CAS. PINEL
vices originaires des parties 'génitales, et sur les caractères apparents ou réels des licrniapliroiiites, basé sur un cas qu'il avait eu sous les yeux ; plus tard, trois autres mémoires, le premier sur la structure et la conformation de la tête de l'éléphant, le deuxième sur la rétractilité des ongles chez certains carnassiers, le troisième sur les moyens de préparer les quadrupèdes et les oiseaux. En 1788, il donna une nouvelle édition de Raglivi avec notes et commentaires; de 178S à 1791, on publia un abrégé des Transi ICI ions philosophiques, et Pinel, sur quatorze volumes, en traduisit trois à lui seul, l'un sur la chimie, un autre sur l'anatomie et la physique animale, et un troisième sur la médecine et la chirurgie. 11 travailla aussi à un autre volume consacré à la matière médicale et à la pharmacie. Vers 1793, il fit une note intéressante sur l'ossification d'un cerveau qui avait été montj^é en 1753 à l'Académie des sciences par Baron, et que Deyeux avait conservé.
En 1783, la perte cruelle d'un ami conduit à la manie par un excès d'enthousiasme pour la gloire, et l'insuffisance des moyens pour la combattre, dirigèrentson esprit vers l'étude de l'aliénation mentale, et, comme il le dit lui-même plus tard, dans son Mémoire sur le traitement moral de la folie et dans son Traité médico-philosophique, son admiration pour les préceptes judicieux des anciens à l'égard de cette maladie fut encore augmentée, et, dès lors, il commença et fit, pendant cinq années suivies, des observations sur la. manie et sur l'application des remèdes moraux dans une pension d'aliénés (maison de santé Delhomme). A partir de cette époque, Pinel fit paraître, dans la Gazette de santé, des articles qui se rattachaient aux affections nerveuses et mentales. En 1788, il communiipia à la Société royale de médecine un travail sur la distinction des diverses espèces de manie et sur les moyens d'en diriger le traitement, résultant des observations faiti's à rétablissement Celhomme ou dans sa pratique particulière ; en 1789, il publia dans le même journal une note intitulée : Observations sur le régime moral qui est le plus propre à rétablir, dans certains cas. la raison égarée des maniaques. Il écrivit aussi, dans le Journal gratuit de santé, en 1790, un mémoire plein d'intérêt ayant pour titre : Réflexions médicales sur fétat monaslique^ où se trouve une histoire remarquable de mélancolie éro • tique guérie par les travaux du jardinage et par les bains. Dans les premiers mois de 1791, il inséra dans le journal intitulé : La médecine éclairée par les sciences physiques, de Fourcroy, plusieurs articles sur la mélancolie suicide; le 30 août 1791, et non en 1792 comme l'a avancé Pariset, la Société royale de médecine avait proposé un prix sur la question suivante : « Indiquer les moyens
les plus efficaces de traiter les maladea dont l'esprit est aliéné aimnt Cûije de vieillesse. » Pinel envoya un nii''inoii'e (jui l'ut nieutionné honorablement le 28 août 1792, et qui avait donné luk; haute idée de l'auteur aux juges chargés de l'examiner et dont Tliouret faisait partie ; ce travail avait pour épigraphe ces mots de Celse : « Gerere se pro cujusque natunt necessnrium. »
Cabanis, Cousin et Thouret, amis de Pinel, furent placés à la tôte de l'administration des hôpitaux, dont quelques-uns, et entre autres Bicêtre, étaient dans un état déplorable; ils connaissaient tous son mérite et les études (ju'il avait déjà laites sur la folie ; ils pensèrent qu'il était le seul homme de France, comme le dit Pariset, capable de remédier aux maux et aux désordres (jui régnaient dans la division des aliénés : aussi s'empressèrent-ils de le faire nommer médecin en chef de cet hospice.
C'est pendant les orages de* la Révolution, à une époque mémorable mais sanglante de notre histoire, qu'eut lieu celte nomination. J'ai déjà fait connaître que les biographes ne sont pas d'ac-' cord sur l'époque précise où elle fut faite ; les uns prétendent que ce fut au commencement, les autres à la fin de 1792. De plusieurs passages du Traité médico- philosophique., on pourrait inférer que Pinel était déjà à Bicôtre en 1792 : ainsi, il rend compte des massacres du mois de septembi e et rapporte un é[)isode fort dramati(jue à ce sujet; il semblerait évident, d'après ce qu'il dit, qu'il aurait été sur les lieux dans ce moment. Dans une partie du même livre, il s'exprime ainsi : « Mes observations furent reprises à Bicêtre par ma nomination, la première année de la Révolution. » Par Ri'voladon, il diîvait entendre la Républi(juc. Dans la Nosographie, il dit : « Ma nomination à la place de médecin en chef des infirmeries de Hicètre, vers l'an l" de la République. » Tandis que, dans d'autres chapitres, il écrit : « L'hospice de Bicôtre, confié à mes soins, à titre do méde'cin en chef, durant les années II et lll de l'ère ré|iul)licaine, m'ouvrit un champ libre pour poursuivre ces recherches commencées à Paris depuis quelques années. » Les lettres que je possède, écrites en février, juillet et novembre 1792, en janvier 1793, ne font nullement mention de son séjour à Bicêtre; d'un auire côté, le registre de cet hospice fixe sa nomination au 25 août 1793 et son installation dans les premiers jours de septembre, date, comme je l'ai dit , qui concorde avec la fin de l'an l''' de la République. On doit croire d'après cela que ce fui vers les derniers mois de 1793, et non de 1792, que Pinel se présenta à l'hôtel de ville pour demander l'autorisation à la commune de faire enlever les chaînes aux aliénés de Bicêtre, puisque Couthon, qui présidait cotte assemblée, s'était éloigné de la scène politique dans la dernière moitié de l'année
1792, et n'y avait reparu qu'en janvier 1793 ; d'ailleurs, ce fut probablement le tribunal révolutionnaire nommé après le 10 août (le celle année dont il doit être ici question.
