'. A la suite de cette victoire, il prit possession de Lisbonne , où , le n septembre , il fit proclamer Philippe II roi de Portugais
Il importait que ce prince se montrât à ses nouveaux sujets j et le duc d'Albe l'en sollicitait instamment \ Philippe partit de Badajoz le 5 décembre; quelques jours auparavant il avait fait reprendre le chemin de Madrid au prince don Diego et aux deux infantes, en les confiant aux soins de don Francisco Zapata de Cisneros, comte de Barajas, son grand maître, et de l'évêque de Cordoue.
Dans tous les lieux qu'il traversa * Philippe fut reçu avec les honneurs royaux. Le 27 décembre, à Elvas, don Rodrigo de Alencastro vint, au nom du duc et de la duchesse de Bragance, ainsi que du duc de Barcelos, leur fils, lui jurer obéissance et fidélité, comme au légitime roi de Por-
' Voir, dans les Documentas inéJitos para la historia de Espana, t. XXXII, p. 455, la lettre du même jour où le duc rend compte au Roi de cette victoire.
' Lettre du duc d'AIbe au Roi du 12 septembre i 58o. (Dociimentos inéditos, etc., t. XXXIII, p. i5.)
^ II lui écrivait notamment le i3 novembre : « La venida de Vuestra « Magestad en este reino es muy conviniente â su servicio, y ningana « cosa puede ser de mayor importancia para ascntar las cosas y po- « nellas en el ôrden que conviene... « [Documentas inéditos, etc., t. XXXV, p. i32.)
* Le cardinal de Granvelle trouvait que le Roi voyageait avec trop peu de faste : « Y a longtemps «- écrivait-il à la duchesse de Parme — « que je le sollicite d'estre mieulx accompaigné qu'il n'a esté jusques « àoyres, non-seulement pour la sheurté de sa personne, mais pour la
tugal ' ; il montra le prix qu'il attachait à cet acte de soumission d"un de ses compétiteurs au trône en allant visiter la duchesse ti Villalobin, Tune des résidences de sa maison "■'.
Le i5 mars i58i il arriva à Thomar. Il y avait convoqué les trois états du royaume. Ces représentants de la nation portugaise, le i6 avril, le reconnurent pour leur souverain et lui prêtèrent serment de fidélité; à son tour, il jura d'observer les privilèges, usages, coutumes et libertés du royaume. Le 23 le prince don Diego fut, avec les mêmes solennités, reconnu parles cortès pour son successeur'.
En quittant Thomar, Philippe se dirigea vers Lisbonne par Santarem ; il s'arrêta plusieurs jours à Almada, en attendant que les préparatifs de
« bienséance, l'autorité et re'putation que en tel temps et occasion « sont de beaucoup : dont toutesfoys Sa Majesté tient moins de compte <c que je ne vouldrois, pour estre naturellement, et de nourriture et « coustume, tant retiré... » (Lettre du 20 février i58i, aux Archives Farnésiennes, à Naples.)
' Lettre du cardinal de Granvelle à la duchesse de Parme, du 2g décembre i58i. : Archives Farnésiennes, à Naples.)
- Cadrera, Historia de Felipe II, t. II, p. 632. — Lettre de Granvelle à la duchesse de Parme du 6 mars i5Si. (.A.rchives Farnésiennes.)
' La date que nous assignons à l'inauguration du Roi est celle que donne Lafuente, Historia gênerai de Espana, t. XIV, p. i38, d'accord avec Cabrera, Historia de Felipe II, t. II, p. 632, et avec fray Juan de San Gerônimo [Documentos inéditos, etc., t. VU, p. 344). Mais Lafuente se trompe en disant que la prestation de serment au prince don Diego eut lieu le jour suivant : cet acte s'accomplit le 23 avril, comme on le voit dans une lettre écrite, le 22, par le Roi au duc d'Albe , et qui est au tome XXXIV des Documentos inéditos, p. 266.
INTRODUCTION. i5
sa réception dans la capitale fussent terminés. Il fit son entrée à Lisbonne le 29 juin^ en grand apparat ' .
Il ne pensait pas qu'il y serait retenu longtemps par les affaires publiques de son nouveau royaume : l'événement trompa ses prévisions.
Au mois de mai 1 582 il reçut la visite de Fimpératrice Marie ^ sa sœurj accompagnée de l'archiduchesse Marguerite, la dernière de ses filles.
Marie avait perdu son époux, l'empereur Maximilien II, le 12 octobre iSyô. Soit, comme le rapporte un historien, qu'elle vît avec déplaisir l'état de l'Eglise catholique en Allemagne et qu'il lui parût que dans le pays de sa naissance elle terminerait ses jours avec plus de tranquillité de corps et d'esprit-, soit qu'à Vienne, selon le diplomate vénitien Matteo Zane, elle prétendît avoir part au gouvernement, à l'imitation de la reine mère de France, et que ses fils n'y voulussent pas consentir', ou encore, d'après un
' Nous ne savons d'après quels témoignages Lafuente ( t. XIV, p. 141) fait entrer Philippe II à Lisbonne le 27 juillet. La relation qui est insérée dans le tome XL des Documentas incdilos, p. 406, dit positivement : « El dia de San Pedro, que se contaron 29 de junio « i58i. » Herrera (t. Il, p. 441) confirme cette date. Le tome L des Documentas incditos, p. 5og, contient une lettre du Roi écrite de Lisbonne le m juillet. On verra plus loin que, dans une lettre du 26 juin à ses filles, Philippe leur annonce son entrée pour le 29.
' Cabrera, Historia de Felipe II, t. Il, p. 626.
^ Relation de i584, dans Albèri, Rela^iani degli ainbasciatori veneti al Senato, sér. I, t. V, p. 366.
i6 INTRODUCTION.
autre ambassadeur de Venise, qu'elle voulût déterminer le Roi son frère à donner en mariage l'infante Isabelle à l'empereur Rodolphe \ elle résolut de se retirer en Espagne. Philippe II approuva son dessein; il mit à sa disposition l'argent nécessaire pour son voyage j il ordonna au gouverneur du duché de Milan de la recevoir aux limites de cet État, de la conduire jusqu'à Gênes, et à Giovanni Andréa Doria de la transporter sur ses galères en Catalogne '■. Elle débarqua, au mois de décembre i58i, à Collioure ', et arriva à Madrid le 6 mars de l'année suivante. Après s'y être reposée quelques jours, elle se mit en route pour le Portugal. Le Roi alla à sa rencontre jusqu'à Almeirim \
Le 21 novembre i582 mourut de la petite vérole, au palais de Madrid, le prince d'Espagne don Diego Félix. Le Roi ne voulut pas qu'on prît le deuil pour cet enfant, disant qu'il jouissait du royaume pour lequel Dieu l'avait créé; il en avait
' Relation de Tommaso Contarini faite en iSoS. (^Rela^^ioiii, etc., sér. I, t. V, p. 426.)
' Cabrera, /. c. Le témoignage de cet historien est confirme par une lettre de Philippe I! au cardinal de Granvelle, en date du 2G décembre i58o, dont l'original se conserve à la Bibliothèque royale de Bruxelles.
C'est donc à tort que Matteo Zane (/. c.) prétend que le Roi s'opposa, autant qu'il put, au voyage de sa sœur, et qu'il lui envoya même, pour l'en dissuader, l'amiral de Castille.
' Lettre du cardinal de Granvelle au président de Bourgogne, du 19 janvier i582. (Archives de Simancas.)
* Voir la lettre XX.
agi de même lors du décès du prince don Fernando '.
Il songeait en ce moment à retourner en Castille, et déjàj par son ordre ^ des préparatifs de départ avaient été commencés. La perte de son fils aîné causa un changement dans ses résolutions; il lui parut important, avant de quitter le Portugal, d'y faire reconnaître son dernier fils, le prince Philippe, pour son successeur; dans cette vue il convoqua les cortès à Lisbonne. Leur réunion exigea plus de temps qu'il ne l'aurait désiré*. Ce fut seulement le 3o janvier 1 583 que s'accomplit la prestation de serment au nouvel héritier de la monarchie espagnole ^
' Lettre du cardinal de Granvelle au cardinal de la Baulme, du i6 novembre i582. (Archives de Simancas.)
Philippe II repondit à Granvelle, qui lui avait adressé des compliments de condoléance, que c'était un coup terrible, surtout ayant suivi de si près les coups passés ifuertc golpe ha sido, y t.-into mds ducle quanto mds ccrca ha vcnido de los passados), mais qu'il louait le Seigneur pour tout ce qu'il lui plaisait de faire, se conformant à sa volonté divine, et le suppliant de se contenter de ce sacrifice (Alabo d Nuest7-o Senor por todo lo que es servido ha^er, conformdndoine con su divina voluittad,y le siipplico se contentar cun lo hecho).
L'original de la lettre de Granvelle, sur laquelle est la réponse du Roi, écrite de la main du secrétaire Mateo Vazquez, se conserve à la Bibliothèque royale de Bruxelles.
^ Granvelle écrivait à la duchesse de Parme le 27 janvier i583 : K Nous espérions que au xv de ce moys se feroit le serment : mais, à «ce que je voy, les Portugalois sont plus longz que les Castillans, « qui n'est pas peu, et sont fondez sur leur gravité, ayants prétendu « les procureurs des cortès que l'on leur donnast le temps accous- « tumé pour le voiaige, qu'est de faire tant de lieues par jour, et non « plus... )i (Bibliothèque de Besançon.)
' Memorias de Jray Juan de San Gcrônimo, p. 35g. — Lafuente, t. XIV, p. 145. — Herrera (p. 5oo) donne à cette solennité la date
i8 INTRODUCTION.
Le 1 1 février Philippe partit de Lisbonne avec rimpératrice sa sœur^ laissant le gouvernement du Portugal au cardinal-archiduc Albert^ à qui il donna pour conseillers Tarchevêque don Jorge de Almeida^ Pedro de Alcazoba et Miguel de Moura. 11 prit son chemin par Setubal^ Badajoz et Guadalupc. Le 24 mars il arriva au monastère de Saint-Laurent le Royal; il y demeura trois jours^ pendant lesquels il fit célébrer les obsèques de la reine Anne'. Il entra à Madrid le 28 mars^ au milieu d"un concours immense de peuple qui l'acclamait '\ Il voulut que le cardinal de Granvelle l'accompagnât à cette entrée.
Quelques jours après^ il retourna au monastère de Saint-Laurentj pour y passer la semaine sainte et les fêtes de Pâques^ selon sa coutume '.
du 26 janvier; il se trompe, comme le prouve la lettre du Roi à ses filles, du 3 1 janvier, qu'on trouvera plus loin.
' Meiiiorias de frjy Juan de San Geronimo, p. 364.
' Le cardinal de Granvelle e'crivait, le 3 avril, au prieur de Bellefontaine, son cousin : «Le Roy arriva icylundy dernier en fort bonne n disposition, et y ha esté receu, et des seigneurs et du peuple, « avec démonstration d'extrême joie et contentement; et estoit ledict « peuple si grand, dois une demy-lieue près d'icy jusques au palais, « et par les places grandes, tant dehors la ville que dedans, et tant « d'hommes et de femmes aux fenestres et sur les toits, qu'il est quasi « incroyable; et n'eusse pas pensé que en ceste ville il y eust la moitié «du peuple que je vidz lors. Les principaulx grands d'Espaigne luy « ont baisé les mains et congratulé le retour, qui de chemin et qui en « ceste ville... Sa Majesté porte la barbe un peu plus longue qu'il ne « soloit (qu'il avoit accoutumé) et ronde, de la façon que la soloit « porter Sa Majesté Impériale, et comme elle s'est blanchie, ressemble à Sadicte Majesté Impériale. » (Manuscrits de Besançon.)
' Lettre de Granvelle à la duchesse de Parme, du 8 avril. (Archives Farnésiennes, à Naples.)
La Correspondance que nous publions commence un peu après l'arrivée du Roi à Thomar^ elle se continue jusqu'à son retour en Castille. La dernière lettre est datée du monastère de Saint- Laurent le Royal.
