RÉDACTEUR EN CHEF DE LA GAZETTE HEBDOMADAIRE
Puisque vous paraissez croire que quelques autres lettres de Pinel et de nouveaux détails sur sa vie pourraient intéresser le public médical, je me rends très volontiers à vos désirs en vous les adressant : c'est d'ailleurs pour moi une grande satisfaction de payer ce nouvel hommage à la mémoire de mon oncle, dont le noble caractère, les sentiments généreux, les qualités affectives, les vertus privées furent toujours à la hauteur de son rare talent, de son mérite élevé, de sa vaste érudition, de son savoir presque universel. Merci donc de me mettre à même de faire connaître plus amplement toute la valeur de cet homme de bien et de génie.
Les lettres que je vous remets aujourd'hui peignent Pinel sous le rapport moral et intellectuel d'une manière parfaite; elles mettent en relief les traits dominants de son caractère, ses goûts d'indépendance et de simplicité, son amour du bien, son peu d'ambition, son éloignenient pour le bruit, son aversion pour l'intrigue, pour le charlatanisme; il ne connut jamais ces moyens de parvenir détournés et obliques qu'un homme honorable ne saurait avouer, et il avait un souverain mépris pour ceux qui étaient assez éhonlés pour les mettre en usage.
La moralité et la probité scientifiques de Pinel se montrent dans cette nouvelle correspondance, comme on a vu les sentiments patriotiques et son horreur pour les mesures sanguinaires se manifester dans les deux premières lettres. On trouvera aussi dans celles que je livre au public la preuve de l'étendue et de la variété de ses connaissances; on y verra qu'une foule de questions lui étaient familières et qu'il avait mûrement médité sur tout ce qui se rapportait non-seulement aux sciences, mais encore aux lettres, à la philosophie, à l'histoire, à la législation des temps anciens et modernes. Je crois donc que cette correspondance sera lue avec intérêt et avec fruit, principalement par les niédecins de notre époque, qui ne sauraient trop se rappeler que leurs confrères d'autrefois possédaient une instruction profonde, peu commune de nos jours. Les Hallé, les Chaussier, les Percy, les Thouret, les Vicq-d'Azyr, les Corvisart, etc., n'étaient pas seule-
ment des médecins du premier mérite, mais ils étaient en même temps aussi versés dans les lettres que dans les sciences.
Avant de vous dire quelques mots sur le contenu des lettres de Pinel, permettez-moi de vous parler encore de ses premières années, — car vous savez qu'en étudiant les traits dominants de certains hommes dans leur enfance, on peut souvent deviner ce qu'ils seront un jour, — d'entrer dans de nouveaux détails sur sa viejprivée et scientifique, et de rectifier les erreurs nombreuses quiont été commises à son égard.
Pinel, dès son plus jeune âge, donna des signes d'une intelligence précoce, et étonnait ses maîtres par son aptitude; il remportait tous les prix. Toute la ville de Lavaur fut bientôt instruite des dispositions brillantes du jeune Philippe, et l'évêque de ce diocèse, Castellane, fit tous ses efforts pour lui faire embrasser l'état ecclésiastique. Pinel endossa la soutane et étudia la théologie avec le zèle qui lui inspirait une piété douce et fervente. Il dévora, pour ainsi dire, les Pères de l'Eglise, et puisa dans leurs ouvrages, dans les livres saints, et surtout dans l'Evangile, les vrais principes du christianisme dont malheureusement on s'est si souvent écarté. Il acquit, en peu d'années, des connaissances très étendues sur toutes ces matières, et il put, à son tour, les enseigner à ses condisciples qui devinrent en même temps ses élèves.
Pinel se rendait fréquemment dans sa famille, dont 1 5 kilomètres seulement le séparaient ; il franchissait cette distance h pied avec une grande rapidité: sa constitution était forte, robuste, vigoureuse; il était de petite taille, mais son corps était bien proportionné ; sa tête était développée, son front large, haut, découvert et proéminent, ses cheveux noirs, ses yeux vifs, son nez aquilin, son menton arrondi, sa bouche petite, son sourire doux et affable ;sa physionomie, empreinte de bienveillance et de bonté, présentait de bonne heure le caractère de la réflexion et de la maturité; toute sa personne, ses manières, son langage, son maintien, sa conduite réservée et austère inspiraient la condescendance et le respect; ses quatre frères et sa sœur ne le tutoyèrent jamais. Plein d'aménité, d'affection, de sollicitude pour eux, il leur imposait par sa gravité et par son ton un peu magistral, quoique toujours indulgent. Dans la journée, il les rasseml)lait pour leur donner quelques leçons, et, avant le coucher, il présidait à la prière du soir qui se faisait en commun et avec un grand recueillement. 11 avait à peine douze ans lorsqu'il perdit sa mère, dont la mort lui occasionna une impression des plus douloureuses.
