‹ Lettres de PinelChapitre 1 sur 3 · LIBRAIRIE DE VICTOR MASSON · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE VICTOR MASSON

PLACE DE l'école-de-médecine.

A M. LE DOCTEUR VEKNEIJIL.

Très honoré et cher Confrère,

Dans votre dernier feuilleton, vous avez relevé l'erreur commise par Dézeimeris à l'rgard de Ph. Pinel, qu'il fait naître en 1755, entrera l'Iiospicede Eiicêtre, en qualité de médecin en chef, en 1792, et mourir en 1826, à Vûge de quaire-vingt-un ans. Le rapprochement des deux dates de la naissance et de la mort prouve d'une manière évidente que Dézeimeris ne saurait être responsable d'une faute que l'on doit plutôt attribuer à l'imprimeur.

Les meilleurs esprits , mon cher confrère , sont sujets à se tromper : errare humanum esl; aussi ne suis-je nullement étonné que Ùézeimeris, à l'imitation d'Esquirol, de Pariset, de Dupuytren, de M. Bricheteau, etc., qui avaient puisé des renseignements auprès de sa famille qu'on devait supposer bien informée , aient commis des erreurs en parlant de Pinel, et que vous-même, malgré vos louables efforts, n'en soyez pas tout à fait exempt.

Ayant en ma possession un assez grand nombre de lettres de Ph. Pinel, et des noies que m'a laissées l'un de ses frères, ancien professeur de l'université, je me trouve à même de rectifier les inexactitudes et les contradictions que vous avez signalées. Quant à celles dont vous ne parlez pas et qui sont assez nombreuses, je m'abstiendrai de les relever dans la crainte de donner à ma lettre une trop grande extension.

Permettez-moi donc de rétablir les faits et de me rapprocher

le plus possible de la vérité; je dis me rapprocher, car je crains à mou tour (et cela m'est déjà arrivé, en croyant sur parole Esquirol, Pariset, Pinel fils, etc ) de ne pas être complètement exact sur les dates précises des choses, relatives à Ph. Pinel, qui se sont passées pendant la première République. Les erreurs commises tiennent principalement au changement de calendrier, et à la difficulté de faire concorder, sans une certaine attention, les dates de l'année républicaine avec celles de l'année grégorienne.

Je vous prie tout d'abord, très honorable confrère, d'agréer mes remercîments sincères pour les expressions si bien senties dont vous vous êtes servi en parlant de mon oncle, qui ne fut pas seulement un médecin illustre, un philosophe profond, mais encore un noble cœur, un ami dévoué, un parent généreux, et dont, plus que personne, j'ai conservé l'inaltérable et pieux souvenir.

Ph. Pinel est né le 20 avril 1745; il est mort le 26 octobre 1826, à l'âge de quatre -vingts ans et demi. Son père, comme son aïeul, exerçait la médecine à Saint-Paul-Capdejoux, aujourd'hui chef-lieu de canton, arrondissement de Lavaur, et s'était marié avec une jeune personne dont les parents habitaient une maison de campagne, leur propriété, appelée le château de Rascas, dépendant alors de la paroisse de Saint-André, annexée depuis à la commune de Gibrondes. Cette localité, qui faisait partie de la vicomlé de Lautrec, est située entre Saint-Paul et Castres. C'est pendant une visite à Rascas que ma grand'mère mit au monde Philippe, son premier lils. Immédiatement après être relevée de couches, elle revint à Saint-Paul, où se passa exclusivement l'enfance de mon oncle; celui-ci fut élevé par un précepteur que mon grand père avait fait venir d'AIbi pour l'éducation de ses cinq enfants, dont trois ont exercé la médecine pendant un demi-siècle. Il fut placé quelques années après au collège des doctrinaires, à Lavaur, où il termina d'une manière brillante ses humanités, en faisant lui-même 'i ses condisciples, sous la direction d'un professeur, un cours de logique, de morale et de métaphysique ; de là il se rendit à Toulouse, où il étudia les mathématiques et la médecine ; plus tard il alla à la Faculté de Montpellier, et vint enfin à Paris en 1778.

Pinel était sans fortune. Il donna d'abord des leçons de mathématiques, suivit les hôpitaux avec assiduité, écrivit dans plusieurs journaux, dirigea, de 1784 à 1789, la Gazette de santé, et reçut en 1789 la mission de visiter Bicêlre et défaire un rapport sur la division des aliénés, dont l'étal malheureux l'avait vivement touché. Il avait recueilli des observations et rédigé des notes sur l'aliénation mentale et sur son traitement moral. Ces travaux l'avaient l,déjà désigné à la place de médecin de cet hospice, où il ne tarda pas à être nommé.