Il est à regretter que cette Correspondance ne soit pas complète; un petit nombre de lettres y manque toutefois.
Les infantes Isabelle et Catherine étaient jSlles de la troisième femme de Philippe II, Elisabeth de Valois.
Isabelle naquit, le 12 août i566j au Bois de Ségovie, où la famille royale était allée passer la saison d'été. Deux années auparavant, précisément à la môme époque, la Reine avait eu une fausse couche dont elle avait beaucoup souffert, et ce souvenir inspirait des craintes sur l'issue de sa nouvelle grossesse : aussi la naissance de l'infante causa à toute la cour une joie extraordinaire. Philippe II dit à ceux qui l'entouraient qu'il était le prince le plus content du monde et plus heureux même d'avoir une fille que si c'eût été un fils. Elisabeth déclara, de sa bouche, à l'ambassadeur
liNTRODUCTlON.
de France, le sieur de Forquevaulx, que toujours il lui avait été indilïérent d'avoir fils ou fille : même, fit-elle, « j'en suis ayse, puisque le Roy « mon mary me faict entendre qu'il en est plus « content que d'ung masle ' » .
Il s'en fallut de peu qu'une catastrophe vînt faire succéder la tristesse à Tallégresse générale. Quelques jours avant qu'elle accouchât, Elisabeth avait été atteinte de la fièvre; le mal n'avait pas cessé avec sa délivrance; il avait empiré au contraire, et il devint si grave que la perte de la Reine parut imminente -. Heureusement qu'une réaction se produisit qui mit l'auguste princesse hors de danger.
L'infante reçut le baptême, le 25 août, dans la chapelle du palais, des mains du nonce du pape, Gio. Battista Castagna, archevêque de Rossano. Elle eut pour parrain don Carlos, et la princesse
' Lettre de Forquevaulx à Catherine de Médicis du i8 août i566. [La Bibliothèque nationale à Paris, etc., t. Il, p. 209.)
' Forquevaulx écrivait, le 23 août, à Charles IX : « La Reine a esté n à deux doigts de la mort. « [Ibid., p. 21 1.) Et le nonce Castagna au cardinal Alessandrino, le 2.S août : « La Reine a été à l'extrémité. » {Les Bibliothèques de Madrid et de l'Escurial, notices et extraits des manuscrits qui concernent l'histoire de Belgique, p. 90.)
Le garde des sceaux des Pays-Bas Tisnacq mandait, de son côté, le 22 août, au président Viglius : « Nous nous sommes icy, ces jours « passez, trouvez, depuis l'accouchement de la Royne, en grant « double de sa disposition et reconvalescence, ayant esté, le lundy « dernier, en extrême dangier, voire sy avant, comme ce m'est dit, « qu'elle a esté oncques en l'aultre maladie qu'elle eust passez deux « ans : mais depuis hier s'est commencé à mieulx se porter... » (Archives du royaume, à Bruxelles.)
dona Juana, sœur du Roi^ pour marraine; ce fut don Juan d'Autriche qui la porta, la tint sous les aisselles aux fonts et la rapporta dans la chambre de la Reine. Philippe II vit la cérémonie par une fenêtre secrète'. Les noms d'Isahel Clara Eugenia furent donnés à l'infante : le premier, en mémoire de la Reine Catholique , aïeule de Charles-Quint-, le deuxième , parce que l'infante était venue au monde le jour de Sainte-Claire; le troisième, pour un vœu qu'avait formé la Reine en voyant passer, à Getafe, près de Madrid, le 14 novembre de l'année précédente, le corps de saint Eugène que l'on conduisait à l'église de Tolède^.
La nature s'était montrée libérale pour Isabelle. L'ambassadeur de France^ Forquevaulx, fait d'elle un portrait qui dut singulièrement réjouir le cœur de la Reine son aïeule : « Ne le dis point a par flatterie », — ainsi s'exprime-t-il dans une de
' Dépêche du nonce, l'archevêque de Rossano, du 25 août i566. (Les Bibliothèques de Madrid et de l'Esciirial, etc., p. go.) — Dépêche de Forquevaulx à Catherine de Médicis, du 26 août. {La Bibliothèque nationale à Paris, etc., t. II, pp. 211 et 212.)
' Ce fut la reine Elisabeth elle-même qui le rapporta ainsi à Forquevaulx. Elle lui dit qu'à Getafe k elle voua de faire porter le nom « de saint Eugène au premier fruit que Dieu luy donneroit, en le « requérant d'en faire prière à Dieu, tellement qu'elle pensoit avoir « conceu ceste infante la nuict ensuivant, car elle fut de retour vers « le Roy son mary ». (Dépêche de Forquevaulx du 2ij août.)
Le corps de saint Eugène reposait en l'abbaye de Saint-Denis. Charles IX, sur les instances du Roi son beau-frère, en gratifia l'église métropolitaine de Tolède.
ses lettres à Catherine de Médicis — « mais elle « est fort belle ^ le front large, le nez un peu « grande comme celluy du pèrCj dont elle ne « ressemble de la bouche , encore qu'on la trouve « un peu grandette. Bref, ses traits et son teint « promettent une grande beauté et blancheur'. » Quelques semaines après , il écrit à Catherine : (( L'infante est belle comme le beau jour^. »
Le lo octobre i56j Elisabeth de Valois mit au monde, à Madrid, l'infante Catherine', qui fut ainsi nommée en l'honneur de la Reine mère de France. Son baptême eut lieu le i6. Le parrain fut l'archiduc Rodolphe, fils aîné de l'empereur Maximilien II, la marraine la princesse dona Juana^.
Elisabeth, depuis ces dernières couches, avait de la peine à reprendre des forces. Elle était languissante encore lorsqu'elle devint de nouveau enceinte. La fatalité voulut que ses médecins se méprissent sur les symptômes de sa grossesse : les attribuant à des obstructions, ils voulurent combattre le mal par des remèdes violents, qui causèrent à la Reine des faiblesses de cœur, des
' Lettre du iSaoût i56(3 citée plus haut.
- Lettre du i3 septembre i566. (La Bibliotlicque nationale à Paris, etc., t. II, p. 214.)
^ Lettres de Forquevaulx à Charles IX et à Catherine de Médicis, du 10 octobre iDÔy. [Ibid., p. 249.)
* Lettre du garde des sceaux Tisnacq au président V'iglius, écrite de Madrid le 21 octobre iSôy. (Archives du royaume, à Bruxelles.)
évanouissements, des vomissements continuels^ et enfin la conduisirent au tombeau. Elle expira le 3 octobre i568, après avoir, une heure et demie auparavant, donné le jour à une fille d'environ cinq mois^ bien formée, à laquelle on s'empressa d'administrer le baptême sur le sein de sa mère, quoiqu'elle n'eût que quelques instants à vivre ' . La mort d'Elisabeth causa en Espagne une affliction universelle^. L'ambassadeur For-
■ Lettre de Philippe II au duc d'Albe, du 5 octobre i5ô8. (Dociimcntos méditos para la historia de Espaha, t. LI, p. i32.) — Lettre de Forquevaulx à Catherine de Médicis, du 3 octobre. (Le Marquis DU Prat, Histoire d'Elisabeth de Valois, p. 36i.) — Lettres de l'archevêque de Rossaiio au cardinal Alessandrino, du 3 octobre. {Les Bibliothèques de Madrid et de VEscurial, etc., pp. 1 14 et j 1 5.) — Lettre du garde des sceaux Tisnacq au président Viglius, du i5 octobre. (Archives du roj-aume, à Bruxelles.) — Herrera, Historia gênerai del mundo, t. I, p. 294.
Nous devons dire qu'une relation envoyée par le secrétaire d'État Çayas au duc d'Albe {Documentos incditos, etc., t. I, p. i33) n'est pas d'accord avec les autres documents ni avec ce que rapportent les historiens. Suivant cette relation, la Reine, un mois après la naissance de l'infante Catherine, se crut de nouveau enceinte; dans cette persuasion, elle fit certaines choses qui altérèrent sa santé : de là le principe de sa maladie. Lorsqu'elle fut devenue effectivement grosse, elle ne se gouverna pas ainsi qu'elle l'aurait dû; détestant les médecines et les médecins, elle cachait à ceux-ci bien des particularités dont il aurait importé qu'ils fussent instruits. A la suite de divers accidents, il lui survint une fièvre, petite d'abord, mais maligne, et qui alla en augmentant de jour en jour jusqu'au onzième, où elle expira. La relation porte qu'elle rendit son âme à Dieu étant en possession de son jugement tout entier et avec une tranquillité lelle qu'on eût pu croire qu'elle dormait de quelque doux sommeil [Diâ et aima A Dios nuestro Senor cristianisimamente y con tan grande y entero juicio como si no csiuviera enferma, y tan quietamente como si quedava dormida de algiin suave sueno).
' « Doliô à todos la perdida de una reina tan moza, agradable, catô- « lica, piadosa, modesta, caritativa m, dit Cabrera, Historia de Felipe H, t. I, p. 597.
quevaulx put écrire, avec vérité^ à Catherine de Médicis : « Il n'y a grand ni petit qui n'en pleure, « et tous la regrettent pour la meilleure Reine « qu'ils aient jamais eue et n'y sauroit avoir'. » Les dépêches du nonce à Madrid^ l'archevêque de RossanOj expriment le même sentiment : « Cet événement — dit le nonce au cardinal Ales- « sandrino — cause à tout le monde une extrême « douleur^ parce que tout le monde aimait la « Reine, et Ton ne saurait croire combien elle « était bonne chrétienne ^ bienfaisante et aima- « ble *. » Le garde des sceaux Tisnacq mandait au président Viglius que « la Reine avait été à Ma- « drid tant aimée et plainte et délaissait telle re- « nommée qu'il n'y avait âme vivante qui en sût « dire mal ' » .
La duchesse d'Albc était la grande maîtresse [camarera mayor) de la Reine défunte; elle demeura chargée du gouvernement des infantes. Catherine de Médicis portait un vif intérêt à ses petites-filles''; la duchesse se faisait un devoir de la tenir au courant de ce qui les regardait. On lit
' Lettre du 3 octobre ci-dessus citée.
' Lettres du 3 octobre ci-dessus cite'es.
" Lettre du 1 5 octobre ci-dessus citée.
' Elle écrivait à Forquevaulx, quelque temps après la mort de la reine Elisabeth, pour savoirs! l'on appelait toujours ses petites-tilles: les infantes. Et l'ambassadeur lui répondait : « Le tiltre qu'on donne « à madame Isabeau est, comme auparavant, celui d'infante; aucuns « l'appellent la princesse donne Isabel : mais c'est à la volonté d'un u chascun. » {La Bibliothèque nationale à Paris, t. II, pp. 279 et 280.)
dans une de ses lettres ' : « Hier nous demandû- « mes à Son Altesse (Isabelle) ce qu'elle était; « elle répondit qu'elle était Espagnole et Française. « Elle apprend le français^ afin^ dit-elle j d'écrire à « son aïeule. » Une autre fois (c'était au commencement de iSyo), elle écrit à la Reine mère : « Certes il y a lieu de s'étonner en voyant ce que « savent Leurs Altesses^ et particulièrement la « dame infante donne Isabelle. Je suis persuadée (( que quiconque la verra la croira beaucoup plus <t âgéCj car c'est l'enfant de son âge le plus avancé « que j'aie vu et le plus heureusement doué *. » La duchesse cependant ne désirait p»as conserver la charge qu'elle avait à la cour^ et elle sollicita du Roi la permission de se retirer dans ses terres; Philippe II la remplaça ^ comme gouvernante des jeunes princesses^ par dona Maria Chacon \
Elisabeth de Valois avait à peine fermé les yeux que déjà l'on s'occupait, à Madrid, du choix de celle qui serait appelée à la remplacer '' : la Provi-
' Du -20 mars iSGg. [La Bibliotlicque nationale à Parii, etc., t. I", p. 397.)
^ Lettre du 7 janvier 1570. [Ibid., p. 39g.)
' Lettre de Forquevaulx du 19 octobre 1570. {Ibid., t. 11. p. 3i5.)
