‹ Lettres de Philippe II a ses filles les infantes Isabelle et Catherine, ecrites pendant son voyage en PortugalChapitre 2 sur 17 · DES ÉTATS GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

DES ÉTATS GÉNÉRAUX

(Voir page 43.)

Le Roi désire beaucoup qu'on donne aux affaires de France l'ordre qui convient pour la conservation de la cause catholique, le bien et le repos des habitants de ce royaume, car il est pénétré des souffrances qu'ils endurent aujourd'hui. Il veut qu'on s'occupe de cet objet avec la chaleur et l'activité qu'exige une affaire aussi grave et aussi importante.

Ceux qui jugent bien des choses sont d'opinionque le moyen de mettre en un bon état les aff;iires de la France est d'élire, sans délai, un roi animé d'un zèle ardent pour la religion catholique 2, afin qu'il soit remédié par là au mal résultant de ce que le prince de Béarn prend le nom de roi, sans qu'il y en ait un autre qui lui oppose le même titre, et aussi afin de faire cesser les inconvénients qui naissent de ce que tous les princes catholiques veulent être chefs et ne veulent pas admettre de supérieur entre eux '.

C'est pour cela que Sa Majesté a toujours désiré cette élection, et qu'elle a plusieurs fois ordonné qu'on fît en sorte qu'elle eût lieu, spécialement à la mort du roi Henri, quand le cardinal de Bourbon fut nommé pour lui succéder. Depuis, lorsque le duc de Parme secourut Paris, il n'y eut rien qu'elle recommandât autant que de parvenir à ce but par le moyen du parlement. Aujourd'hui c'est encore ce qu'elle désire le plus. Il convient donc de procéder de manière que personne ne puisse

' El intento que ticne Su ilag^ en las cosas de Fraiicia y ha iiiaiidado y es servido que se procure encaminar en los Estados générales.

2 « Un rey cathôlico de ardiente zelo. »

' « ...Los inconvenientes que nacen de querer ser todos los principes calhôlicos cabezas y no se reconocer entre si... »

penser que l'intention de Sa Majesté est autre, et qu'on voie, si la chose n'a pas été faite depuis longtemps, à qui en doit être imputée la foute.

Il n'y a pas lieu de songer à prendre pour roi quelqu'un de la maison de Bourbon, car, outre que d'autres ont, par le sang, plus de droits à ce royaume, par les raisons déduites ci-après, le prince de Béarn, qui en premier lieu représente cette maison, est hérétique relaps et a été déclaré incapable d'occuper le trône par le siège apostolique et par les états généraux, lorsque, kl dernière fois, ils se réunirent à Blois. Les autres membres de la même maison sont aussi, ou imbus de l'hérésie, ou des fauteurs des hérétiques. Il faut donc, si quelqu'un voulait mettre en avant cette combinaison, la rejeter, comme préjudiciable au bien public et à toute la chrétienté : à cet efifet, l'on peut dire aux princes de la maison de Lorraine, ainsi qu'aux villes et aux personnes qui se sont déclarées contre la maison de Bourbon, qu'il est aisé de comprendre que, si quelque membre de cette maison venait à régner, il les traiterait comme ils doivent s'y attendre de la part d'ennemis si obstinés de Dieu et des vrais catholiques. Enfin l'on doit faire en sorte qu'il n'en soit pas question aux états généraux.

Le droit bien fondé à la couronne de France, le dernier rcd, Henri, étant mort sans enfants, appartient sans aucun doute à l'infante madame Isabelle, parce qu'elle est fille de la reine Elisabeth, sœur aînée dudit roi Henri, et que, représentant la personne de sa mère, elle se trouve au degré le plus proche du dernier possesseur, outre qu'elle est petite-fîlle du roi Henri II, dont les fils', oncles de l'infante, eurent titre et droit pour régner en France. Donc, si l'on considère le sang et la légitimité de la succession, personne ne peut, à juste titre, régner en France que la dame infante, laquelle a tous les droits en sa faveur -.

A l'opposition qu'on pourrait faire à cela, en disant que la loi salique exclut les femmes de la succession au trône, il est

' François II, Charles IX, Henri III.

' n Y assi, habiendo de declararse por sangre y sucesion légitima, nadie puede derechamente reynar en Francia sino la seiiora infanta que tiene todos los derechos en su favor. "

facile de re'pondre, puisque les Français eux-mêmes avouent que le fait de la loi salique ne fut qu'imagination et violence, sans fondement ni cause '. La coutume, si l'on voulait l'opposer aussi, n'offrirait pas plus de difficulté, parce que les exemples qu'on pourrait alléguer seraient aujourd'hui inapplicables. Le droit de la dame infante demeure donc indubitablement le meilleur^.