Pinel avait des connaissances étendues et variées ; il avait fait une étude profonde des langues anciennes ; il était aussi versé dans l'histoire et dans la littérature de l'antiquité que dans celle des peuples modernes. Il avait commencé une histoire de Louis XF, et connaissait parfaitement l'anglais. Les sciences physiques et mathématiques lui étaient lamilières, et d'Alembert, si bon juge en cette matière, l'estimait beaucoup comme mathématicien.

Je lis, dans une lettre écrite en 1785 à son ami Desfontaines, alors en Afrique, qu'il avait renoncé à son départ pour l'Amérique, ayant actuellement assez de leçons pour vivre honorablement. Pinel devint, en 1791 , le collaborateur de Fourcroy dans le journal L.\ MÉDECINE ÉCLAIRÉE PAR LES SCIENCES PHYSIQUES \ il y publia

divers mémoires sur l'anatomie comparée, qui lui valurent l'honneur d'être proposé à la chaire que le célèbre Cuvier occupa depuis avec tant de distinction.

Pinel ne connaissait que Saint-Paul, où était la maison paternelle, et il l'avait toujours désigné à sa famille et à ses amis comme son pays natal : de là l'erreur toute naturelle où sont tombés plusieurs de ses biographes.

Quant à la nomination de Pinel <à Bicêtre, eut-elle lieu en 1792, comme le disent ses biographes, ou bien en 1793, comme le relate le registre de cet hospice? Qu'elle ait eu lieu un an plus tôt, un an plus tard, cela, en vérité, importe fort peu; mais ce qu'il est utile de rappeler et ce qui est l'un de ses plus beaux titres de gloire, c'est la réforme radicale qu'il opéra dans le traitement des aliénés, réfoime qui a porté tant de fruits et qui a complètement changé le sort de ces malades dans tous les pays civilisés.

Le registre de Bicêtre mérite peut-être peu de créance, car il donne à la femme de Pinel des noms de baptême différents de ceux que je lis diins une lettre où mon oncle demande h son père le consentement pour son mariage. Il contient aussi des anachronismes qui vous ont échappé et induit en erreur, en vous faisant dire qu'il n'était resté que six mois à Hicêlre. Pinel affirme , au contraire, dans plusieurs passages de ses ouvrages, qu'il a été médecin de cet hospice pendant près de deux ans, l'an II et l'an III de la République. Il y serait entré le 11 septembi-e 1793, c'està-dire à la fin de l'an I", et non de l'an II, comme l'indique le registre, et il on serait sorti pour aller ;i la Salpètrière le 30 germinal an III, ou 21 avril 1795, et non 1794, comme vous le rapportez, toujours d'après le registre. Il aurait donc résidé à Bicêtre trois mois et dix-neuf jours en 1793, douze mois en 1794, et trois mois et vingt et un jours en 1795, total dix-neuf mois et dix jours; et, pour parler le langage du calendrier républicain, qui

est peut-être le plus coupable en tout ceci, il y aurait été nommé et installé comme médecin en fructidor de l'an I", y aiu-ait séjourné pendant tout l'an II et durant sept mois de l'an 111, jusqu'au 30 germinal, date, je le répète, correspondant à peu près au 21 avril 1795. Ce ne serait donc pas six mois seulement, comme vous le dites, que Pinel aurait demeuré à Bicêtre, mais environ vingt mois.

Dans l'anecdote que mon savant ami, le professeur Roslan, vous a communiquée, et que Pinel, dites-vous, se plaisait à raconter, se trouve une assertion beaucoup plus grave, parce qu'elle prouverait qu'il aurait fait partie de la commune de Paris en I 793, et qu'il aurait assumé sur lui, au moins pendant un certain temps, une part de la responsabilité qui doit incomber à la municipalité de la capitale.

S'il avait été, à cette époque, officier municipal, je suis certain que sa modération, son honnêteté, son horreur pour le despotisme et pour les mesures sanguinaires l'auraient promptement dégoûté de celte fonction, et qu'il se serait empressé de donner sa démission. Il aurait pu certes, comme tant d'autres, l'accepter dans l'espérance de faire le bien et d'empêcher le mal ; mais, patriote sincère, partisan des idées libérales de 1789, lié d'une étroite amitié avec d'illustres proscrits, entre autres avec Condorcet, auquel il avait procuré un asile, Pinel, par ses convictions politiques, devait s'éloigner d'hommes dont l'énergie fanatique et le patriotisme farouche, tout en faisant de grandes choses et en contribuant à sauver le pays de l'invasion étrangère, portaient cependant la terreur dans toutes les âmes.