* Voir les lettres de l'archevêque de Rossano du 3 octobre citées p. 23 et le mémoire remis par Forquevaulx, le i5 octobre, au sieur de LigneroUes, qui retournait à la cour de France. [La Bibliothèque nationale à Paris, t. Il, p. 2(33.)
Herrera, ayant rapporté la mort d'Elisabeth, ajoute : « Y luego se « començô â tratar que era bien que el Rey Catùlico, que se hallava « en buena edad, casasse con la hija mayor del Emperador, etc. » ' [Historia gênerai del mundo, t. I", p. 294.)
dence ne lui avait pas accordé de fils^ et les Espagnols aspiraient à avoir un prince qui fût, pour la nation j comme pour la dynastie^ une garantie de stabilité. La cour de France ne négligea aucune démarche afin que le choix du Roi se fixât sur la princesse Marguerite ^ sœur de la feue Reine; Catherine de Médicis alla même jusqu'à faire insinuer à son gendre qu'un refus de sa part pourrait être tenu à offense par Charles IX , « qui n'était « pas de si peu de cœur qu'il ne s'en ressentît ' ». Mais, à la cour d'Espagne, on était peu porté pour une princesse française ; on trouvait que tous les enfants de Henri II étaient d'une complexion faible et malsaine, que ses filles tardaient beaucoup à devenir mères"; Philippe II, d'ailleurs, aurait eu des scrupules à épouser sa belle-sœur '. Ce prince se décida donc pour l'archiduchesse Anne, fille aînée de l'empereur Maximilien; la même qui avait été fiancée à don Carlos. Le contrat de mariage fut signé à Madrid le 14 janvier i57o\ L'archiduchesse était âgée alors de dix-sept ans et demi^ étant née à Valkidolid le 28 juillet i552^;
' Lettre à Forquevaulx, du i5 novembre i 568. [La Dibliutlicque nationale j Paris, etc., t. Il, p. 272.)
^ Deuxième dépèche de Tarchevêque de Rossano du 3 octobre cidessus citée. — Autre dépêclie du même prélat du 19 novembre. {Les Bibliothèques de Madrid et de VEscurial, p. 1 16.)
' Dépêche de Forquevaulx à Catherine de Médecis du . . novembre ]568. [La Bibliothèque nationale à Paris, etc., t. II, p. 270.)
* Dépêclie de Forquevaulx du 18 janvier 1570. [Ibid., p. 296.)
' Dépêche de Forquevaulx du 11 octobre ib-o. {Ibid., p. 3i5.) —
Philippe II comptait vingt-cinq années de plus. La nouvelle Rcinc^ ayant pris le chemin des Pays-BaSj monta, à Flessingue, sur la flotte qui devait la transporter en Espagne; elle débarqua au port de Laredo le 3 octobre ' . Lorsqu'on en reçut la nouvelle au palais de Madrid, l'infante Isabelle (elle n'avait guère alors que quatre ans) fondit en larmes : « Il a été commandé à ses femmes — « écrit l'ambassadeur Forquevaulx — de lui perce suader que c'est sa propre mère : mais ce sera « difficile, car elle a un esprit et un jugement « d'une fille de quinze ans ■. » Les noces du Roi et de l'archiduchesse se célébrèrent à Ségovie. Anne d'Autriche fit son entrée à Madrid le 26 novembre. A son arrivée au palais, les infantes, conduites par leur tante la princesse dona Juana, vinrent au-devant d'elle; elles voulaient lui baiser la main-, elle ne le permit pas, et elle les embrassa plusieurs fois avec de grandes marques d'affection. Depuis elle les traita comme ses filles, et ce fut sous ses yeux que se continua leur éducation \ L'ambassadeur de Charles IX et de Cathe-
II est étrange que, dans VArt de vérifier les dates (article de Philippe II), on fasse naître l'archiduchesse Anne la même année et le même jour que lui.
' Dépêche de Forquevaulx à Charles IX, du i8 octobre i Syo. (La Bibliothèque nationale à Paris, etc., t. II, p. 3 17.)
* Dépêche de Forquevaulx à Catherine de Médicis, du 11 octobre. (Ibid.,p. 3i5.)
' Dépêche de Forquevaulx à Catherine, du 21 décembre ib-jO.{Ibid.,
rine de Médicis n'y trouvait à redire qu'en un point, et c'était qu'on ne faisait pas prendre aux infantes l'air de la campagne , car la Reine ne sortait guère de ses appartements : « Sa cour — écrivait Forquevaulx — semble un monastère de nonnains '. »
A l'époque où commence la Correspondance de Philippe II avec ses filles^ l'une^ Isabelle, ne comptait pas encore quinze ans; l'autre, Catherine, n'en avait guère que treize et demi.
L'impératrice Marie, aussitôt après son arrivée en Portugal, avait fait des instances envers le Roi son frère pour qu'il mariât l'aînée des infantes à l'Empereur; le Roi y avait consenti, et l'on s'attendait à ce que cette union s'accomplît à bref délaie Elle n'eut pas lieu cependant. Quelle en
' Dépêche du 4 août iSji à Catherine de Médicis. (La BibUoth'cque nationale à Paris, etc., t. II, p. 340.)
* C'est ce qui résulte d'une lettre du 22 juin i5<S2 du cardinal de Granvelle à la duchesse de Parme. « Se trouve — écrit-il — rimpéra- « trix fort contente d'avoir achevé de tirer du Roy la résolution du « mariai ge de madame l'infante dofiaYsabel, fort belle et adroicte prin- « cesse, avec l'Empereur, sur quoy il y a quelques années que l'on « faisoit poursuyte, sans que de Sa Majesté l'on peust tirer la finale « résolution, avec laquelle s'est dépesché courrier en AUemaigne, « et est-l'on en opinion que tost se prendra jour et se donnera la « forme pou rcncheminerladicte dame... «(Bibliothèque de Besançon.)
fut la cause? Philippe II y mit-il des conditions qui n'agréèrent pas à l'Empereur? ou Rodolphe exigea-t-ilj comme le bruit en courut ^ que l'infante lui apportât en dot quelque province de la monarchie espagnole^ ce que le Roi ne voulait ni ne pouvait admettre? Nous ne trouvons^ ni dans les historiens ni dans les documents que nous avons été à portée de consulter^ aucun éclaircissement à ce sujet ' .
Le mariage de l'infante Catherine souffrit moins de difficultés. Cette princesse, selon l'ambassadeur vénitien Mattco Zane, n'était pas aussi jolie ni aussi gracieuse que sa sœur, mais elle était plus allègre j pilus joviale ^. Le Roi songeait, depuis plusieurs années, à lui donner pour époux le duc de Savoie Charles-EmmanueP; il persista dans ce dessein, malgré les démarches que fit Catherine
' Le 2(3 février i 58j Granvelle mande à la duchesse de Parme : « Au « mariaige de madame Tinfante dona Ylsabel jusques à oyres je n'ap- « perçois qu'il y aie changement quelconque, oyres que l'Empereur « n'a pas encoires envoie ses procures, pour rapporter lesquelles il « debvoit dépescher courrier exprès le mois d'aoust dernier, devant « que de partir d'Ausbourg : dont il n'y a nouvelles. » (Archives Farnésiennes, à Naples.)
Et le 26 février 1584 : « Le courrier de l'Empereur pour respondre « sur le mariaige n'est encoires venu : dont je ne sçays que dire. » (Bibliothèque de Besançon.)
' « Non è bella ne graziosa quanto la sorella, ma è più allègre, « più gioviale... » (Relation faite au Sénat en i584, dans les Rela- ^ioni degli ambasciatori vcncti, d'ALBÈRi, série I, t. V, p. 366.)
' n II y a six ans que l'on commença la négociation de ce mariaige, mis en avant, par le commandement de Sa Majesté, par Antonio Ferez », écrit Granvelle à la duchesse de Parme le 21 septembre 1D84. (Archives Farnésiennes, à Naples.)
3o INTRODUCTION.
de Médicis afin d'obtenir la préférence en faveur de son fils le duc d'Alençon; il était, à ses yeux, d'une extrême importance, pour la sûreté de ses États d'Italie, pour ses communications avec les Pays-Bas, pour ses rapports aussi avec la France, d'avoir ce prince dans ses intérêts. Le contrat de mariage fut signé, au palais de Chambéry, le 23 août i584j entre Charles-Emmanuel et le baron Sfondrato, ambassadeur et procureur spécial du Roi Catholique. Philippe II donnait à sa fille une dot de cinq cent mille ducats. Le duc assignait à son épouse un douaire de cent soixante mille ducats et s'engageait à lui payer, chaque année ^ pour son entretien et celui de sa maison, soixante mille ducats '.
Il y eut à fixer l'époque et le lieu où se célébrerait le mariage; ces deux points furent fort discutés par les ministres espagnols. Le Roi résolut* que les noces se feraient à Saragosse, au printemps
• GuicHENON, Histoire gàtcalogique de la royale maison de Sjvoye, Preuves, p. 564.
' Le cardinal de Granvelle n'approuva point la détermination du Roi; il écrivait à la duchesse de Parme, le il-i décembre 1584 : « Ce « voiaige, à dire la vérité à Vostre Altèze, me semble fort mal, « mesme que l'on y veult mener monseigneur nostre prince, si délicat, « par si malvais pays et d'extresmes froydures et fort malvais lougis,... « oultre une chierté extresme, pour la faulte si grande qu'il y a, ceste « année, en Espaigne, de bledz, orges et paille... Ce voiaige en ceste « saison coustera la vie à plusieurs : qui me semble mal, puisqu'il se « faict par élection et non par contraincte. Je n'ay failly de le remonstt trer et qu'il ne convient que Sa Majesté mène sa fille au mary, et « l'incommodité qu'il donnera au duc de Savoie et à sa suyte, car il « fauldra qu'ilz se pourvoient à Barcelone de montures etcarriaiges
de i585; il profiterait de ce voyage pour aller tenir à Monzon les cortès d'Aragon. Les galères du prince Doria seraient mises à la disposition du duc de Savoie, et le transporteraient en Catalogne.
Le II novembre 1584 les cortès de CastiUe, réunies au monastère de Saint-Jérôme, à Madrid, reconnurent le prince don Philippe pour héritier des royaumes de Castille, de Léon et de Grenade et pour leur Roi et seigneur naturel après la mort de son père, lui jurant obéissance, révérence, sujétion et vasselage, ainsi qu'ellesy étaient tenues. L'impératrice Marie, comme infante d'Espagne, et les princesses Isabelle et Catherine furent les premières à prêter ce serment ' .
Philippe II partit pour TArragon le ig janvier i585j avec le prince et les deux infantes, prenant son chemin par Alcala, Guadalajara, Brijuega, Uzet et Carinena. Il fit son entrée à Saragosse le 24 février. Le duc Charles-Emmanuel avait quitté Turin le 27 janvier; le i" février
« avec bien grande incommodité. Le vray seroit d'envoier madame Cl l'infante, bien accompaignée, à Barcelone, et que là se fissent les « nopces, sans ce que Sa Majesté y aille, laquelle, je suis certain, sera « bien empeschée avec la suyte du duc de Savoie, ne connoissant si « bien que je faiz les Savoiens et leurs humeurs, lesquelz il trouvera « bien importuns; et ne leur donnant satisfaction, et retournans mal « contens, ilz feront, à leur retour, bien malvais office; et je congnois « ceulx de par deçà mal propres pour gaigner les bonnes voulentez « des estrangiers... J'ay protesté et faict mon debvoir, et, pour obéyr, « entreprendray le voiaige, puisque Sa Majesté le veult, oyres qu'il « me semble mal... » (Archives Farnésiennes, à Naples.) ' Herrera, Historia gênerai del munJo, t. Il, p. 564 et suiv.
il s'était embarqué sur les galères du prince Doria; il était arrivé le i8 à Barcelone. Il s'y arrêta quelques jours en attendant des nouvelles du Roi^ auquel il avait envoyé le comte de Pontdevaulx. Lorsqu'il les eut reçues, il se remit en route. C'était le lo mars qu'il était attendu à Saragosse '. Ce jour-là Philippe II se porta à sa rencontre jusque hors de la ville; les personnages les plus distingués de l'Espagne formaient son cortège^. Charles-Emmanuel avait augsi une suite nombreuse et brillante'. Dès qu'il aperçut le Roi, il mit pied à terre et s'avança, la tète découverte, pour lui baiser la main; Philippe, qui était de même descendu de cheval, ne le voulut pas
' RcLicion dci viajc hecho por Felipe II, en i5S5, d Znrjgo^a, Barceluna y Valencia; escrita por Henrique Cock y publicadaje real ôrden por Alfredo Morcl-Fatio y Antonio Rodrigue^ Villa; 187G, in-8».