Quoi qu'il en soit, que Pinel ait éié nommé en 1792 ou en
1793, cela importe peu; ce qui importe à connaître et qu'il ne faut pas oublier, ce qui est un de ses plus beaux titres devant la postérité, c'est que, peu de temps après son installation à Hicêtre, il réalisa en partie les idées de réforme qu'il avait conçues et déjà appliquées sur un plus petit théâtre, et changea ainsi le sort des aHénés. C'est cette réforme philosophique autant que médicale, continuée el achevée par Esquirol et M. Ferrus, qui a totalement transformé les asiles où ils sont reçus.
On ne saurait, de nos jours, se faire une idée de la situation déplorable où étaient ces maisons. Qu'on se figure des cachots bas, humides et infects, sans lumière et sans air, désignés sous le nom de loges, présentant un mauvais grabat ou une paille pourrie jonchant le sol de pierre; qu'on se ligure des êtres humains nus ou couverts de haillons, presque toujours furieux, enchaînés et renfermés dans ces lieux de désolation et de misère, véritables lombes d'où ils ne sortaient que pour être transportés à leur dernière demeure; qu'on se ligure des gardiens féroces pris parmi les condamnés, les traitant comme des brutes, usant à leur égard des moyens les plus barbares, les accablant d'injures ; se livrant envers eux aux railleries les plus insultantes, les frappant imjùtoyablement ou engageant avec eux des luttes terribles et souvent sanglantes; leur jetant une nourriture grossière, insuffisante; les laissant manquer d'eau pour étancher leur soif, de couvertures pour se garantir du froid des hivers ; les exposant à la risée des visiteurs curieux de ces tristes spectacles ; qu'on se figure ces malheureux réputés incurables, abandonnés par leurs familles, privés de soins médicaux, pâles, hâves, décharnés, croupissant dans leurs propres déjections, gémissant sous le poids des fers qui déchiraient leurs membres, exténués par des émissions sanguines répétées, exaltés par le sentiment de leurs horribles souffrances el par le traitement inhumain que leur faisaient subir leurs indigues geôliers, el l'on n'aura qu'une idée très incomplète de l'étal affreux des asiles d'aliénés eu général, et de Bicèlre en particulier.
Le cœur compatissant de Pinel fut navré de douleur à la vue d'un pareil spectacle et à l'aspect de ces pauvres insensés dont la raison, chez quelques-uns, n'était peut-être pas éteinte sans retour. Semblable à un nouveau Messie, il entreprit l'œuvre de régénération et de délivrance à laquelle la Providence l'avait destiné ; avec lui la bonté et la douceur, la pitié el l'humanité, la justice et
la philanthropie, la philosophie et la science, firent aussi leur entrée dans ce séjour de l'infortune et du désespoir.
Pinel avait trouvé, coniiiie surveillant à Liicèlre, Pussin, homme d'un sens droit, quoique sans instruction, qui comprit ses idées et le seconda dans ses vues de réforme ; il ouhlia alors, comme il le dit, qu'un bonnet de docteur avait orné sa tète; il eut avec lui de nombreux entretiens pour connaître les antécédents de ces malades, et des conversations fréquentes avec ceux qui pouvaient le comprendre ; il étudia leur caractère, llatla l'amour-propre de quelques-uns, promit de satisfaire leurs désirs raisonnables, combattit avec aménité et bienveillance, parfois avec fermeté, les idées délirantes de certains autres, tâcha de capter la confiance de tous, leur donna l'espoir d'un* meilleur sort, et même du refour dans leurs familles, à la condition qu'ils suivraient ses avis et ne se livreraient plus à leurs extravagances et à leurs actes désordonnés. Qiian(l il eut la certitude que son influence et son ascendant sur eux étaient établis sur des bases suffisantes, il entreprit de les délivrer de leurs chaînes, de les faire sortir de leurs réduits sombres et malsains, en leur accordant tout d'abord une liberté limitée dans les préaux de leurs divisions respectives.
Le pouvoir de celte époque était ombrageux, et Pinel était suspect et surveillé; aussi ce ne fut qu'avec peine et après des demandes réitérées qu'il obtint l'autorisation de faire briser les fers des aliénés, tant les hommes qui gouvernaient, à cette époque, la France, étaient naéfiants et voyaient même dans l'affranchissement des fous, ces esclaves et ces victimes de l'ignorance cl de la barbarie, un acte qui pouvait être favorable à l'aristocratie et attentatoire aux institutions de la Piépublique.