Le courage civique ne manquait pas à Pinel, et il le prouva dans plus d'une occasion en exposant ses jours pour préserver ceux d'autrui; ce fut ainsi qu'il sauva d'une mort certaine plusieurs prisonniers , notamment un évêque , renfermés à Bicêtre, en les faisant passer pour aliénés.

Pinel avait été officier municipal fort peu de temps sous la Constituante, et non sous la Convention. C'est de cette époque seulement qu'il a dû parler à M. Rostan; du reste, voici un passage d'une de ses lettres, écrite à son frère, qui ne laisse aucun doute à cet égard , et qui montre d'une manière évidente qu'il n'a pu accepter aucune fonction en 1793.

7 novembre 1792.

« Tu fais bien de parler avec horreur des oxécutioiis sanguinaires qui ont eu lieu à Paris le 2 septembre et les jours suivants, et je l'avoue n'avoir jamais éprouvé un sentiment de consternation pareil à celui que cette série d'événements atroces a fait naître dans mon cœur et dans celui de tous les homme» honnêtes et éclairés. Si nous pouvions

avoir un entretien ensemble, je l'indiquerais la suite des intrigues làclies qui ont pu les provoquer. Je l'avoue que je me félicite de n'avoir point été dans ce moment o/ficier municipal; sans l'aire ici parade de sentiments fermes et généreux, j'aurais fuit tout au monde pour les empêcher, ou je me serais fait tuer moi-même ; car je regarde comme une flétrissure éternelle pour ceux qui étaient à la tôle de l'administration celte violation déplorable de toutes les lois de la justice. Je t'avoue que, depuis la première année de la révolution, que j'ai été avec les autres électeurs de 1789 à la tète de la municipalité pendant plus d'un mois, j'ai été guéri de tout désir de me rejeter dans ce tourbillon, surtout dans un pays où l'homme audacieux et pervers parvient si facilement, avec de l'astuce et une politique adroite, à singer le vrai palriolisme et à s'élever à tout. Les élections de Paris pour la Convention nationale se sont passées au milieu des proscriptions et de la terreur, et je t'avoue que, quand on voit un Manu assis à côté de nos législateurs, on doit peu regretter de n'avoir point été porté sur la liste de la capitale. Au reste, ce n'est pas par quelques membres qu'il faut juger de la Convention nationale; il paraît, au contraire, que la grande majorité est saine et éclairée, puisqu'elle domine tous les orages qu'excitent les passions aigries Les

départements paraissent avoir été dirigés par l'amour du bien public dans le choix de leurs députés, et il faut convenir qu'on a élu, en général, des hommes connus par leurs lumières et leur patriotisme. Mais quelle tâche immense ont-ils à remplir, puisque, pour s'en acquitter dignement, il faudrait un caractère aussi grand que celui de Solon et de Lycurgue, et des lumières encore plus étendues. J'ai assez de relations avec ceux qui marquent le plus dans l'assemblée pour pouvoir te dire que, au milieu des débris de l'ancien régime, il y a un très grand embarras à construire un édifice stable. Dans le gouvernement comme dans toute autre chose, il est facile de renverser et de détruire, mais rien n'est plus difficile que de construire de nouveau avec solidité, surtout quand on a aff"aire à une nation mobile, variable et amie de la nouveauté. Pour moi, qui ai aussi bien étudié l'esprit des gouvernements de l'antiquité que la médecine, je t'assure que je suis un peu effrayé quand je songe à la désorganisation complète où nous nous trouvons et à la nécessité de rétablir un ordre fixe et invariable. Que de tètes dans la Convention qui n'en sentent pas môme la difficulté! Quoi qu'il en soit, dans le club que tu as établi chez nous, fais en sorte que tous les esprits se rallient autour des grands intérêts de la patrie, et se pénètrent de l'amour du bien public, en respectant toujours les personnes et les propriétés. Les clubs, dans les départements, ne sont point agités comme ceux de la capitale, où l'on professe si souvent des sentiments si exagérés et si destructeurs de tout ordre, qu'on doute s'ils sont inspirés par un patriotisme ardent, mais aveugle, ou par une aristocratie déguisée, subversive de toute société. — Signé Pinel. »