' On y comptait les ducs de Médina de Rioseco, de Medinaceli, d'AIbuquerque, de Maqueda, de Pastrana, le prince d'Ascoli, le connétable de Navarre, les marquis d'Aguilar, de Dénia, d'Estepa, de Cogolludo, de Villanueva, le grand commandeur de Castille donJuan de Zuniga, les comtes d'AItaemps, de Fuensalida, de Chinchon, de Cifuentes, de Buendia, d'Aranda, de Sàstago, de Fuentes, de Bel- •chite, d'Uceda, de Valencia, d'AIba de Liste, etc., etc. [Rclacion del viaje, etc., etc., pp. 42-44.)
' Elle se composait d'ane centaine de personnages de la principale noblesse de Piémont et de Savoie, parmi lesquels étaient Amédée, frère naturel du duc; Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Genevois, fils aîné du duc de Nemours; le baron de LuUin, colonel des gardes; Enée-Pie de Savoie; Claude de Chalant, baron de Frenie, grand maître d'hôtel; .-Vndré Piovana, seigneur de Leyni, général des galères; les comtes de Pontdevaulx, de Mazin, de Sant'ré, de Malpagua, tous chevaliers de l'Annonciade. (Cock, Rclacion del viaje, etc., pp. 49-5i. — Guichenon, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, t. I", p. 71 3.)
souffrir; il embrassa le duc, lui disant: « Mon « fils, soyez le bienvenu. » Le duc repartit : « Sire, « les paroles me manquent pour exprimer toute « la joie que j'éprouve de voir Votre Majesté. » Après ces compliments, ils remontèrent à cheval et se dirigèrent vers la ville; le Roi voulut que son futur gendre prît la droite, quoique celui-ci fît tout ce qu'il put pour s'en défendre. Au palais ils furent reçus par le prince Philippe. Les présentations faites et le duc ayant changé d'habits , le Roi le conduisit dans une salle où étaient, d'un côté, les deux infantes avec le prince, de l'autre les cardinaux de Granvelle et de Séville , le nonce , l'archevêque de Saragosse et l'ambassadeur de la république de Venise. Là Charles -Emmanuel et Catherine furent fiancés par le cardinal de Granvelle. Le jour suivant, leur union fut célébrée dans la cathédrale par l'archevêque en présence du Roi, du prince, de l'infante Isabelle et de toute la cour '. De grandes fêtes eurent lieu, à cette occasion, à Saragosse et durèrent une quinzaine de jours*.
' CocK, Rclacion dclviajc, etc., pp. 41-57.
' Granvelle écrivait, le 28 mars i5S5, à la duchesse de Parme : « L'on ha faict au seigneur duc tout l'honneur possible, et luy ha « monstre, depuis les nopces faictes. Sa Majesté affectilin de vray « père. De ce mariaifje peult succéder ung grand bien, si nous nous « en sçavons servir, et fort grand mal du contraire, comme je l'ay « discouru bien clair et rond avec Sa Majesté. » (Archives Farnésiennes, à Naples.)
Le 2 avril le Roi, le prince, l'infante Isabelle, le duc et la duchesse de Savoie quittèrent Saragosse pour se rendre à Barcelone ; deux jours auparavant, le Roi avait conféré à son gendre les insignes de la Toison d'or. Philippe II entra à Barcelone le 7 mai sans apparat et même sans y être attendu; les Catalans voulaient, pour lui faire une réception solennelle, que son entrée fût accompagnée d'anciennes cérémonies qui lui parurent peu compatibles avec le soin de sa dignité ' .
Les galères qui devaient transporter en Italie les souverains de la Savoie étaient réunies dans le port de Barcelone. Le duc et la duchesse prirent congé, le i3 juin, de la famille royale et montèrent sur le navire préparé pour leur voyage. Les adieux de Catherine à son père furent des plus touchants ". Le couple ducal arriva, le 19, à Nice, d'où il passa à Savone; de là il se dirigea, par Mondovi, Savillano, Carignan et Moncalieri, vers Turin , où il fit son entrée en grande pompe le 10 aoùt^.
Catherine se montra digne, par ses vertus et ses
' (( Entré de noche por excusar ceremonias antiquisimas, mantenidas de los Catalanes por sagradas e inaltérables, no convenientes à la grandeza de los présentes reyes... » (Cabrera, Felipe segundo, t. III, p. ii3.)
Voir aussi Cock, Helacion del viaje hechopor Felipe II, p. 128.
- Relacion del viaje, etc., pp. i33 et 14?.
^ GuicuENON, t. I", p. 714.
émiiientes qualités^ du prince illustre dont elle partageait le trône. Un ambassadeur de la république de Venise qui venait de résider pendant plusieurs années à la cour de Savoie, Francesco Vendramin, fait d'elle ce portrait dans la relation qu'il présenta au Sénat en i58g :
« L'infante Catherine est âgée de vingt-deux ans environ; elle est mère présentement de trois fils et d'une fille; sa complexion est très robuste; elle n'est pas jolie; ses habitudes sont en conformité avec sa naissance. Elle est douée d'un génie très élevé; elle comprend singulièrement toutes choses et en discourt de même; en public elle montre une grande dignité^ quoiqu'en particulier elle soit extrêmement affable, et elle tient beaucoup à ce que le seigneur duc, son mari^ en use de même; aussi voit-on que, lorsqu'elle est présente, il suit ponctuellement cette règle : ce qui est bien différent de ce qui se pratiquait en d'autres temps. L'infante vit grandement, comme si elle était reine d'Espagne-, elle est servie presque de la même manière. Le seigneur duc l'honore tout autant qu'il ferait si elle était reine, la plaçant toujours à sa droite et lui témoignant en public un respect extraordinaire, par où il la fait encore plus respecter des autres : il se fîatte de donner ainsi à Sa Majesté Catholique toute la satisfaction possible. Son Altesse,
en un mot, l'aime infiniment : ce qui procède (outre d'autres raisons tirées du devoir) du jugement de cette princesse, laquelle donne réciproquement au seigneur duc les marques les plus chaleureuses d'affection. Jamais elle ne s'était séparée de lui ou ne l'avait perdu de vue avant que la présente guerre' l'eût forcé de s'éloigner j et jusqu'au temps du départ du seigneur duc pour la Savoie, ces démonstrations d'amour réciproque se sont continuées si vivement que ceux qui avaient quelque occasion de les observer les regardaient plutôt comme l'effet d'une véritable passion que comme les signes de l'affection qu'on se doit entre époux. Il y a maintenant plus de six mois qu'ils vivent séparés à cause de la guerre, et cette absence si longue du seigneur duc, l'infante montre qu'elle la supporte patiemment- : ils se visitent continuellement par des envoyés exprès et par des courriers, et ils s'écrivent presque tous les jours (outre les correspondances d'affaires) pour de simples compliments.
« La vie que la sérénissime infante mène en ce moment est tout à fait retirée; elle sort à peine de ses appartements; elle ne va jamais dans
' Entre le duc et les Suisses, aidés des Français. - Le texte porte : pa^icntcmente. N'est-ce pas plutôt impa^icntemente que l'ambassadeur aura écrit :■
INTRODUCTION. Sy
ses jardins, et cela pour montrer à Son Altesse combien elle est triste de son absence et des fatigues qu'il endure. Néanmoins elle s'occupe de toutes les atfaires d'État de ce côté-ci des monts, et on loue extrêmement la prudence et l'intelligence avec lesquelles elle les traite dans ses rapports avec les ministres, ainsi que l'exactitude et la diligence dont elle use pour les expédier. Quand le seigneur duc se trouvait auprès d'elle, il avait coutume (comme il le fait encore à présent par lettres) de lui communiquer toutes les affaires importantes de l'État, sans lui en laisser ignorer la moindre. Son Altesse voulait qu'elle assistât toujours à la signature et aux conseils privés; et c'est l'opinion universelle, que, quand elle s'y trouvait et qu'elle était invitée à dire son avis, elle le faisait avec tant de prudence et si excellemment qu'on voyait qu'elle en savait plus sur les matières d'État que le seigneur duc et tous ses conseillers ensemble : ce qui se peut très facilement croire, puisqu'elle a été formée à cette grande école du Roi son père. Il en résulte que le seigneur duc, autant par affection que par estime, lui défère beaucoup en toutes choses, et qu'on peut dire, vu l'autorité qu'elle s'est acquise auprès de Son Altesse par sa prudence et son mérite, qu'il ne se fait aujourd'hui, dans ce gouvernement, ni plus
ni moins que ce qui plaît à la sérénissirae infante '... ))
' « È rinfante donna Caterina in età di ventidue anni in circa, madré al présente di quatlro figliuoli, tre maschi ed una femmina, di eomplessione assai robusta, di bellezza più clie médiocre, e di costumi conformi al suo nascimento. Ha un ingegno elevatissimo, e intende e discorre singolarmente di tutte le cose; conserva in pubblico un grandissimo sussiego, ancorachè sia umanissima in privato, e le place che il sig, duca suo marito usi l'istesso termine ancora, siccome si vedeche in presenza di lei egli osserva questa regola molto puntualmente, con gran disiinzione dagli altri tempi. Vive alla grande la infante come se fosse regina di Spagna, ed è servita quasi nella medesima maniera; l'onora il sig. duca ancora neli' istesso modo come farebbe se fosse regina, dandole sempre la banda dritta e trattando con lei in pubblico con estraordinario rispetto, onde la fa ancora maggiormente rispettare dagli altri, procurando di dar per questa strada maggior soddisfazione che sia possibilea Sua Maestà Cattolica. L'ama in somma Sua .\ltezza intînitamente : il che dériva (oltre agli altri debiti rispetti) dal giudizio ancora di quella principessa , usando lei reciproche ed affettuosissime dimostrazioni d'affetto verso il sig. duca, il quale non era mai abbandonato da lei, o con la persona o con gli occhi , innanzi a questa siparazione della guerra présente; e sino al tempo della partita per Savoia del sig. duca sono continuate sempre queste dimostrazioni d'amor reciproco cosi vivamente, che da chi ne faceva qualche osservazione, erano piuttosto stimate veramente passioni araorose che solamente segni di débite aff'etto di matrimonio. Ma passano ora intorno a sei mesi che vivono s^paratamente per occasione della guerra, monstrando pero l'infante di sopportare pazientemente questa cosi lunga assenza dei sig. duca, visitandosi per persone espresse e per corrieri continuamenle, e scrivendosi quasi ogni giorno (oltre il bisogno dei negozi), per semplicc complimento.
a La vita che fa al présente la serenissima infante è retirata del tutto, non uscendo appena delle sue stanze, né andando mai a vedere i suoi giardini, per dar segno a Sua .\ltezza di quanto le prema la sua assenza e il suo présente travaglio.Ma pero intanto attende al governo di tutte le cose di Stato di qua da' monti, ed è sommamente commendata la forma e la maniera ch' ella tiene in tutte le cose con tutti i ministri del sig. duca, cosi per la prudenza e per il suo molto sapere, come per l'assiduità e diligenza ch'ella usa in tutte le sue espedizioni. E quando il sig. duca si ritrovava appresso di lei, era solito (come fa ancora con lettere al présente) di comunicarle per l'ordinario tutte le cose important! dello Stato, non le tenendo mai alcuna minima cosa sécréta. Voleva Sua Alteza ch'ella si ritrovasse sempre in
INTRODUCTION. Sg
Catherine mourut à Turin le 6 novembre iSgy, lorsqu'elle entrait à peine dans sa trente et unième année; elle laissait cinq fils et quatre filles.