Le fameux Couthon, (jui présidait la redoutable commune de Paris, lorsque Pinel vint y demander cette autorisation, se transporta le lendemain à Bicêtre, pour s'assurer par lui-môme qu'une pareille demande ne cachait aucun [trojet contre le gouvernement démocratique. Lorsqu'il vil les aliénés dont Pinel voulait faire tomber les fers, il se tourna vers lui et lui dit: c( Es-lu donc fou toi-même de vouloir délivrer ces bêtes féroces? — Non, lui répondit Pinel avec simplicité et fermeté, car j'ai la certitude que ces malheureux ne sont aussi violents et aussi insensés que parce qu'ils sont enchaînés, j'ai la conviction (|ue, lorsqu'ils ne le seront plus, ils se calmeront et redeviendront peut-être raisonnables. — Fais comme il te plaira, » dit Couthon en se retirant.
Dès ce moment Pinel se mit à l'œuvre, et, le lendemain, il fit enlever les chaînes à une cinquantaine d'aliénés et à (rente autres quelques jours après. C'est cette belle et admirable scène de science et d'humanité qui fait tant d'honneur à Pinel, et dont sa
famille est si justement fière, que l'Académie de médecine a voulu consacrer par un souvenir durable en la faisant reproduire dans un tableau qui orne la salle de ses séances.
Cependant, dans ces temps-là, les actes les plus honorables étaient souvent mal interprétés, et la malveillance, l'ignorance ou le fanatisme politique les montraient quelquefois sous un jour odieux. On avait répandu le bruit (|ue c'était dans de mauvaises intentions que Pinel avait fait enlever les chaînes aux aliénés, et, sous ce prétexte, des forcenés le conduisaient un jour à la lanterne. Chevingé, ancien soldat aux gardes françaises, lui sauva la vie en l'arrachant de leurs mains. Cet homme était un de ces fous ([ue Pinel avait délivrés, qu'il avait guéri, et pris ensuite à son service.
Les réformes opérées par Pinel ont eu, au point de vue médical et philanthropique, un retentissement immense dans tous les pays civilisés où depuis, quoique lentement, elles se sont étendues aux applaudissements des âmes généreuses et éclairées. Il ne faut pas oulDiier, d'ailleurs, (jue ces pensées d'amélioration étaient dans tous les esprits, que la philosojjhie du xviii* siècle tendait à les faire éclore, qu'elles étaient partagées même par le pouvoir, et que, depuis dix ans , on cherchait à les introduire dans les maisons d'aliénés.
Des tentatives de ce genre avaient été faites partiellement dans diverses contrées, et quelques médecins en particulier, dans les hôpitaux qu'ils dirigeaient, avaient essayé de changer le système abominable suivi à l'égard des fous : ainsi à l'hôpital de Saragosse, en Espagne, on accordait depuis longtemps aux malades une certaine liberté, et l'on employait le travail manuel avec avantage. Cet asile, ouvert aux aliénés de tous les pays et de tous les cultes, portait pour inscription : f/rftjs et orbis. En Hollande, en Belgique, en Savoie, en Angleterre, en France, dans quelques asiles, on s'était efforcé aussi d'adoucir le sort de ces malheureux. Mais qu'étaient donc tous ces essais informes et timides, ces ébauches incomplètes, ce retour vers les préceptes des anciens, que Pinel avait préconisés et mis en pratique dix ans avant son arrivée à nicêlrc, auprès de cette réforme radicale basée sur les principes les plus rationnels de la médecine et de la philosophie, empreinte du véritable esprit de charité qu'inspire le christianisme, à laquelle la postérité reconnaissante a justement rattaché le nom de l'aliéniste français?
Après quatre années de recherches, soit à Ricêtre, soit à la Sal-pôtrière, dont il était devenu le médecin en chef, Pinel en publia e résultat dans les Mémoires de la Sociélé médicale d^cmidalion pour l'an V et l'an VI; ces travaux, réunis à ceux qu'il avait faits avant son entrée à Bicêtre, lui servirent à composer la première
édition de son Traité médico-philosophique sur l'aliénation menlale en l'an IX (1 800). Il les compléta plus tard par de nouvelles observations et des considérations plus étendues, en donnant la deuxième édition en 1 809.