Puisqu'il est ainsi que la couronne de France appartient à l'infante par le droit du sang, faut faire tout l'effort possible pour convaincre les états qu'ils doivent la déclarer reine propriétaire de France. Si cette vérité leur est dure et qu'ils veuillent, sans en tenir compte, procéder à l'élection, ils sont obligés, pour ne pas faire encore plus de tort à la dame infante, de lui donner au moins, par la voie de l'élection, ce qui par succession lui est dû, c'est-à-dire de la nommer leur reine : chose si conforme à la raison 3. Pour réussir en cette affaire, il faut, d'un côté, faire valoir les droits de l'infante; de l'autre, représenter aux Français que le remède à leurs maux, leur sûreté, leur repos, dépendent de la déclaration ou de l'élection ci-dessus énoncée , puisque c'est par là qu'ils peuvent le mieux intéresser Sa Majesté à les secourir. Mais dans cette négociation il importe de garder la mesure qui convient pour les persuader et non pour les irriter.

Si l'on voit positivement que les Français soient décidés à rester dans le misérable état où ils se trouvent aujourd'hui, plutôt que de reconnaître l'infante pour leur reine, comme ils le doivent, on ne s'opposera pas à ce qu'ils élisent un roi, pourvu que leur choix soit à l'entière satisfaction de Sa Majesté : l'extrême désir que Sa ALijesté a du bien commun lui fait en cela postposer tous les droits que l'on a, avec une justice notoire

' « ...Pues ya confiesan los mismos Franceses que lo de la ley sâlica (né imaginacion y violencia, sin fundamento ni causa... »

^ « Y assi viene â quedar el derecho delà s^iiora hifanta sin duda por el mejor. »

' « ...Si se les hace dura esta verdad y, no obstante ella, quisieren elegir, son obligados, por no agraviarla mâs, â hazer por lo ménos con ella, por eleccion, lo que se debe por sucesion, que es nombrarla por reyna, pues esto es tan pu^sto en razon... »

et infaillible, au royaume de France et à plusieurs des provinces de ce royaume en particulier '. Mais on ne doit divulguer cela qu'alors qu'on sera bien assuré que l'élection, comme il vient d'être dit, donnera à Sa Majesté toute satisfiiction : autrement on ne consentira pas qu'elle se fasse.

Si l'on en vient ù ce point, ce qui serait le plus sage serait de remettre entièrement l'élection ;i Sa Majesté : carde celui qui serait élu par elle et qu'elle choisirait également pour gendre, les Français pourraient se promettre tout ce qu'ils doivent désirer pour la conservation de la religion cuholique et pour tout-.

Pour les porter à faire une élection qui satisfasse entièrement Sa Majesté, on leur donnera à entendre qu'ils ne doivent pas s'imaginer que d'une autre manière elle consentira au mariage de sa fille avec l'élu, et qu'ils voient s'il serait conforme à la raison, cela ne se faisant pas, qu'elle leur continuât les secours dont ils auraient besoin. On pourra ajouter, pour leur montrer plus clairement la faute qu'Us commettraient en n'élisant pas à la satisfaction de Sa Majesté, que non-seulement ils devraient renoncer à la continuation de l'assistance qu'elle leur donne, mais que Sa Majesté se verrait obligée de soutenir le droit de sa fille et de faire en sorte qu'il prévalût.

Si, nonobstant les raisons déduites ci-dessus, les Français voulaient élire eux-mêmes, ils ne sauraient rien faire qui leur fût plus favorable, pour écarter les prétentions rivales des princes du royaume et y bien établir les affaires, que d'appeler à occuper le trône l'un des neveux de Sa Majesté, frère de l'empereur, et celui que Sa Majesté choisirait elle-même, parce que, en donnant en mariage a l'élu madame l'infante. Sa Majesté contracterait l'engagement de les secourir et de les défendre, comme ils en ont besoin, ainsi que plusieurs d'entre eux l'avouent. Il flxut donc faire en sorte que cela s'effectue, et le préparer adroitement et avec tous les efforts possibles.

' « ...Pospuestos todos los derechos que se tienen al reyno de Francia y à muchos Estados dcl en particular con notaria y infalible justicia. »

'«...Porque del asi elegido se podrian prometer quanto deven desear para la conservacion de la religion catholica y para todo, en especial escogiéndole tambien Su Magestad para yerno... »

Si les Français, par leur attachement excessif h leur langue naturelle ', s'opiniâtraient à vouloir e'iire pour roi quelqu'un de leurs princes, cela étant avère' et tout espoir de parvenir à ce qui pre'cède étant évanoui, on pourra, afin que les états ne se séparent point sans élection, emplover tous les moyens et les amis qu'on aura en faveur du duc de Guise, puisqu'on apprend qu'il est généralement bien vu-, et il faut y travailler avec beaucoup de chaleur, en s'acquittant ainsi envers la maison de Lorraine, h laquelle le duc de Guise appartient. Si le duc de Lorraine'' préférait qu'on élût l'un de ses fils, on s'appliquerait à le satisfaire , en lui disant que les membres de sa famille doivent se contenter de voir choisir pour roi l'un d'entre eux; qu'en n'aidant pas celui qui a le plus de chances pour être nommé, ils courraient le risque que l'élection ne tombât sur personne de leur sang, et qu'on jetât les yeux sur les princes de la maison de Bourbon, lesquels en aucun cas ne peuvent être acceptés, pour les raisons dites ci-dessus.