Les circonstances de sa mort méritent d'être rapportées. Elle était enceinte de sept mois et soutfrait d'un gros rhume. Le duc Charles-Emmanuel se trouvait en Savoie, occupé à repousser les agressions des Français commandés par le connétable de Lesdiguières. Elle apprit qu'il était tombé malade, et cette nouvelle lui causa la fièvre; comme elle fut plusieurs jours sans recevoir de lettres de lui, elle s'imagina qu'il avait succombé; son sang s'échauffa; sa fièvre et son catarrhe devinrent des plus violents; elle mit au monde une fille qui ne vécut point; au milieu de ses douleurs, on entendait, par intervalles, sortir de sa bouche ces paroles : « Le duc mon seigneur « est mort! « Ceux qui l'entouraient ne croyaient
segnatura e nei consigli secreti, ed è voce universale chequando ella si trovava in questi luoghi ed era ricercata di dire il parer suo, lo facesse cou tanta prudenza e cosî excellentemente, che mostrasse assai chiaro di saper più lei delle materie di Stato che non faceva il sig. duca con tutti i suoi consiglieri insieme : la quai cosa si puô credere ancora molto facilmente, per essere lei stata allevata in quclla gran scuola dcl re suo padre. Dal clie procède che il sig. duca, cosi perraffezione corne per la stima che fa di lei, le deferisce grandeniente in tutte le cose, avendosi lei acquistato tanto appresso di lui con la prudenza e col valor suo, che si puo dire che al présente non si faccia in quel governo ne piii ne meno di quello che piace alla serenissima infante... » (Albèri, le Rela::;ioiu degli ambasciatori vcncti al Scnato, série II, t. V, p. 177.)
pas pourtant que son état fut aussi grave : quand ils avertirent Tarchevêque et que ce prélat vint pour lui administrer l'extrême-onction, il la trouva expirante ' .
Elle fut inhumée en l'église cathédrale de Turin.
Philippe II j après qu'il avait tenu à Monzon les cortès des royaumes de la couronne d'Aragon et que les représentants de ces royaumes avaient prêté serment au prince son fils^ comme à leur futur souverain, quoiqu'il n'eût pas Tàge requis Tpav les fuer os ^, était allé visiter Valence- il revint en Castille, avec le prince et l'infante Isabelle, au printemps de i586.
Le 12 mai 1592 il quitta Madrid pour se rendre à Tarazona, où il avait de nouveau convoqué les cortès d'Aragon, ayant à appeler leurs délibérations sur plusieurs affaires importantes; l'infante et le prince étaient encore du voyage. Retenu à Valladolid d'abord, et ensuite au monastère de la Estrella, sur les bords de l'Ebre, par des indispo-
' Rela:^ione dcllo Stato di Savoia di Fantino Corraro, ibçjS, dans Albèri, Relaponi degli ambasc\atori vencti, Appendice, p. SyS.
' Herrera, Historia général del inundo, t. II, p. 5o8. — Cabrera, Histoiia de Felipe II, t. III, p. i35.
sitions assez sérieuses; ayant dû, lorsqu'il lui fut possible de se remettre en route, passer à Pampclune, où il était attendu par les cortès de Navarre, qui avaient aussi à prêter serment au prince Philippe, il n'arriva à Tarazona que le 3o novembre. Les cortès avaient alors terminé leurs travaux; il s'était fait représenter auprès d'elles par l'archevêque de Saragosse, don Andrés de Bobadilla y Cabrera, et, ce prélat étant venu à mourir pendant les délibérations, il l'avait remplacé par le comte de Chinchon, son frère. Il donna son approbation à tout ce que les cortès avaient résolu. Le 4 décembre il prononça la clôture de leur session. Il partit de Tarazona le 5, et le 3o il rentra dans sa capitale ' .
Une affaire de la plus haute importance le préoccupait en ce moment. Depuis la mort de Henri III, le principal objet de son ambition était de faire monter sa fille aînée sur le trône de France : il avait, dans ce but, secouru la Ligue de son argent et de ses armes '^; deux fois il avait
' Cabrera, Historia de Felipe II, t. III, pp. 60 1, 6o5, O07. — Her- EERA, t. III, pp. 338, 339, 345. — Jornada de Tarazona hecha por Felipe II en 1 592, recopilada por Enrique Cock; anotada por A Ifredo Morel-Fatio y Antonio Rodrigue^ Villa.
^ Dans une conférence que, le 14 janvier i5g2, don Diego de Ibarra et le président Richardot eurent avec le président Jeannin et M. de la Cliastre, députés du duc de Mayenne, ils dirent à ces derniers que le Roi, pour le soutien de la cause catholique en France, ne dépensait pas moins de quatre millions cliaque année. Les députés de Mayenne trouvaient que cela ne suffisait pas si le Roi voulait que l'élection de
fait entrer dans le royaume Alexandre Farnèse à la tète de ses meilleurs régiments; il n'avait rien négligé pour s'attacher les personnages influents du parti catholique^ distribuant des pensions aux uns, promettant aux autres des dignités qui les auraient faits les premiers de'FÉtat. 11 s'était flatté, lorsque Farnèse contraignit Henri IV à lever le siège de Paris, que le parlement s'attribuerait l'autorité de pourvoir à la vacance du trône et que l'infante Isabelle aurait ses suffrages '. Cet espoir ne s'étant pas réalisé, il avait fait faire
l'infante Isabelle eût des chances de succès. Suivant eux il devrait, pendant deux années, dépenser au moins de huit à dix millions par an, car il fallait gagner les princes, les gouverneurs et beaucoup d'autres de la noblesse. Ils demandèrent aussi, dans cette conférence, que l'infante, si elle était élue, s'engageât à venir résider en France dans les six mois; que, dans un autre terme de six mois, elle se mariât avec la participation et à la satisfaction des conseillers et ministres de la couronne; qu'elle ne changeât rien aux lois et coutumes du royaume; qu'elle le conservât en entier, etc. (Dépêche du duc de Parme à Philippe II, du i8 janvier i5(i2 : Archives de Simancas, Estadn, leg. n» 602.)
Philippe II fut étonné de cette demande. Il écrivit au duc de Parme : « J'ai toujours cru que ceux qui avaient une telle influence qu'il « fallût les gagner à tout prix étaient peu nombreux, et que seul le « duc de Mayenne avait autorité pour faire ou pour empêcher ce qui « lui convenait ou ne lui convenait pas » : Siempre yo crey que eran pocos los que tenian tanto mono que tnereciescn mucho desto,y que solo el duque de Umena es cl que tiene autoridad para cndere^ar y desviar lo que hubiere y no hubiere gana. (Lettre du 3o mai 1592, Ibid., leg. n» 2220 -».)
' Nous lisons dans une lettre de Philippe II à Farnèse, du 6 novembre iSgi : « Sabeis que he deseado esto (l'élection d'un roi) « desde la hora que fué nombrado por rey el cardenal de Borbon, y « por lo que os encargué, después de su muerte, que hiciésedes efec- « tuar la eleccion por medio del parlamento de Paris, cuando la so- « corristes... » (Archives de Simancas, Estado, leg. 2220'°.)
les plus vives instances envers le duc de Mayenne pour que les états généraux fussent convoqués. Enfin ils venaient de l'être, et c'était à Paris même qu'ils devaient se réunir. Le 17 janvier i5g3 était le jour indiqué pour l'ouverture de leur assemblée, qui n'eut lieu toutefois que le 26.
Philippe avait pour ambassadeur à Paris Jean- Baptiste de Tassis. Quelle que fût sa confiance dans l'habileté de ce diplomate, il voulut qu'un personnage d'un rang plus élevé intervînt, en son nom, auprès des états généraux; il fit choix du duc de Feria, don Lorenzo Suarez de Figueroa, qu'il venait d'envoyer, pour être son ambassadeur d'obédience, vers Innocent IX; il lui adjoignit un jurisconsulte, Inigo de Mendoza, afin que celui-ci pût, au besoin, établir juridiquement les droits de l'infante sa fille à la couronne de France ' .
Nous avons sous les yeux un important document dont l'original se conserve aux Archives royales de Simancas : c'est un précis des instructions données par Philippe II au duc de Feria-.
' « ...Por, si conviniera, fundar en derecho los que sabeis que « tiene la infanta mi hija mayor â aquella corona », écrivait-il au duc de Parme le G novembre iSgi, lorsqu'il croyait prochaine l'assemblée des états généraux. (Archives de Simancas, Estado, leg. 2220 ■".)
' 11 est intitulé : El intenta que tiene Su Magestad en las cosas de Francia, y ha mandado y es servido que se procure encaminar en los estados générales. En l'envoyant, le 26 janvier 1D92, au marquis de
Les vues de ce monarque, les raisons et les moyens propres à en assurer le succès^ y sont exposés sans détour et sans réticence '.
Nous le résumerons en quelques mots.
Les ambassadeurs devaient, en premier lieu, demander que Finfante Isabelle fût déclarée « reine propriétaire de France * », ou que du moins elle fût élue reine. Au cas que l'assemblée nationale n'y voulût pas consentir, ils proposeraient que le choix du roi fût remis à leur maître, qui prendrait pour gendre celui qu'il choisirait. Si cela était également rejeté, ils feraient en sorte que les états appelassent au trône l'un des archiducs frères de l'empereur Rodolphe II. Ayant échoué encore dans cette tentative, ils emploieraient toute leur industrie, toute leur influence, pour faire élire le duc de Guise. Enfin , le duc de Guise n'étant pas agréé de l'assemblée nationale, ils favoriseraient l'élection du cardinal de Lorraine.
Cerralvo, don Juan Pacheco, qui devait aussi se rendre en France pour suivre les négociations avec les états généraux, mais qui mourut avant d'y arriver (Cabrera, t. III, p. 600), Philippe II lui écrivait : « Para vuestra informacion y que sepays enteramente mi intencion y « voluntad en lo que se ha de procurar encaminar, se os embia el « apuntamiento que vereys, que es una sustancia del despacho del « duque de Feria, y en suma lo que se prétende y por mi parte se «ha de procurar enderezar. m (Archives de Simancas, Estado, leg. 2220 *".)
' Nous croyons qu'on nous saura gré de le faire connaître. On en trouvera la traduction dans l'Appendice II.
' a ...Que declaren à la senora infanta por reyna propietaria... »
On sait que Philippe II ne réussit dans aucune de ses combinaisons. Le parlement s'opposa^ par une protestation qui fit grand bruit, à ce que la couronne de France passât sur la tète d'une princesse ou d'un prince étranger; Henri IV prit la résolution de se convertir au catholicisme; le 25 juillet 1593 il abjura dans l'église de Saint- Denis; les portes de Paris lui furent ouvertes le 22 mars de l'année suivante.
Le monarque espagnol voyait par là renversés tous les plans sur lesquels il avait fondé de si hautes espérances. Il ne se découragea pourtant pas; il écrivit à l'archiduc Ernest que, après la mort du duc de Parme, il avait investi du gouvernement des Pays-Bas : « Quoique ce qui s'est « passé en France y ait mis les choses en l'état « qui se voit, il ne convient pas moins aujour- « d'hui qu'auparavant d'y intervenir; au con- « traire, il faut s'eh occuper d'autant plus que le « danger de la religion, lequel a toujours été le (< fondement de ce qui s'est fait de ma part, s'en « est augmenté... » Il ajoutait : a Le point auquel « présentement se réduit cette affaire de France « consiste dans une bonne guerre ou dans quelce que traité de paix; et comme un tel traité ne « pourrait qu'être en ce moment plein d'artifice (( et préjudiciable à la religion, je suis résolu de « ne pas abandonner la défense de celle-ci, me
« confiant en Dieu^ dont c'est la cause, et de faire « ce que j'ai fait jusqu'à cette heure et plus encore, « si cela m'est possible. Je l'écris ainsi à Sa Sain- (( teté, afin qu'elle sache ce qu'elle peut attendre « de moi et que, le sachant, elle détermine, « comme celui qui est éclairé et assisté du Saintce Esprit, ce qu'elle jugera de plus convenable à K l'autorité du saint -siège et au bien de la chré- « tienté, lesquels recevraient un si grand coup « par le règne en France d'un prince qui ne fût « pas véritablement catholique. ' w
La « bonne guerre )> dont Philippe II parlait dans cette dépèche, il la soutint, avec des succès divers, quatre années durant; elle prit fin par le traité qu'il conclut avec Henri IV, à Vervins, le 2 mai iSgS.