On ne saurait contester l'originalité, le haut mérite et la grande portée de cette œuvre didactique (|ui a rendu d'imn)enses services en vulgarisant les doctrines de Pinel. Lorsque parut ce traité, la science mentale manquait d'ouvrages qui pussent servir de guides en pareille matière ; les quelques livres anglais (|ui avaient été imprimés dans les vingt-cinq dernières années du xviii" siècle, comme ceux d'Arnold, de Chrighton, Ferriar, llasiam, Perfect, etc. , n'offraient qu'un intérêt médiocre, des préceptes vagues, insullîsants, aucune vue médicale vraiment élevée et capable de pouvoir diriger le médecin dans le chaos et l'état déplorable où se trouvaient les asiles d'aliénés. Ceux qu'on avait édités en Allemagne et en Italie, sans excepter les travaux de Locher, de Greding, de Langermann, de Chiarugi, n'avaient pas plus de mérite. A Chambéry, le docteur Da(|uin avait publié vers le milieu de 1791, et plus tard, eil 1804, un travail intitulé : De la philosophie de la folie ^ qui est resté presque toujours inconnu, et n'a pas même été indiqué par la plupart des aliénistes et des biographes. Ce livre, quoique inspiré t)ar des sentiments généreux et philanthropiques, et recommandable à plusieurs titres, est cependant dépourvu d'érudition, de science, de notions spéciales ; il est écrit d'un style incorrect et contient une foule de propositions erronées, telles que celles relatives au suiciile, à la curabilité de la folie, aux désirs vénériens des aliénés, à riulliience de la lune, à l'emploi des moyens contcntifs, etc. La classilication des affections mentales ne saurait soutenir le nioindre examen. Dans la deuxième édition, dédiée à Pinel, l'auteur n'a nullement profité des pro.^rès (ju'avait faits la science mentale ; il se borne à louer et à exalter le traité médico-philosophique. Voici quelques mots de sa dédicace : « J'avais adressé la première édition de cet ouvrage à l'humanité, parce que le sujet paraissait m'en faire lui devoir; mais aujourd'hui j'en remplis uu bien plus satisfaisant pour moi, monsieur, et bien plus conforme à la chose , en vous dédiant cette seconde édition, parce que vous êtes cette précieuse vertu même personnifiée. Votre écrit sur la manie peint tout à la fois les sentiments généreux d'une belle ilme et la fécondité du génie ; on y trouve cette sensibililésympat/ifsanteaux maux d'autrui à côté des ressources salutaires de l'art pour les soulager.»
Personne, et Daquin encore moins qu'un autre, n'avait contesté à Pinel la gloire (jue lui ont acquise les réformes opérées à Bicêtre ; cependant, depuis quelques années on a cherclié, non à en ternir l'éclat, c'eût été difficile, mais à l'amoindrir en voulant la
faii'o partager à l)a(|uin, prétendant qu'à ce dernier appartenait la priorité de la réfornio du traitement de la folie. Je crois avoir réduit dans un autre éci'it (voir ma note sur la réforme du traitement des aliénés, 1854, et mes lettres dans le Journal des connaissances médicales, du docteur Gaffe, 1858) ces prétentions à leur juste valeur, et avoir montré que le médecin compatriote de Daquin qui les avait soulevées, et les deux autres confrères non moins honorables qui avaient soutenu son opinion, n'avaient pas suffisamment étudié la question et ne connaissaient pas les travaux de Pinel. Ils avaient eu le tort de confondre deux choses bien distinctes et bien différentes : la priorité des idées sur le traitement moral, que Pinel n'avait cessé dans ses écrits de faire remonter aux anciens, à Arétée, à Celse, à Cœlius Aurelianus, et l'application, la réalisation de ces mêmes idées, qui ne pouvaient avoir lieu fructueusement que sur un vaste théâtre, comme Bicôtre ou la Salpêtrière, d où elles devaient porter leur salutaire influence dans le monde entier.
Comparant seulement les dates de la publication du Traité de la philosophie de la folie et du Traité médico-philosophique, sans tenir compte de tout ce qu'avait fait Pinel avant son arrivée à Bicêtre, on a soutenu que Daquin avait précédé Pinel dam la réforme du traitemenl des aliénés ; qu'il avait exprimé des idées nouvelles; qu elles étaient neuves et hardies pour le temps où elles furent promulguées; qu'il devait être regardé comme Vinvenleur de la méthode du traitement moral ; que ses idées étaient le germe fécond des grandes réformes accomplies par Pinel, Esquirol, Conolly et Leuret; que, le premier, il avait indiqué et tenté celle à laquelle Pinel a attaché son nom. Il est impossible, quand on s'est donné la peine d'étudier l'histoire de la médecine mentale, qu'on est au courant des travaux de Pinel, qu'on a lu attentivement le livre de Daijuin, d'admettre de pareilles propositions: en effet, ce médecin n'a émis aucune idée neuve, et l'on citerait dans les auteurs une foule de passages où ce qu'il a écrit a été exprimé plus formellement et plus scientifiquement ; on verrait même que ses pensées philanthropiques ne sont qu'un pâle rellet et une répétition de ce qui avait été dit avant lui ; il n'a inauguré aucune réforme, il n'a pas fait briser les chaînes puisqu'il n'en parle même pas, et qu'à sa mort, vingtcinq ans environ après, les aliénés de l'hôpital de Chambéry étaient dans l'état où il les avait trouvés, et qu'aucune des améliorations qu'il avait proposées, aucun des désirs, aucun des vœux qu'il avait exprimés n'avait été ni pris en considération ni réalisé.
Da(pùn s'était borné à faire pi'omener individuellement quelques-uns de ses malades dans un enclos ou verger de cet asile, où il avait même reconnu qu'il était impossible de les laisser, parce qu'ils détruisaient les fruits; il s'était apitoyé sur leur sort, leur
avait procuré quelques adoucissemenls, s'était plaint de ne pouvoir mieux faire, et cependant on a votdu citer ses bonnes intentions émanées d'un cœur généreux, niais impuissant, ses essais avortés, sans portée, sans résultat, comme une innovation et même comme une inauguration de réforme. Je demande à tout homme impartial ce qu'il peut y avoir de commua entre les actes tout à fait incomplets et prestiue inconnus de Daquin et ceux si féconds en heureuses conséquences de Pinel.