Permettez-moi de faire suivre ce document d'ime autre lettre qui, en contribuant aussi à jeter du jour sur le caractère de Pinel, emprunte un intérêt puissant aux circonstances dans lesquelles elle a été écrite. Cette lettre a été adressée par Pinel à son

frère, le 21 janvier 1793, quelques instants après l'exécution de Louis XVI, à laquelle il avait assisté en armes, en qualité de garde national. C'est un document historique précieux, car, outre les nobles sentiments qu'elle exprime, les pensées politiques et philosophiques qu'elle contient, elle raconte avec précision les faits tels (ju'ils se sont passés et fait connaîlie l'impression douloureuse produite dans Paris par cet événement. Jl fallait avoir un certain courage pour ne pas craindre de dire la vérité et de manifester son opinion dans un pareil moment. Cette lettre prouve une fois de plus qu'il ne pouvait exister aucune sympathie entre Pinel et la plupart des hommes qui dirigeaient le pouvoir en 1793.

Paris, 21 janvier il03.

« Je ne doute pas que la mort du roi ne soit racontée diversement, N suivant l'esprit de parti, et qu'on ne défigure ce grand événement soit

dans les journaux, soit dans les bruits publics, de manière à défigurer la vérité; comme je suis ici à la source, et que, éloigné par principes de tout esprit de parti, j'ai trop appris le peu de cas qu'il fallait faire de ce qu'on appelle aura poimlaris, je vais te rapporter fidèlement ce qui est arrivé. C'est à mon grand regret que j'ai été obligé d'assister à l'exécution, en armes, avec les autres citoyens de ma section, et je t'écris le cœur pénétré de douleur, et dans la stupeur d'une profonde consternation.

» Louis, qui a paru entièrement résigné à la mort par des principes de religion, est sorti de sa prison du Temple vers les neuf heures du malin, et il a été conduit au lieu du supplice dans la voiture du maire avec son confesseur et deux gendarmes, les portières fermées. Arrivé près de l'écliafaud, il a regardé avec fermeté ce même échafaud, et dans l'instant le bourreau a procédé à la cérémonie d'usage, c'est-à-dire qu'il lui a coupé les cheveux, qu'il a mis dans sa poche, et aussitôt Louis est monté sur l'échafaud ; le roulement d'un grand nombre ce tambours qui se faisait entendre, et qui semblaient apostés pour empêcher le peuple de demander grâce, a été interrompu d'abord par un geste qu'il a fait luimême, comme voulant parler au peuple assemblé ; mais à un autre signal, qu'a doimé l'adjudant du général de la garde nationale, les tambours ont repris leur roulement, en sorte que la voix de Louis a été étouflëe, et qu'on n'a pu entendre que quelques mots confus, comme : Je pardonne à mes ennemi}!, etc. ; mais, en même temps, il a fait quelques pas autour de la fatale planche où il a été attaché, comme par un mouvement volontaire, ou plutôt par une horreur si naturelle à tout homme qui voit approcher sa fin dernière, ou bien par rcs[)oir que le peuple domanderait sa grâce, car, quel est l'homme qui n'espère pas jusqu'aux derniers moments? L'adjudant du général a donné ordre au bourreau de faire son devoir, et, dans l'instant, Louis a été attaché à la fatale planche de ce qu'on appelle la guillotine, et la tête lui a été tranchée, sans qu'il ait eu presque le temps de souffrir, avantage qu'on doit du moins à cette machine meurtrière, qui porte le nom d'un médecin qui l'a inventée. Le

bourreau a aussitôt retiré la tète du sac, où elle s'engage rialurellemerit, et l'a inoi»lrée au peuple.

» Aussitôt qu'il a été exécuté, il s'est fait un changement subit dans un grand nombre de visages, c'est à-dire que, d'une sombre consternation, on a passé rapidement à des cris de Vive la nalion ! du moins la cavalerie qui était présente à l'exécution, et qui a mis ses casques ou bout de ses sables. Quelques citoyens ont tait de même, niais un grand nombre s'est retiré le cœur navré de douleur, en venant répandre des larmes au sein de sa famille. Comme cette exécution ne pouvait se faire sans répandre ilu sang sur l'échafaud, plusieurs hommes se sont empressés d'y tremper, les uns l'extrémité de leur mouchoir, d'autres un morceau de papier, ou toute autre chose, pour conserver le souvenir de cet événement mémorable, car il ne faut pas se livrer à des interprétations odieuses. Le corps a été transporté dans l'église Sainte-Marguerite, après que des commissaires de la municipalité, du département, et du tribunal criminel ont eu dressé le procès-verbal de l'exécution. Son fils, le ci-devant dauphin, par un trait de naïveté qui intéresse beaucoup en faveur de cet enfant, demandait avec instances, dans son dernier entrelien avec son père, d'aller l'accompagner pour demander sa grâce au peuple.