' « Aunque los sucessos que ha habido estos dias en Francia han puesto las cosas de alla en el estado que se ve, no conviene menos agora acudir à ellas, sino tante màs quanto es mayor el peligro de la religion, que ha sido siempreel fundamentode lo que por mi parte se ha hecho... El punto à que por agora se reduze esto de Francia es una buena guerra, 6 algun tratado de paz; y como esta no podria dexar de ser al présente cavilosa y perjudicial à la religion, me resuelvo, estrivando en Dios, cuya es la causa, de no desamparar la defensa délia, sino hazer lo que hasta aqui y todo loque mâs pudiere; y assi lo escribo à Su Santidad , para que sepa lo que tiene en mi, y que, por no entenderlo, no dexe de determinar lo que, como quien es alumbrado y assistido del Spiritu Sancto,viere que conviene mâs â la autoridad de aquella sancta sede y bien de la christiandad , que recibiria tan gran golpe de reynar en Francia quien no sea verdadero cathôlico... » (Lettre du 4 juin 1594 écrite de Madrid, aux Archives deSimancas, Estado, leg. 2222.)
Quelle allait être la destinée de Finfante Isabelle^ qui, au moment où elle voyait la couronne de France lui échapper, était à la veille d'accomplir sa vingt-huitième année? Le Roi son père, pendant les négociations de Paris, avait manifesté l'intention de lui donner pour époux Farchiduc Ernest; peut-être ses vues étaient-elles encore les mêmes : elles ne purent en tout cas se réaliser; Tarchiduc mourut à Bruxelles le 20 février i5g5.
En ce temps-là résidait à la cour d'Espagne, comme ambassadeur de la république de Venise, Francesco Vendramin, dont il a été parlé plus haut. Dans la relation que, au retour de son ambassade, ce diplomate lut au Sénat ' , il s'occupait d'Isabelle, et voici comme il s'exprimait : « La « princesse est d'une rare et suprême beauté, « mais elle commence à prendre de l'âge, et elle « a perdu le plus beau temps de sa vie : aussi, a quand on célèbre annuellement son jour de « naissance, elle a coutume de dire, en plaisance tant, que le nombre de ses années est devenu
' Le 4 novembre iSgS.
« tel qu'on ferait beaucoup mieux de les dissi- (c muler que de les célébrer. C'est une dame « d'une vertu éminente et qui mène une vie re- « tirée comme une religieuse. Elle est fort aimée « de son père , qui bien souvent lui communique « les affaires les plus importantes de l'État '. »
Isabelle était en effet Tobjet de toute Taffection du Roi. Il ne se pressait pourtant pas de fixer le sort de cette fille chérie. Averti enfin, par les infirmités auxquelles il était de plus en plus sujet, que son existence aurait un terme prochain, il résolut j au mois de septembre 097, de marier rinfante à l'archiduc Albert et de lui donner en dot la souveraineté des Pays-Bas.
Il fit part de sa résolution à l'archiduc', aux états, aux conseils collatéraux, aux conseils de justice, aux chevaliers de la Toison d'or, aux gouverneurs et aux seigneurs principaux de ces provinces '.
' « ...La principessa, siccome è di rara et suprema bellezza, cosi è ormai avanti negli aiini, perdendo in tal modo il più bel tempo deir età sua; e perô , quando ogni anno si célébra il suc natalizio, suol dire mottegiando che oramai gli anni suoi sono a tal numéro cresciuti che meglio assai sarebbe il nasconderli che il celebrarli. È virtuosissima signora, e vive perciô vita ritirata come se fosse una menaça. È amata assai dal padre, il quale bene speso le communica i più importanti negozj di Stato... » (.A.lbèri, Rela:^ioni degli ambasciatori veneti al Senato, série \", t. V, p. 447.)
- Albert avait remplacé son frère Ernest dans le gouvernement des Pays-Bas.
' Lettres du 10 septembre i.^qy. [Collection de documents inédits concernant l'histoire de la Belgique, t. 1=', pp. SyS-Sgo.)
Dans tout le pays elle fut accueillie avec satisfaction '. L'avantage d'avoir un souverain qui résidât parmi eux ne pouvait manquer d'être apprécié par les Belges-, ils s'en promettaient aussi^ mais en cela ils se faisaient illusion sur les dispositions des Hollandais j la réunion, comme sous Charles-Quint, des Pays-Bas du midi et du nord.
Le 6 mai iSqS, à Madrid, Philippe II signa les lettres patentes de donation ^; le consentement du prince son lîls et l'acceptation de l'infante furent exprimés dans d'autres lettres portant la date du même jour; Isabelle, le 3o mai, donna sa procuration à l'archiduc Albert pour que, en son nom, il prît possession du pays \
L'archiduc, ayant reçu ces actes, se mit en devoir d'y donner exécution. Le i3 juillet, pour se conformer aux intentions du Roi, il alla déposer, sur l'autel de l'église de Notre-Dame, à Hal, son chapeau et les autres insignes du cardinalat''s le 26 il convoqua les états généraux. Leur assemblée eut lieu à Bruxelles, dans la grande salle du palais, la même qui avait été té-
' Voir les réponses faites au Roi dans la Collection citée, pp. SqS-
^ Herrera, Historia gcncral dcl mnndo, t. Ill, p. 706. — Du Mont, Corps diplomatique, t. V, part. I", p. by'i.
' Du Mont, p. 58 1.
* Actes des états généraux de 1600, in-4", 184g.
5o INTRODUCTION.
moin de l'abdication de Cliarles Quint. Le 21 août Tarchiduc se rendit au milieu des représentants de la nation j accompagné de toute sa cour, des ministres^ des chevaliers de la Toison d'or, des gouverneurs des provinces. Le président Richardot prononça un long discours sur le motif pour lequel les états étaient réunis; les louanges à l'adresse du Roi^ de l'infante, de l'archiduc, n'y étaient pas épargnées; il disait d'Isabelle : « Quelle princesse, ô bon Dieu! princesse la plus « religieuse du monde, sainctement nourrie en la « maison du Roy son père, où elle n'a veu que « toute bonté, que toute honnesteté, que toute « vertu et piété, comme si elle eust été tousjours « en ung cloistre de Saincte-Claire ! Et si vous me « demandez si elle est apte pour gouverner, qui « doubtera que elle, qui depuis dix-huit à vingt « ans a continuellement esté au costé de son père, « voyant et les consultes dont elle faisoit souvent « rapport, et les résolutions sur les plus grandes « affaires du monde, n'ayt de la prudence et de « Texpérience pour gouverner non-seulement les « Pays-Bas j mais aussi l'entière monarchie de son « père? » Après ce discours, un secrétaire d'État donna lecture des patentes de la cession, du consentement du prince^ de l'acceptation de l'infante et enfin du pouvoir de l'archiduc. Le pensionnaire des états de Brabant, M' Philippe Maes, se leva
INTRODUCTION. 5i
alors et, au nom des états généraux, répondit au discours qui venait de leur être adressé. Lui aussi parla, dans les termes les plus flatteurs, des nouveaux souverains que les Belges allaient avoir : « Une chose, dit-il, les console de n estre « plus sous la domination du Roi : c'est que Sa « Majesté a été servie nous bailler pour dame et « princesse sa très chère et très aimée fille, la- « quelle, oultre ses propres vertus et perfec- « tions, indubitablement portera quant et soy la « raesme affection et desbonarité envers ses sub- « jectz qu'elle a prins de nourriture chez Sadicte « Majesté; de plus, estant alliée avec un prince du « nom, du sang et de la famille que nous et nos « devanciers ont eue tousjours en si grande véné- « ration j doué des mesmes vertuz, comme jà il a « donné ample tesmoignage, non-seulement à (c toutes ces provinces, mais aussy à plusieurs « princes et pays voisins. » Il termina en disant que les états étaient prêts à prêter serment à l'infante en la personne de l'archiduc, à condition que réciproquement il jurerait de garder et entretenir leurs privilèges, franchises et coutumes. La prestation solennelle des serments se fit le jour suivant, 22 août '.
Philippe II avait décidé que le mariage de sa
' Voir la Collection citce, pp. 4G2-495.
fille se célébrerait en Espagne en même temps que celui de son fils avec l'archiduchesse Marguerite^ fille de Tarchiduc Charles de Gratz et de Marie-Anne de Bavière. Albert partit de Bruxelles le 14 septembre, laissant le gouvernement des Pays-Bas, pendant son absence, au cardinal André d'Autriche '. Il prit son chemin par l'AUemagne. Après avoir eu, près de Prague, une entrevue avec l'empereur Rodolphe II, son frère, il alla joindre, à Trente, la future reine d'Espagne; il avait appris en route la mort de Philippe II, arrivée le i3 septembre. A compter du 29 octobre, Albert voyagea toujours de compagnie avec la princesse Marguerite et l'archiduchesse sa mère. Le 9 novembre ils arrivèrent à Mantoue. Le i3 ils entrèrent dans Ferrare. Clément VIII s'était porté en cette ville, avec la plupart des membres du sacré collège, pour bénir les deux mariages; le i5, dans la grande église, après la célébration de la messe par le saint-père, Albert, en vertu de la procuration de Philippe III , épousa la jeune archiduchesse; ensuite eut lieu son propre mariage avec l'infante Isabelle, que représentait le duc de Sessa, ambassadeur du Roi ^.
L'archiduc et la reine continuèrent leur voyage le 18 novembre; le 3o ils arrivèrent à Milan, où
' Il citait tils de l'archiduc Ferdinand et de Pliilippine Welscrs. ' Actes des états f;énéraux de 1600, pp. ir-iv.
ils firent un long séjour, en attendant que tout fût disposé pour leur embarquement à Gènes. Ce fut seulement le i8 février iSgg qu'ils montèrent sur le navire destiné à les transporter en Espagne. La traversée dura au delà d\in mois, la flotte qui les escortait s'étant arrêtée à Toulon et à Marseille. Le 27 mars elle mouilla dans le port de Vinaroz, au royaume de Valence.
Philippe III était à Valence depuis plusieurs jours avec l'infante Isabelle. Le i8 avril la reine et l'archiduc furent reçus avec de grands honneurs dans cette capitale. Les deux mariages eurent le même jour leur entier accomplissement'. Isabelle comptait alors trente-deux ans huit mois et six jours; Albert était âgé d'un peu moins de trente-neuf ans , étant né le 1 3 novembre iSSg.
De Valence Albert et Isabelle se rendirent à Barcelone avec Philippe III. Là ils prirent congé du Hoi. Le 7 juin ils s'embarquèrent pour passer à Gênes, où ils arrivèrent le 18. Ils en partirent le 3o. Le 5 juillet ils étaient à Milan, d'où ils se dirigèrent vers les Pays-Bas par la Suisse et la Lorraine. Ils firent leur entrée solennelle à Bruxelles le 5 septembre-.
Après avoir donné leurs soins aux affaires les
' Actes des états généraux de iboo, p. iv. ' Actes des états généraux de i6oo, p. v.
plus urgentes de l'État^ les archiducs (c'est le titre officiel qu'Albert et Isabelle adoptèrent dans leurs actes) voulurent, à l'exemple de leurs prédécesseurs, se faire inaugurer dans les différentes provinces. Pendant les mois de novembre, de décembre, de janvier et de février ils procédèrent à cette cérémonie dans le Brabant, la Flandre, le Hainaut, l'Artois, la seigneurie de Malines, le Tournaisis, les chàtellenies de Lille, Douai et Orchies. L'inauguration dans le Luxembourg, la Gueldre et le comté de Namur fut remise à plus tard, à cause des rigueurs de l'hiver'.