Je crois devoir ajouter un mot sur la question du silence gardé par Pinel à l'égard de Daquin, et derrière laquelle on s'est retranché, dans l'impuissance où l'on était de répondre à des objections appuyées sur des faits, des dates et des chiffres. On a été jusqu'à prétendre qu'il avait agi ainsi sous l'inlluence d'un sentiment de rivalité et de jalousie. De pareilles insinuations ne sauraient atteindre Pinel, dont la moralité et la probité scientifiques sont audessus de ces attaques rétrospectives dirigées contre sa mémoire ; et si quelque chose doit étonner, c'est qu'elles soient sorties de la plume d'hommes honorables qui, en exhumant le livre ignoré de Daquin, ont essayé de lui faire une réputation aux dépens de celle de Pinel.
Le silence de Pinel peut s'expliquer, il me semble, tout simplement, et l'on doit supposer : ou bien que le Traité de la philosophie de la folie lui a été inconnu ; ou bien, ce qui me paraît plus probable, qu'il ne se l'est pas rappelé au milieu de ses nombreuses occupations.
Quoi qu'il en soit, je pense qu'il était parfaitement en droit de se taire, car les compliments flatteurs de Daquin ne le forçaient pas à dire sa façon de penser sur son livre, dans lequel il y avait beaucoup à critiquer; la seconde édition n'était qu'une paraphrase de la première, nullement au niveau de la science : l'auteur n'avait pas profité des travaux si éminents de l'aliéniste français, qui pouvait s'en plaindre avec raison.
En France il n'y avait aucune œuvre traitant ex professo de la folie ; dans les vingt dernières années du siècle, parurent : ^"une instruction pleine d'intérêt rédigée par ordre du gouvernement, par Colombier et Doublet (1785); 2" quchpies vues de Tenon (-1788); 3" un travail d'Iberli sur l'hôpital des fous de Saragosse (1791); 4" un rapport lu à l'Assemblée nationale par Larochefoucauld (1791); 5" quelques aperçus de Cabanis (1793); 6" une description de la maison d'aliénésd'Amsterdam, parThouin (1796); 7" des lettres dans la Bibliothèque britannique sur un nouvel établissement pour la guérison des aliénés, par le docteur Larive (1798), et enfin les articles et mémoires de Pinel, dont j'ai parlé (1784-1798).
C'est dans ces conditions et dans ces circonstances que le Traité médico-philosophique sur C aliénai ion mentale fut publié.
Donner un aperçu historique sur les maladies mentales ; discuter la valeur des ouvrages qui en traitent; classer ces alfections en quatre principales divisions, dont une, la mélancolie, présente deux formes différentes, soit qu'il y ait oppression ou expansion morale; offrir un choix d'observations ; porter la lumière sur les causes les plus fréquentes; faire comprendre toute l'importance des disposi- . lions natives, des différenti'S passions, etc., sous le rapport étiolo->' giquc et l'utilité des connaissances psychologiques; déterminer les caractères somatiqucs et psychiques de chaque genre ; peindre et faire connaître, le premier, celte espèce d'aliénation mentale consistant plutôt dans la perversion des facultés atTectives, des instincts, des penchants, du sens moral, que dans la lésion des facultés intellectuelles qui sont ou paraissentcomplétenient intactes; développer les doctrines médico-légales qui découlent de l'existence de ces manies sans délire, de ces folies morales, de ces monomanies instinctives, parfois transitoires; montrer aux juges qu'une foule d'individus présentés comme coupables et condamnés comme criminels, ne sont que des fous; arracher à l'échafaud ou au bagne de malheureux malades, ouvrir ainsi aux aliénistes modernes une voie nouvelle qu'ils devaient parcourir avec succès au profit de la justice et de l'humanité; indiquer les règles générales pour la distribution des asiles; établir les préceptes généraux à suivre dans le traitement physique et moral; faire voir l'utilité et la nécessité du travail manuel, de l'isolement; pi'oscrire énergiquement tous les moyens violents; dresser des tables statistiques ; saper les vieux préjugés avec les armes de la logique et de la science; renverser l'édifice vermoulu élevé par l'ignorance, la barbarie et l'inhumanité ; ne pas se contenter seulement de donner des préceptes et des conseils, mais encore les appliquer et les réaliser, aux dépens parfois de sa santé, de son repos et de sa liberté; s'élever à des considérations générales pleines de vues philosophiques et médicales du plus haut intérêt ; tel est, en résumé, le vaste plan que Pinel s'était proposé et ((u'il a si dignement exécuté.
Que la classsiiication de Pinel soit défectueuse, qu'elle demande des modifications déjà faites, en partie, par Esquirol et M. Ferrus, ses élèves, ses savants et dignes continuateurs, j'en conviens ; toutefois, elle n'en est pas moins la base de toutes celles qui ont été proposées jusqu'à ce jour.
Si Pinel a confondu parfois la démence et l'idiotisme; s'il a mis dans les manies des délires partiels sous le nom de manies sans délire; si, sous le rapport de quelques formes et espèces de folie,
sous celui du siège et de ranalomie j)athologi(iue, son ouvrage laisse à désirer, il faut reconnaître, en revanche, qu'il a tracé d'une main sûre, vigoureuse et expérimentée, tout ce qui a trait au régime moral et physique, et (|ue, depuis, on a ajouté bien peu de chose sur ce point.