ïl allait parfois à la chasse avec son père, fort habile dans cet
exercice qu'il lui avait appris dès son jeune âge; mais l'âme sensible de Philippe éprouvait un sentiment pénible à la vuedu gibier blessé ou mort sur lequel il regrettait d'avoir tiré; aussi, la chasse ne devint-elle bientôt pour lui qu'un moyen de se livrer plus facilement à ses goûts favoris, c'est-à-dire à l'étude. Il prenait, par maintien, son fusil, tantôt s'enfonçait dans les bois touffus et solitaires des environs, tantôt parcourait les bords si fertiles, si beaux et si riants del'Agout, tantôt, s'élevant sur un des coteaux placés en amphithéâtre, plantés d'arbres fruitiers de toute espèce, de vignes, de mûriers, de maïs, etc., contemplait avec admiration le coup d'œil ravissant de la vallée qui était à ses pieds, et, du côté de l'orient, à 40 kilomètres de distance, la chaîne de montagnes qui relie les Pyrénées aux Alpes. Si Pinel prenait un fusil, il emportait aussi des livres, et, lorsqu'il était parvenu dans un lieu retiré, il mettait de côté son arme, se livrait à la lecture et oubliait ainsi la chasse pendant des heures entières. Ses auteurs favoris furent d'abord Virgile et Horace, plus tard , Cicéron, Pline et Tacite, qu'à près de quatre-vingts ans il aimait encore à relire.
Vers l'âge de vingt-deux ans, et non de dix-sept ans, comme le dit Cuvier, il quitta Lavaur et renonça au projet de continuer à suivre l'état ecclésiastique; il se rendit à Toulouse où il étudia avec une ardeur et un goût extrêmes les mathématiques ; science qu'il put bientôt enseigner et dans laquelle il fit de grands progrès. Mon père m'a souvent raconté que, logés ensemble dans une chambre fort modeste, il avait été témoin de son zèle pour l'étude ; très fréquemment, à son réveil, le lendemain, il trouvait mon oncle à la place où il l'avait laissé la veille en se couchant, c'est-à-dire les coudes sur la table, les mains soutenant la tête, et dans un état de méditation.
11 donnait aussi des leçons de philosophie et soutint, sur cette branche des connaissances humaines, une thèse dont le titre révèle suffisamment les aptitudes sérieuses de son esprit : « De la recliiude que l'élude des matliémnliques imprime au jugcmenl dans son application aux sciences. » On rapporte qu'il concourut à peu prés à la même époque pour les jeux floraux, et qu'il fut couronné.
Il ne tarda pas à entrer dans une famille riche et honorable, et fit l'éducation des deux fils, dont l'un embrassa la carrière de la magistrature, et l'autre celle de la haute finance. Il suivit, en même temps, les hôpitaux et les cours de l'École de médecine de Toulouse, passa ses examens d'une manière brillante et s'y fit recevoir docteur au mois de décembre 1773.
Après un séjour de quelques années dans cette ville, et désirant
acquérir des connaissances plus étendues, il s'achemina, au commencement de 1774, vers la célèbre université de Montpellier, veuve depuis peu de temps de sa plus grande illustration, Roissier de Sauvages, et où le mérite de Barthez commençait à percer.
Là, comme à Toulouse, il entra dans une famille des plus recommandablcs pour faire l'éducation du fds de la maison, qui devint plus tard officier du génie d'un grand mérite. C'est à tort que Cuvier a avancé que Pinel avait formé à Montpellier un établissement pour se procurer des moyens d'existence. Le temps que lui laissait cette éducation était employé à se perfectionner dans les langues anciennes, à assister aux cours de médecine, d'histoire naturelle et de chimie, et à composer, pour les aspirants au doctorat, des thèses qui étaient des modèles et des chefsd'œuvre d'une correcte et élégante latinité. 11 choisissait de préférence des questions relatives à l'hygiène, branche de la médecine pour laquelle il avait un penchant tout particulier.