La situation des Pays-Bas, au moment où Albert et Isabelle- en devenaient les souverains, était déplorable. Trente années de guerre intestine et de guerre étrangère y avaient tari toutes les sources de la prospérité publique, et ce n'était pas sans raison que les états d'Artois, répondant aux lettres de Philippe II du mois de septembre i597 dont nous avons parlé, déclaraient que ces provinces étaient « les plus comblées de mi- « sère qui fussent en l'Europe* ». Les archiducs
' Actes des ctMs généraux de iijoo, pp. vi et vu.
- Nous trouvons dans la correspondance du résident de France à Bruxelles, Péricard , cette particularité qu'Isabelle, lorsqu'elle parlait de son mari , disait toujours : Mon cousin. (Lettre du 28 janvier 1619 au secrétaire d'Etat de Puysieulx : Bibliothèque nationale, à Paris, Ms. fr. i6i32, pièce 12.)
' Collection de documents inédits concernant l'histoire de la Belgique, t. 1", p. 399.
firent tout ce qui était en leur pouvoir pour adoucir les maux dont elles étaient accablées; le pays leur dut deux actes importants : la paix avec l'Angleterre qui fut signée le 28 août 1601; la trêve de douze ans conclue avec les Provinces- Unies, le g avril 1609, à Anvers. Les Belges purent enfin respirer, et l'agriculture, le commerce, l'industrie, reprendre quelque activité.
« Albert et Isabelle — dit le président de Neny — aimaient la paix et désiraient vivement de mettre fin aux calamités de leurs provinces. Pendant le peu de repos que leur donna la trêve, ils s'appliquèrent à rétablir l'ordre public dérangé par une guerre civile de quarante années, à remettre en vigueur les belles lois de Charles-Quint, et à y ajouter de nouvelles dispositions pour fixer invariablement différents points capitaux de la jurisprudence du pays. Ils rassemblèrent ces objets dans l'édit perpétuel, daté de Mariemont le 12 juillet 161 1 , qui fut comme un nouveau code pour les Pays-Bas, contenant un recueil de lois sur l'homologation des coutumes municipales des jusfices, les formalités des testaments, les fidéicommis, les contrats civils, les registres des baptêmes, des mariages et des sépultures, les prescriptions, les successions, la punition des crimes et d'autres objets de cette nature, tous également intéressants pour la tranquillité des citoyens. Ces
princes accordèrent d'ailleurs une protection constante aux sciences et aux arts'... y
Albert mourut le i3 juillet 1G21 -. Depuis plusieurs années il était cruellement tourmenté de la goutte; sa faiblesse était devenue si grande qu'on entendait à peine les paroles qui sortaient de sa bouche \ Sa fin fut toutefois douce et tranquille; jusqu'à la dernière heure il conserva l'esprit et le jugement; le matin même de sa mort il s'était encore entretenu d'atïaires avec le marquis Spinola\ Son corps ^ revêtu de l'habit de cordelier, ainsi qu'il en avait exprimé le désir^ fut exposé sur un lit de parade ^ pendant quatre jours, en la
' Mémoires historiques et politiques sur les Pays-Bas autrichiens, 4' édition, 1. 1", p. 85.
' Une curieuse particularité sur ce prince est consignée dans une dépêclie adressée, le 24 septembre 1608, au secrétaire d'Etat de Puysieulx, par le ministre de Henri IV à la cour de Bruxelles, Mathieu Brulart, sieur de Berny. « L'archiduc — écrit ce diplomate— ne signe i( jamais qu'à dix heures du soir, avant de se mettre au lit. » (Bibliothèque nationale à Paris, fonds franc, Ms. 162S, fol. 291.)
' Le résident de France à Bruxelles, Péricard, écrivait su secrétaire de Puysieulx le 22 janvier 1Ô21 : « Je fus avant-hier au palays et c( trouvay Son Altèze en sa chambre, oii il couche assis dans sa chaise, H ses jambes ne le pouvant plus porter il y a longtemps; le visage et Il le teint assez bon, mais fort atténué, et le son de sa voix si bas que, n prestant l'oreille fort près contre sa bouche, je vous jure. Monsieur, « que je n'en ay peu comprendre qu'une partie qui me faisoit deviner « l'autre... » Et dans une lettre du 25 février suivant, où il mandait que l'archiduc lui avait donné audience au lit : « Je vous asseure que « ce bon prince n'a plus ni voix ni prolation (prononciation) aucune « de parole que j'aye peu entendre, encore que j'approchasse de fort « près l'oreille à sa bouche, et la pitié mefaict appréhender une subite « expiration, comme d'une chandelle estant sur sa fin. » (Bibliothèque nationale à Paris, Ms. fr. i6i33, pièces -5 et 86.)
■• Lettre de Péricard du 16 juillet. (Ms. cité, pièce 146.}
chapelle du palais. Ses funérailles se firent le 1 1 et le 1 2 mars de l'année suivante, avec une pompe toute royale. Le cercueil qui renfermait ses restes fut déposé à Sainte-Gudule dans un caveau de la chapelle du Saint-Sacrement de Miracle '.
11 serait difficile d'exprimer la douleur qu'Isabelle ressentit de la perte de son époux, car son attachement pour lui était très vif^. A l'instant même où il venait de rendre le dernier soupir ^ elle prit l'habit de cordelière et se retira dans une chambre obscure du palais-, elle voulait faire couper sa chevelure, on eut beaucoup de peine à l'en empêcher ^ Pendant bien des mois elle ne quitta point le réduit où elle s'était confinée''.
' Coleccion de documentas inéditos para la historia de Espana, t. XLUl, p. 221. — Hisloire de la ville de Bruxelles, par MM. Henné et Wauters, t. Il, pp. 34-37.
^ Le résident fVançais Péricard, dans une lettre du 27 mars 1620 ausecrctaire de Puysieulx,parIantd'unemaladiedont l'archiducvenait de relever, dit : « 11 a commencé à sortir et à se promener en carrosse « avec l'infante, qui est une union et compagnie inséparable. » (Bibliothèque nationale à Paris, Ms. fr. i6i32, pièce i54.)
' Lettre de Péricard à M. de Puysieulx, du 16 juillet 1621. Ce diplomate ajoutait : « Elle a aussi chassé tous ses chiens, perro- 11 quetz et guenons. » (Bibliothèque nationale à Paris, Ms. fr. i6i33, pièce 146.)
* Dans une lettre du 6 août 1C21, Péricard rend compte d'une audience que, par une faveur particulière, l'infante lui a donnée, ce jour-là, ainsi qu'à M. de Hocquincourt, envoyé par la reine de France pour lui faire des compliments de condoléance. Il écrit : « Nous l'aa vons trouvée, dans sa petite chambre, mais plustot cellule téné- <i breuse, où nous avons esté conduictz par le marquis Spinola seul, u vestue d'ung habit de drap gris, couverte d'une mante noyre qui u luy couvre le visage, laquelle elle a levée jusques aux yeulx pour o l'amour de nous : ce qu'elle n'avoyt encore faict à personne qui u vive. » {Ibid., pièce i56.)
Par la mort de Tarchiduc Albert les Pays-Bas, suivant les lettres du 6 mai 098^ retournaient à la monarchie espagnole. En prévision de cet événement, la cour de Madrid avait, du vivant de Philippe III \ fait expédier et transmis à son ambassadeur à Bruxelles des patentes qui conféraient à Finfante le gouvernement de ces provinces pendant toute sa vie, avec les mêmes prérogatives dont elle avait joui lorsqu'elle en était la souveraine. Ce ne fut pas sans difficulté qu'Isabelle se décida à accepter cette charge : « Son humeur — a écrit le résident de France Péricard — était plu- « tôt portée à une retraite et vie solitaire et reli- « gieuse '\ » Le 1 5 juillet, en séance plénière du conseil d'État, les sceaux des archiducs furent rompus et remplacés par ceux de Philippe IV \
Pendant la vie d'Albert, Isabelle ne s'était guère mêlée des affaires de l'État; elle en prit un grand souci dès qu'elle se fut chargée du fardeau du gouvernement. Les archives de Bruxelles abondent en témoignages de l'application comme de la sagacité qu'elle y apportait '', et nous trouvons, dans la correspondance du résident français
' Ce monarque mourut le 3 1 mars 1621.
' Lettre du 16 juillet ci-dessus citée.
' Ibid.
' Péricard, dans une lettre du 22 février 1622, à propos d'une maladie que l'infante venait d'avoir, dit que« c'est pour le trop grand « travail d'esprit qu'elle prend en toutes sortes d'expéditions et d'af- " faires i>. (Bibliothèque nationale à Paris, Ms. fr. 161114, pièce 14.)
INTRODUCTION. Sg
à sa cour, Pcricard, avec le secrétaire d'État de Puysieux, un exemple remarquable de son aptitude aux choses mômes qui auraient semblé le plus devoir lui être étrangères. Louis XllI avait, au mois d'août 1621, mis le siège devant Montauban, qui é^ait occupé par les huguenots. Cette entreprise ne fut pas heureuse; les assiégés repoussèrent à plusieurs reprises les attaques des troupes royales, qui subirent des pertes notables et furent enfin obligées, le 3 novembre, débattre en retraite. Quelques jours auparavant, dans une audience donnée à Péricard, Isabelle s'était fort particulièrement informée de l'état du siège. « Elle m'en parla — écrit ce diplomate — en « termes de capitaine, et me dict qu'après une a longue patience du siège d'Ostende, rien n'en « avoit tant avancé la réduction que les platece formes bien faictes et le canon que l'on y feit « monter-, qu'elle désireroit à Sa Majesté ung bon « ingénieur bien expérimenté dont il avoit be- « soing, à ce qu'on luy a mandé, et qu'en ung « mesme temps Sa Majesté devoyt faire jouer « troys batteries et donner l'assault de toutes « partz, afin que ceulx de dedans soyent occupez (c à les defFendre, au lieu qu'une seule batterye et « assault attiroyt toute leur force et leur puissance (( entière pour y résister. » Péricard ajoute : « Vous « ne sçauriez croyre. Monsieur, en quelz termes
.6o INTRODUCTION.
« cette princesse parle de la guerre et d'un siège « de ville '. »
Dans les derniers jours de novembre i633 Isabelle tomba dangereusement malade; elle expira le I" décembre, à quatre heures et demie du matin'-. Son corps^ revêtu de l'habit du tiers ordre de Saint-François , comme l'avait été celui de l'archiduc son époux^ fut exposé sur un lit de parade j au milieu d'une chapelle ardente. Trois jours après il fut placé dans un cercueil en chêne recouvert d'une boîte de plomb. Il demeura dans la chapelle du palais jusqu'en i65o^ que l'archiduc Léopold le fit transporter à l'église de Sainte-Gudule^ où on le déposa dans le caveau qui renfermait les restes de l'archiduc Albert '.
Isabelle fut regrettée des peuples des Pays-Bas ''^ qu'elle avait gouvernés^ selon la remarque du président de Neny, avec beaucoup d'équité, de douceur et de modération \ « Geste perte » — écri-
' Lettre du 29 octobre lôji. (BibliothC-que nationale à Paris, Ms. fr. 161 33, pièce 184.)
'■' Dépêches du marquis d'Aytona à Philippe IV, du 2g novembre et du !"■ décembre. {Actes des étais généraux de iu32, t. 11, p. 392.)
^ Histoire de la ville de Bruxelles, par MM. Henné et Wauters, t. Il, p. 52.
* Le secrétaire de la légation de France, Brasset, écrivait, le 20 janvier 1623, au secrétaire d'État de Puysieulx, que le peuple faisait entendre de grandes plaintes et clameurs, u lequel — ajoutai.t-il — je n vous puys asseurer ne se contenir dans le devoir que par le seul res- « pect de l'infante, qui est comme leur ange tutélaire ». (Bibliothèque nationale à Paris, Ms. fr. i6i34, pièce loi.)