Le livre de Pinel est plus qu'une œuvre médicale, c'est encore un ouvrage rempli de vues pliilosophi(|ues, de préceptes moraux, d'enseignements qui peuvent être aussi utiles aux médecins qu'à ceux t|ui s'occupent de psychologie, d'éducation, de législation, do justice et d'administration, et Pariset ne craint pas de dire qu'il devrait être le manuel des médecins et des administrateurs.
La thérapeutique morale de Pinel est non-seulement basée sur la science la [)lus éclairée, sur l'expérience la plus consonmiée, mais encore sur les vertus les plus pures, les sentiments les [ilus honnêtes et les plus nobles, tels que la justice, la douceur, la bonté et la charité; aussi peut-on dire qu'elle sera toujours, dans tous les lieux, dans tous les temps, comme elle l'est aujourd'hui, la partie de la médecine mentale la plus vraie, la plus positive et la moins contestable.
En 1798, parut la première édition de la Nosographie philosophique, dont la sixième fut publié en 1818.
Je n'ai pas à l'aire connaître ici, car tous les médecins le savent, l'immense révolution médicale que produisit l'apparition de la Nosographie, qui, pendant vingt ans, fut le seul guide des étudiants et des médecins, soit en France, soit à l'étranger; je dirai seulement (|ue cet ouvrage mit le comble à la réputation de l'auteur.
Dupuylren a avancé, à tort, que la Nosographie fut désignée pour les prix décennaux; il paraît, d'après ce qu'a écrit Pariset, que Ilallé, qui était le rapporteur de la commission instituée à cet effet, ne voulut pas se prononcer entre les concurrents, Corvisart et Pinel, tous les deux ses amis. Mais il est facile de se convaincre, en lisant son remarqual)li> rapport, que le parallèle était tout à fait en laveur de Pinel. Pouvait-il en être autrement? En effet, l'un de ces ouvrages est limité à la description des alfections de l'appareil de la circulation, l'autre embrasse l'ensemble de toute la pathologie interne. D'un côté, une étude peu életulue, des recherches fort restreintes, des observations bornées aux maladies du cœur et des gros vaisseaux; de l'autre côté, une doctrine nouvelle à établir, une classification à créer, des travaux considérables à consultiîr, l'analyse philosophique à porter dans un dédale mextricable ; de l'ordre, de la méthode, de la simplicité, de la clarté à mettre dans une science que les diverses théories, les systèmes nombreux avaient rendue, non-seulement plus obscure, plus inintelligible, mais encore plus incertaine ; le soli-
disnie et l'iiumorisme surtout à combattre dans leurs prétentions exclusives; des efforts incessants pour ramener la médecine aux vrais principes tracés par Hippocrate : telle est, en ciuelciues mots, la diirérence immense qui existe entre le livre de Corvisart et celui de Pinel, et que Hallé fit ressortir avec tant do talent.
Pinel a donné un Traité sur la médecine clinique, qui a eu trois éditions de 1 802 à 1 8 I 5 ; il a écrit dansl'^'jiCî/c/opc'd/e méthodique, dans ]e Dictionnaire des sciences médicales, et dans les recueils de. l'Institut.
On ne doit pas oublier que c'est à des réflexions ou à des considérations sur l'inflammation, faites par Pinel en '1791, que le Traité des membranes dut sa naissance, et que, comme le dit Dupuytren, une étincelle de son çfénie alluma celui de Bicliat.
Pinel avait été appelé dès 1794, au moment de la création de l'Ecole de santé, à la chaire d'hygiène, conjointement avec Hallé, puis à celle de pathologie interne, à la mort do Doublet, en 1795, et maintenu dans la même chaire lorsque la Faculté de médecine fut instituée. Nommé membre de l'Institut, en 1 803, dans la section de zoologie, chevalier de la Légion d'honneur lors de l'institution de cet ordre, médecin consultant de l'Empereur en 1805, chevalier de Saint-Michel en 1818, membre honoraire de l'Académie do médecine à sa formation , il fut un des onze professeurs qu'atteignit l'ordonnance de dissolution de la Faculté de médecine, en 1 822.
Pariset et Cuvier ont représenté Pinel dans une position des plus malheureuses pendant les premières années de son séjour à Paris; c'est là une erreur démentie par les lettres mêmes de mon oncle. Cuvier prétend aussi qu'il se trouvait dans un état mélancolique grave par suite de sa pénurie, et qu'il serait tombé dans le désespoir sans son ami Savary, qui releva son courage, et lui procura quelques distractions: c'est une histoire qui n'a pas plus de fondement que celle qu'il raconte en disant que sa seule ressource pour pourvoir à ses besoins fut de se placer dans un établissement d'aliénés. Il ne demeura jamais dans la maison Belliomme, el en fut simplement le médecin. Ce qu'il y a de très positif, c'est qu'il trouva, dès son arrivée à Paris, par l'entremise de Cousin, comme je l'ai déjà dit, des leçons de mathématiques dont les honoraires suffisaient amplement à ses goûts simples et modestes; sa correspondance ne laisse à cet égard aucune espèce de doute.
Pinel avait fait connaissance avec la plupart des hommes célèbres dans les lettres et dans les sciences de cette époque, avec d'Alembert, Condorcet, Hallé, Lavoisier, P)erthollet, Labillardière, Daubenton, Savary, Fourcroy, Thouret, Cabanis, Roussel, etc., et s'était lié avec plusieurs d'entre eux. Ces deux derniers l'intro-
duisirent dans la société si choisie, si recliercliée, si spirituelle de madame Helvétius, qui présidait à ces réunions avec une grâce et une amabilité qui en augmentaient encore le charme.