Pinel fit connaissance, dans cette ville, avec un jeune homme d'une imagination ardente, passionnée et impatiente, qui s'essayait dans les diverses branches de la littérature et dont les travaux restaient stériles. Pinel le ramena à des idées plus positives en lui donnant des leçons de mathématiques, en l'engageant à lire et à méditer avec lui principalement les oeuvres d'Hippocrate, de Plutarque et de Montaigne, et à suivre ensemble les cours de médecine et des sciences accessoires. A partir de ce moment, ils conçurent l'un pour l'autre un attachement que le temps et les distances n'aiTaiblirent jamais. Ce condisciple, cet élève, arrivé plus tard, sous le Consulat et le premier Empire, aux plus hautes dignités, aux honneurs scientifiques les plus élevés, était l'illustre Chaptal, comte de Chanteloup, qui conserva toujours un souvenir reconnaissant des leçons et des conseils de son ami.
A la même époque, Pinel, qui, comme je l'ai dit, s'était fait recevoir docteur en médecine à Toulouse, tint à honneur de prendre le même grade à Montpellier. 11 se lia avec un jeune étudiant anglais. L'un et l'autre s'enseignèrent réciproquement les langues anglaise et française. On raconte qu'en quittant Montpellier pour aller ii Paris, vers le commencement de 1778, et non de 1772, comme on l'a dit et répété dans plusieurs notices biographiques, ils furent arrêtés en route parce qu'ils étaient sans passe-ports, et voyageaient avec une simplicité qui avait inspiré tout d'abord peu de confiance aux autorités locales. Ils purent cependant, après quelques explications, continuer leur roule. Quarante-trois ans après, vers 1820, le compagnon de Pinel, devenu dans son pays un mé-
(lecin crlèhie, vint visilor la France, et présenta sa famille à railleur de la Nosograpliie.
Pinel avait des lettres de recommandation pour Cousin, chez leijuel il se présenta dès son arrivée. Ce gi'and géomètre, frappé des connaissances étendues de Pinel en i)ialiiémati(]ues, s'eni})ressa de lui procurer des élèves dont les leçons, convenablement rétribuées, lui assuraient une honorable aisance et le mettaient à même de pouvoir se livrer à l'étude des lettres, des sciences et surtout de la médecine. •
Le hasard voulut (|ue Pinel habitai la maison où était un jeune étudiant fort sUidieu.x, pour le([uel il sentit une sympathie des plus vives, ((ui fut pleinement partagée; il s'établit enire eux une étroite et durable amitié; cet ami de mon oncle était l'excellent Desfonlaines, devenu plus tard professeur de botani(pie au Jardin des plantes, et membre de l'InsliUil.
liienlôl la positilion de Pinel devint encore plus indépendante, et il put se passer de donner des leçons de mathématiques ; dès lors, il suivit plus assitlùment les hôpitaux, fiéquenta les bibliothèques el les académies, traduisit des ouvrages, écrivit dans plusieui'S recueils scienliliques , notamment dans le JoufiNAL de Paius où il fit paraître des articles nombreux de médecine, de physi(jue el de philosophie, exerça la médecine, eut une clientèle peu nombreuse niais choisie. Vers la fin de 1782, il fut chargé de la direction de la Gazette de santé, où j'ai déjà dit (ju'il publia une partie de son Traité d'hygiène. En 1784, il traduisit de l'anglais les InslUulions de médecine pratique de Cullen, traduction qui lui hit payée, comme il nous l'apprend, 1,000 francs, et qui parut en 17(Sd el non en 1781, comme le disent les biographes.
Les études philoso1:)hiques el mathématiques de Pinel l'avaient porté naturellement à méditer les œuvres de liorclli, pour lesquelles il s'était passionné. On sait que le médecin na|)olitain avait cherché à appliquer avec un grand laknt, el souvent avec succès, les lois de la slati(pie et de la mécani(iue à la physiologie. Le médecin h'ançais avait composé deux mémoires, l'un relatif aux mouvements partiels des extrémités, qu'il avait lu à la Société royale de Montpellier, en 1777; l'autre aux mouvements d'ensemble, qu'il avait l'intention de lire à l'Académie des sciences de Paris; ils furent insérés en partie dans des articles de chirurgie, d'anatomie comparée et de zoologie, qu'd publia dans des recueils périodiques En 1785 et 1786, il avait communiqué à l'Académie des sciences des mémoires sur diverses luxations, dont des extraits furent reproduits dans les journaux scienliliques de l'époque. En 1786, il fit paraître dans le Journal de piiYSKjUEun travail sur les