* Mémoires historiques et politiques sur les Pays-Bas autrichiens, 4» édition, t. I", p. 186. — Un historien espagnol n'hésite pas à dire
INTRODUCTION. 6i
valent aux états du duché de Luxembourg leurs députés aux états généraux en ce moment assemblé à Bruxelles^ — « ccste perte sera bien sensible « à tous les bons vassaulx du Roy '. » Et le conseil d'État, en l'annonçant aux provinces, put leur dire, sans avoir à craindre d'être démenti : « Sa mort a servy de miroir de sa vie, que vous « sçavez avoir esté pleine de piété et d'autres « vertus incomparables qui la rendront chéryc et « respectée par tout le monde *. »
Il ne faut pas s'attendre à trouver, dans les lettres de Philippe II à ses filles % des révélations politiques ou diplomatiques ni des appréciations sur les choses et sur les hommes qui occupaient les pensées du monarque. Ce sont des lettres tout
qu'Isabelle surpassa les plus vénérables dames que l'antiquité ait célébrées comme héroïques : « Excediô â las màs vénérables matronas « que celebrô por heroicas la antiguedad. » (Matias de Novoa, Historia de Felipe IV, dans le tome LXIX des Documentas inéditos, p. 267.) ' Actes des états généraux de i632, t. II, p. 692. ' Lettre circulaire du 2g décembre 162 1. [Ibid., p. 3o5.) ' On remarquera que toutes ces lettres (excepté les trois dernières adressées par Philippe II aux infantes pendant son voyage de retour en Espagne) sont écrites le lundi : c'est que, le mardi de chaque semaine, un courrier était expédié à Madrid, porteur des dépêches du Roi. (Voir la lettre Xlll.)
intimes, des entretiens^ s'il est permis de s'exprimer ainsi, d'un père avec ses enfants; et peutêtre n'en paraîtront-elles que plus curieuses, étant donné l'opinion que Ton a généralement de celui qui les a écrites.
Les événements publics occupent donc peu de place dans la Correspondance que nous mettons au jour. Nous n'avons guère à citer, sous ce rapport, que la lettre du i'' mai i58i où Philippe II fait part aux infantes de la cérémonie dans laquelle les cortès du royaume de Portugal^ réunies à Thomar^ l'ont reconnu pour leur souverain; celle du 10 juillet de la même année où il leur mande qu'il vient d'expédier auxTercères^ après l'avoir passée en revue, une fîotte portant deux mille hommes de troupes destinés à combattre les partisans du prieur don Antonio; celle du 3i janvier i582 où il leur annonce que les cortès, assemblées à Lisbonne, ont prêté serment au prince Philippe, devenu son héritier par la mort du prince don Diego.
Philippe II s'attache particulièrement à tenir ses filles informées de ce qui regarde sa personne et la façon dont il emploie le temps qu'il ne consacre pas aux affaires de l'État.
Les détails qu'il leur donne sur ses excursions d'Almada à Lisbonne au mois de juin i5Si ', de
' Lettre IV.
Lisbonne à Cascaes et à Cintra dans les derniers jours du mois de septembre de la même année ', ne seront pas lus sans intérêt. Le récit de son voyage lorsque^ au mois de mai i582, il se porta jusqu'à Almeirim au-devant de Fimpératrice Marie '^, contient des particularités que l'histoire ne dédaignera pas de recueillir.
Personne ne s'étonnera que ses visites aux églises et aux monastères, sa participation aux cérémonies religieuses, fassent Fun des principaux sujets de sa correspondance. On sait qu'il était très-ponctuel dans l'observation des exercices de piété, quoiqu'il lui arrivât de s'endormir quand les sermons avaient une trop longue durée \ 11 se dispensait, toutefois, ainsi qu'il nous l'apprend, d'entendre les matines*.
Il ne manque pas de signaler à ses filles les processions auxquelles il assistait ou qui défilaient sous ses fenêtres : il prend le soin de leur expliquer en quoi ces processions ressemblent à celles de Madrid, en quoi elles en diffèrent*.
Il les entretient aussi des autodafés qui se célé-
' Lettre VIII.
« Letre XX.
' C'est ce qu'il dit lui-même dans une lettre (sans date) écrite aux infantes et qui est aussi aux Archives de Turin : « Antier pedricô el « vicario, y nos diô al cabo las buenas pasquas; y no se que se fué que « se me hizieron los mis largos sermones que he uydo en my vida, « aunque dormy parte dellos. »
* Lettre XUI.
> Lettres VII, XII, XIX, XXIV.
braient à Lisbonne. 11 fait remarquer aux infantes que ces solennités sont moins longues en Portugal qu en Castille. Il avait cependant passé quatre heures à celle du i" avril i582, et il s'était retiré de la maison où il avait pris place pour la voir^ seulement lorsque la justice séculière allait y condamner au supplice du feu les malheureux remis entre ses mains par les inquisiteurs '.
Les courses de taureaux ne sont pas oubliées par lui "^ : c'était la place même où son palais était situé qui leur servait de théâtre; les habitants de la capitale du Portugal n'y prenaient pas moins de plaisir que la population madrilène.
Philippe II parle encore à ses filles de bien d'autres choses : par exemple, il leur décrit le salut qui se chantait ^ les samedis, sur les galères de la flotte royale ' ; à propos d'une saignée faite à l'archiduchesse Marguerite, sa nièce, il leur raconte une coutume qui s'observait en Allemagne et suivant laquelle, la première fois qu'une personne était saignée, elle recevait des présents de ses amis et de ses serviteurs'', etc., etc.
Mais dans tout cela ne réside pas le véritable intérêt de ses lettres. Ce qui les fera lire, c'est la tendresse qu'il témoigne à ses enfants, le souci
' Lettres XVIII et XIX.
« Lettres XXV, XXVI.
' Lettre V.
* Lettre XXIL
qu'il prend de leur bien-être^ de ce qui peut leur donner quelque satisfaction; ce sont, en un mot, ses sentiments de père : sous ce rapport, comme l'a si bien dit M. Henry Trianon ', elles révèlent un Philippe II entièrement nouveau.
On verra qu'il n'en est presque aucune où il ne s'enquière de la santé, du développement des infantes, de leurs frères et de leur petite sœur Marie; il entre là-dessus dans les moindres détails, jusqu'à s'occuper des dents qui viennent à ses plus jeunes rejetons'^.
Isabelle et Catherine l'avaient quitté depuis quinze mois; il veut savoir de combien elles ont grandi dans cet intervalle ; il leur demande leurs mesures, ainsi que celle du prince don Diego ^
Cet enfant, qu'il croyait destiné à monter, après lui, sur le trône d'Espagne, est l'objet de sa sollicitude particulière. Il recommande à ses filles de le stimuler, afin qu'il sache bientôt lire et écrire ^; il approuve qu'il prenne des leçons de danse'*; il tient surtout à ce qu'il entende le portugais, car cette langue lui sera nécessaire pour s'entretenir avec les personnes de Lisbonne qui iront le voir''. Hélas! le pauvre prince n'en devait
' Voir le Constitutionnel du i3 octobre 1882.
» Lettres II, XIII, XIV, XV.
' Lettre XVII.
* Lettre IX.
5 Lettre XVI.
« Lettres .\XIII, XXVI.
pas avoir besoinj ses jours étaient comptés quand son père se préoccupait de son avenir.
Philippe II a toute sorte d'attentions pour ses filles.
Une fois il leur envoie un cachet qui servira à sceller leurs lettres : c'est le premier qui ait été gravé avec les armes de Portugal ' ; une autre fois il leur adresse des pardons et des Agmis Dei qu'il tient du cardinal Riario^ légat du pape-; d'autres fois encore ce sont des fruits, des fleurs ^ des porcelaines^ de la cire à cacheter apportée des Indes et d'autres objets qu'il fait rassembler pour leur être expédiés'.
11 ne néglige pas ce qui peut servir à leur instruction^ témoin ce qu'il leur écrit sur l'usage a faire des tables des Calendriers perpétuels ^ après la réformation du pape Grégoire XIII '.
Le croira-t-on? Il arrive à ce « sombre « Philippe II de plaisaiiter avec ses filles : c'est ainsi qu'à propos'des dents venues à leur petite sœur, il leur dit que ce doit être à la place de celles qu'il est à la veille de perdre \
11 veut aussi leur montrer qu'il lit soigneusement leurs lettres, car il fait remarquer à l'aînée,
' Lettre I".
- Lettre XI.
^ Lettres XIII, X.WII.
>■ Lettre XXVII.
-' Lettre-XIll.
Isabelle, qu'elle a écrit dans un mot un o pour un a, et qu'elle a oublié un autre mot '. Il n'attachait pourtant pas assez d'importance à ces lettres pour les conserver : nous tenons de lui-même qu'il les jetait au feu, après les avoir lues"-.
Une chose qui excitera quelque surprise^ c'est le Roi recourant aux infantes pour savoir l'âge de son fils aîné et l'époque où son autre fils a reçu le baptême-, il ne se ressouvenait plus avec précision de l'une ni de l'autre date^.
Si la Correspondance que nous publions fait apparaître sous un jour nouveau les sentiments paternels de Philippe II, à un autre point de vue encore elle modifiera l'idée qu'on s'est faite jusqu'ici du monarque espagnol : nous voulons parler de sa familiarité avec ses serviteurs domestiques. 11 y a surtout une Madeleine'' envers la-
' Lettre XIX.
« Lettre XXIII.
^ Lettre II.
' Je me suis donné toutes les peines possibles pour savoir quels emplois remplissaient dans la maison roj'ale celte Madeleine et les autres serviteurs dont les lettres de Philippe II font mention : Cabrera, Caranda.el Calabrés,Mora ta, Tofiiio, Luis Tristan, Valencia, etc.
J'ai écrit à iM. Diaz, directeur des Archives royales de Simancas, qui m'a répondu que ce grand dépôt ne renferme point d'états du personnel domestique de la maison de Philippe II.
Des recherches ont été faites, grâce à l'intervention bienveillante de M. Canovas del Castillo, à qui je ne saurais trop exprimer ma gratitude, dans les Archives du palais, à Madrid; elles n'ont eu que peu de résultats.
Je n'ai pu davantage me renseigner sur les fonctions dont étaient chargées, auprès des infantes, plusieurs dames citées dans cette Correspondance.
quelle il se montre d'une mansuétude extraordinaire : il tolère qu'elle se fâche contre lui à propos de quelques observations qu'il lui fait et qu'elle le menace même de s'en aller- il a pour elle les plus grands égards '. Cette Madeleine devait être, depuis de longues années, au service de la maison royale; une de nos lettres la représente comme « vieille, sourde et à moitié caduque"- « : ce qui n'empêchait pas que les pieds lui démangeassent quand elle entendait un air de danse ', et qu'elle aimât beaucoup les courses de taureaux''. Au mois de septembre i582 elle tomba malade; il fallut la saigner : à cette occasion, selon l'usage d'Allemagne, l'impératrice Marie lui fit présent d'une chaîne d'or, et elle reçut des bracelets de l'archiduchesse Marguerite '.
Citons aussi un Morata'^, à qui Philippe II donne des nouvelles de ses filles, « afin » — leur écrit-il — « qu'il ne soit pas mal avec moi, bien « que quelquefois il le soit trop, cependant pas « autant qu'il en avait coutume'' ».
• Lettres IV, IX, XIV.
2 Lettre XIII.
' Lettre XXII.
» Lettre XXV.
5 Lettre XXVI.
'' Dans les Archives du palais, à Madrid, se trouve un extrait d'inventaire dressé au temps de Philippe II, où est décrit certain' tableau qui représentait un Morata, qualifié de fou du Roi {loco que f ne dcl Rcy nuestro senor). Serait-ce de ce .Morata que Philippe II parle dans ses lettres ?
' Lettre XXII.
On savait que Charlcs-Quint avait été familicr avec ses serviteurs; on n'aurait pas cru qu'il en eût été de même de son fils.
Un dernier mot sur la traduction qui accompagne cette Correspondance de Philippe II.
Je me suis efforcé de rendre^ aussi exactement, aussi littéralement qu'il m'a été possible, le sens des textes originaux : mais je suis loin de me flatter d'y avoir toujours réussi; il y a, dans ces lettres intimes, des expressions, des passages faits pour embarrasser des personnes plus versées que je ne le suis dans la langue castillane.
Je réclame findulgence pour les erreurs que je puis avoir commises.
LETTRES DE PHILIPPE II A I.'lNFANTE CATHERINE,