Pinel avait eu toujours une grande timidité et une modestie telles qu'elles paralysaient ses moyens, surtout devant les étrangers; il s'exprimait d'ailleurs avec une certaine difliculté, et ne pouvait coordonner et classer assez vile les idées nombreuses qui naissaient dans son esprit, de sorte qu'il éprouvait un embarras, une espèce de contrainte et de réserve qui le faisaient mal apprécier par ceux qui ne le connaissaient point. On raconte que son ami Uesfonlaines l'ayant présenté à Lemonnier, médecin de Louis XVI, pour le faire nonuner médecin des tantes du roi, il dit à peine quelques mois, et resta muet devant les princesses, qui, connue l'archialre, eurent une assez triste opinion de son mérite, et ne l'acceptèrent point.
Pinel avait concouru trois fois pour une chaire de docteur-régent de la Faculté, et avait constamment échoué ; vers 1784, il se présenta de nouveau, croyant avoir, celte fois, des chances plus nombreuses de succès. Le hasard, ou plutôt la lalalilé qui le poursuivait, lui donna pour concurrent un homme qu'il avait connu à Montpellier, et qui était venu, à celte époque, le prier de faire sa thèse; comme il s'était vile aperçu qu'il était d'une ignorance extrême, il choisit un sujet qui pouvait convenir le mieux à ses aptitudes, et lui composa une thèse sur l'équitation, jugeant qu'en sa qualité d'ancien gendarme, il pourrait la soutenir avec moins de diflicullé; le candidat, en eOet, fut reçu avec applaudissements. Ce succès l'avait enhardi, et il se présentait à Pai is pour disputer la chaire de docteur-régent. Il avait une grande stature, sa parole était sonore et facile, son assurance imperturbable, et son savoir à peu près nul. Pinel avait une taille au-dessous de la moyenne, son air était embarrassé et craintif, sa voix faible, sa diction pénible ; il va sans dire que le ci-devant gendarme l'emporta, et que le futur auteur de la Nosographie ne fut pas reçu. S'il eut le déplaisir de ne pas être admis, et de se voir préférer un sot plein de morgue et de fatuité, il s'en consola facilement en riant avec ses amis du tact et de l'appréciation de ses juges, et en démontrant algébriquement les chances que les concours peuvent offrir quelquefois à la mémoire fidèle, à la faconde, ix l'audace de concurrents d'une instruction médiocre et d'une confiance vaniteuse.
Pinel avait une âme tendre et sensible ; il aimait le grand, le beau et le sublime; il avait toujours conservé du goût pour la poésie, qu'il avait cultivée dans sa jeunesse; il était passionné pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité ; il s'impressionnait fortement à la lecture et même au souvenir de certains récits, de quelques épi-
sofles racontés par les poëtos ou les historiens, et s'identifiait parfois avec leurs personnages. On dit qu'un jour, en se promenant dans la campagne avec son ami, le savant voyageur Savai y, ils en vinrent à causer de poésie et d'amour, des malheurs qu'ils peuvent entraîner lorsqu'ils sont poussés jusqu'à l'ivresse de la passion. L'histoire de l'infortunée Sapho se présenta naturellement à leur esprit, el, tout en se la rappelant et se la répétant mutuellement, ils se mirent à parler des talents, de l'enthousiasme poéticjue, de l'exaltation amoureuse, de l'ahandon, du désespoir et de la lin cruelle de la célèhre Leshienne, qu'ils jugeaient, malgré ses désordres, digne d'un meilleur sort. Il paraît que cette nairation les avait émus jusqu'aux larmes, et qu'après un moment de repos ils sentirent le besoin de se distraire en causant d'un sujet moins triste.
Pinel était grand admirateur de Jean-Jacques Rousseau , et Pariset rapporte qu'aussitôt après son arrivée à Paris, il s'empressa d'aller, avec son ami Chaptal, visiter le tombeau de l'illustre philosophe, dont la mort était toute récente. 11 prétend qu'il en éprouva une émotion si vive, qu'il resta cinq jours et cinq nuits sans dormir, ce qui ne l'empêcha pas de donner ses leçons comme à l'ordinaire.