Enfin il faut employer, pour l'élection du duc de Guise, tous les moyens qui paraîtront convenables , sans donner lieu à ce qu'un autre de la maison de Lorraine soit élu, spécialement celui qui pourrait réunir cet État à la couronne de France, c'est-à-dire le marquis du Pont ''. Le duc de Mayenne y aidera certainement, puisqu'il s'agit de son neveu, et eu égard à ce qui doit lui demeurer à lui-même'. On s'attachera à l'en persuader, et toujours on l'appuiera pour qu'il soit mis en possession de ce qu'il mérite par les grands services qu'il a rendus à la cause catholique, comme aussi Sa Majesté prendra à tâche de le soutenir et de lui conserver ce à quoi il a droit, dans ses

' « ...Por ser demasiado amigos de su lengua natural... »

- « ...Pues se entiende que es acepto generalmente... »

' Charles II, dit le Grand, qui avait épousé la princesse Claude,

tille du roi Henri II.

■* Henri, fils aîné du duc Charles, et qui lui succéda. ' « ...Por el dcudo que con su sohrino tiene y el lugar que le ha de

quedar... »

Le duché de Bourgogne avait été promis en toute souveraineté au

duc de Mayenne, avec le gouvernement de Picardie et la lieutenance

générale du royaume. (Sishondi, Histoire des Français, X. XIV, p. 4Ô2.)

rapports, soit avec l'un ou l'autre de ses neveux, soit avec le neveu de Mayenne lui-même '.

Si l'on voyait que même l'élection du duc de Guise souffrît des difficulto's, et que peut-être les états lui préféreraient le cardinal de Lorraine^, ce qui n'est pas croyable pourtant, on pourrait permettre que ce dernier fût élu, afin que les états ne se séparassent pas avant d'avoir fait l'élection. Mais on n'en viendra à ce point que comme ù un dernier refuge, et il doit rester très secret, en sorte que personne ne puisse le connaître ni en avoir le moindre vent '.

Enfin, que ces cinq choses se traitent par degrés, en faisant tous les efforts possibles pour la réalisation de celles qui précèdent, et en venant à celles qui suivent, s'il n'y a pas d'autres remèdes* : la première, que l'infante soit déclarée reine propriétaire de France, en raison du droit qu'elle a au trône, ou que du moins elle soit élue reine, puisqu'il y a tant do raisons pour cela; la seconde, que, si l'on ne veut pas faire la déclaration qui vient d'être dite en faveur de l'infante, on remette à Sa Majesté le choix de celui qui sera roi, comme cela est juste, puisqu'elle doit le prendre pour gendre, et que cela leur donne à eux-mêmes toute sûreté; la troisième, que s'ils veulent faire l'élection, ils élisent l'un des frères de l'empereur, celui que Sa Majesté désignera, puisque ce sera si sage''; la quatrième, que si, après avoir fait tous les efforts humainement possibles pour réussir, au moins en ce qui se propose en troisième lieu, on se voit forcé d'y renoncer, on emploie les mêmes efforts

' « Y assi se le ha de persuadir y ayudar siempre â que le quede el que merece lo mucho que ha hecho en servicio y defensa de la causa cathôlica, como Su Magestad procurarà sustentarle y conservarle el que es justo, con qualquiera de los nombrados , que son los sobrinos de Su Magestad y el del mismo Umena. »

- Charles, deuxième hls du duc régnant.

' « ...Que â esto no se venga sino por ultime refugio, y esté secretissimo este punto de manera que nadie lo piieda intender ni barruntar... »

* « Que enfin estas cinco cosas se procuren por sus grados, haziendo en las que preceden todo el esfuerzo posible, y viniendo à las otras quando no aya otro remedio. »

^ « Pues esto sera tan acertado... »

8o APPENDICES.

pour faire élire le duc de Guise, et que les états ne se séparent point sans cette conclusion ; la cinquième enfin, que, dans le cas où rien de tout cela ne se pourrait réaliser, et qu'on vît jour à faire déférer la couronne au cardinal de Lorraine, on s'y prête, comme à un dernier refuge, si l'on juge que les états ne se sépareront pas sans l'avoir élu, mais que, s'il est possible de réussir en quelqu'une des autres choses, on n'en vienne pas à cette dernière, ni qu'on sache qu'un tel ordre a été donné '.

L'intention de Sa Majesté, en ce qui concerne la France, ayant été exprimée si clairement, elle veut qu'on emploie, avec chaleur et activité, tous les moyens qui pourront servir à faire atteindre le but : mais on procédera avec le secret convenable, usant avec ceux qui sont bien disposés de paroles persuasives, et se servant avec les autres de termes tels qu'ils nes'en puissent irriter, et au contraire, qu'ils modèrent leurs passions, s'ils ne sont pas animés d'un aussi bon esprit qu'ils devraient l'être; enfin qu'on fasse le possible pour que l'assemblée des états ne soit pas dissoute sans avoir élu en l'une des manières susdites,

Madrid, 23 janvier i5o2.

' « ,..Pero que si es posible atar qualquier cosa de las otras, no se venga à esta ni se entienda que tal ôrden hay. »

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