» Il me serait facde de m'étendre sur le jugement qu'a prononcé l'Assemblée nationale, et de faire voir jusqu'à quel point la prévention et la haine ont éclaté. Je suis certainement bien loin d'être royaliste, et personne n'a une passion plus sincère que moi pour la prospérité de ma patrie, mais je ne puis me dissimuler que la Convention nationale s'est chargée d'une responsabilité bien redoutable, et qu'en outre elle a dépassé ses pouvoirs. Dans tous les gouvernements réguliers, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif sont essentiellement distincts, ou bien il règne la plus effrayante tyrannie, car, si le corps qui a le pouvoir de faire les lois a aussi celui de les appliquer suivant ses caprices et de les faire exécuter, quel est le citoyen dont la sûreté et la propriété ne sont pas menacées. Le corps législatif avait sans doute le droit de créer un tribunal ou une commission pour le jugement du ci- devant roi, prévenu d'avoir favorisé l'entrée des troupes étrangères dans la France, encore ne pouvait-on le juger que d'après les lois de la constitution, qui déclare dans deux cas la déchéance du roi. En supposant qu'on eût nommé une commission extraordinaire, c'était encore aux ministres, au conseil exécutif provisoire, de nommer les membres de ce tribunal ; il aurait fallu établir un jury de jugement et un jury d'accusation, et observer, à la rigueur, toutes les formalités du Code pénal. Alors la Convention nationale eût élé à couvert, et ne se fût point exposée au repentir trop tardif d'avoir commis la plus grande infraction aux lois éternelles de la justice. Dans le jugement du roi anglais Charles 1", tu sais bien que le parlement d'Angleterre se garda bien de se charger de sa condamnation, et on eut recours à la formation d'un tribunal ; ce sont là des règles que les moindres connaissances en politique rendent sensibles. La Convention nationale a passé par dessus toutes les formes, et l'on a vu l'exemple révoltant d'un d'Orl... qui vota contre son propre parent, et d'une foule de forcénés, prédicateurs éternels du massacre et d'une haine envenimée contre le roi Louis.

)) Si l'on se livre à des considérations politiques, on voit bien, d'un autre côté, dans quel abîme de maux peut nous plonger un jugement aussi illégal et aussi précipité, tandis qu'il paraît que la majorité de la nation aurait seulement voté pour la réclusion. Si lu connaissais, comme moi, tous les ressorts perfides que les méchants font mouvoir pour entraîner dans le piège des députés des déparlements, qui arrivent ici sans expérience; si lu pouvais, comme moi, le former une idée des astuces perfides, de l'audace impudente et effrénée avec lesquelles se montre le crime dans les temps de révolution et de trouble, en vérité, lu serais à jamais dégoûté de vouloir te mêler d'aucune affaire politique. Tu sais que, dans les premiers temps de la révolution, j'ai eu aussi cette ambition, mais ma vie, ainsi que celle de mes confrères, a été tellement en danger lors même que je ne demandais que la justice et le bien du peuple, j'ai conçu une si profonde horreur pour les clubs et les assemblées populaires, que je me suis, depuis cette époque, éloigné de tous les postes publics qui ne se rapportent point à ma profession de médecin. Quelqu'un m'a dit que tu avais failli êlre nommé à l'Assemblée nationale. Ah! que tu dois te féliciter d'être loin de cet effrayant tourbillon, qui menace d'engloutir tout ce qui s'y présente. En qualité de médecin et de philosophe, habitué à méditer sur les gouvernements anciens et modernes et sur la nature de l'homme, je ne prévois qu'anarchie, que factions, que guerres désastreuses, même pour les vainqueurs, et certainement je connais bien maintenant ce pays-ci, et toute la valeur de tant de pygmées qui font un si grand bruit. Adieu, je t'estime heureux d'être dans la campagne, et de n'avoir pas l'âme abreuvée d'amerlume par le spectacle des factions et des sourdes intrigues, et par les pressentiments les plus noirs et les plus mélancoliques; adieu.

» P. S. — Un député a été assassiné hier, pour avoir voté la mort du roi (1). »

(i) Allusion à la morl de Lepellelier de Saint-Fargeau.

Veuillez agréer, etc.

PiNEL neveu.

Page 1