C'est chez une dame Vernel, parente des grands peintres, que Pinel etBoyer conduisirent et cachèrent leur ami Condorcet. Cette excellente femme demeurait, pendant la révolution, dans une maison de la rue Servandoni, n° 22, qu'ils avaient habitée eux-mêmes, et où elle recevait quelques pensionnaires; elle admit avec empressement l'illustre proscrit, sur la recommandation, non de deux jeunes gens, comme le dit M. Louis Blanc, mais de deux hommes graves, dans la matuiité de l'âge, [)uisqiie l'un avait environ trente-cinq ans et l'autre près de cinquante, dont le dévouement et le courage ne servirent, hélas! qu'à prolonger de quehjues mois la vie de l'infortuné Cirondin. J'ai eu l'occasion de voir, dans ma jeunesse, chez mon oncle, la malheureuse veuve de Condorcet, ainsi que madame Vernet, qui habitait alors Verrières. La première était une femme d'un esprit supérieur, la seconde avait surtout un bon cœur,
A tort ou à raison, les médecins passent généralement pour être peu croyants et peu religieux. Ceux de l'époque où vivait Cabanis, el qui étaient ses amis, avaient principalement une ré[Hitation d'athéisme; mais Pinel, tout en ayant pour lui une vive amitié et pour son talent une grande estime, était loin de partager toutes ses idées, et il pouvait dire connue cet ancien : Amiens Plalo, sed magin arnica verilas. Il avait un esprit trop élevé pour ne voir dans la nature el dans la création qu'un arrangement fortuit
de la matière : il croyait, au contraire, avec les hommes sensés et avec la plupart des philosophes, qu'un ôire supérieur avait présidé et présidait aux merveilles des mondes comme h nos destinétis ; il ne chercliait pas à pénétrer ce ((ui est impénélrahle, ;i oxpliipier ce (pii ne saurait l'être; il s'im linait luMuhlenicnt devant l'infini, qui ne peut être discuté sans tomber parfois dans un doute peu consolant. Sans être catholique pratiquant, il avait le sentiment religieux que fait naître l'étude des sciences naturelles, (|u'ins|»ire une morale douce, persuasive, tolérante, ennemie du fanatisme et de la superstition, morale sublime qu'on trouve inscrite dans les ouvrages de l'antique philosophie, et surtout dans l'Evangile. Un jour, le célèbre astronome Lalande l'cnconire Pinel , et lui dit : « Je prépare une nouvelle édition du Dictionnaire des athées, où je vous ai consacré un article. — Et moi, lui répondit celui-ci, je vais publier incessamment mon Traité sur la folie, où je vous réserve une place. »
Pinel était d'une bienveillance et d'une bonté extrêmes; il était incapable d'avoir le moindre sentiment de jalousie ou d'envie contre ses confrères, auxquels il rendait toujours pleine et entière justice; il put parfois oublier de mentionner ([uelques travaux, mais il ne le fit jamais dans des intentions blâmables : sa crili(]ue fut toujours loyale et convenable.
Il ne voulut, dans aucune circonstance, répondre à ses rares adversaires, ni permeUre à ses élèves de le faire. Castel, et principalement Baumes, critiquèrent avec peu de convenance la Nosograpliie ; il ne s'en offensa point, et ne répondit pas. Quand le savant auteur de la Doctrine pliysiotoriiquc, son ancien élève, l'attaqua avec violence, et dans des ternuîs indignes d'un médecin qui se respecte, il sourit, leva les épaules, et demanda s'il était possible de soulcnir un système aussi exclusif, que l'obsei'vation et le bon sens repoussaient également, « Laissez-le dire, le temps en fera bientôt justice. »
Pinel aurait pu obtenir facilement, comme la plupart de ses amis, quelque grande position politique, soit sous le gouvernement républicain, soit sous le régime impérial ; mais son âme honnête et loyale éprouvait une répugnance invincible à solliciter, et, à plus forte raison, à intriguer; son amour de l'indépendance lui fit même toujours rejet'T les propositions (pii lui furent faites à cet égard. Quant aux places scientili(pies (ju'il occupa, son mérite personnel seul l'y fit parvenir.
Lorsqu'il s'agit de nommer le premier médecin de l'Empereur, deux hommes d'un grand savoir, mais d'un caractère tout différent, furent proposés : c'était Corvisavt et Pinel. Entre ces deux éminents professeurs, rivaux de gloire et de science, mais toujours
collègues pleins d'estime, d'égards et de convenances réciproques, la balance resta (juelque temps indécise: j'ai lieu d'être certain, l'ayant entendu dire chez mon oncle par (|uelqu'un de bien informé, que le maréchal Lannes, ami de Corvisart, la fit pencher en faveur de ce dernier.
Pinel aurait, pu être appelé à la maison de Charenlon, où la place de médecin en chef était beaucoup mieux rétribuée que celle qu'il occupait ; elle lui fut offerte, il la refusa, aimant mieux rester avec les pauvres malades de la Salpêtrière.
Mon oncle était prodigieusement occupé comme médecin consultant; de toutes les parties du monde on lui adressait des mémoires à consulter, et l'on venait de tous les pays fiour avoir ses conseils. Il aurait pu acquérir une fortune considérable, et laisser de grands biens à ses héritiers, mais sa générosité, sa bienfaisance et sa confiance extrêmes, dont on abusa souvent avec indignité, s'y opposèrent ; sa bourse était toujours ouverte aux malheureux; il ne savait même pas refuser aux intrigants, qu'il fallait éloigner de sa personne. S'il ne légua pas à ses fds de grandes richesses, il leur transmit, en revanche, un patrimoine qui valait beaucoup mieux, un grand nom, l'exemple d'une vie bien remplie, pleine de vertus et sans reproches.
Lorsqu'on vint lui annoncer la dissolution de la Faculté de médecine et sa destitution, qui violaient l'inamovibilité du professorat, il ne fit entendre aucune plainte, et demanda seulement si l'on avait pourvu à l'instruction ; après avoir entendu les noms des nouveaux professeurs, il ajouta : « Que va devenir la médecine?
— Mais vous avez droit à une pension de retraite^ lui disait-on.
— Non, non, répondit-il avec vivacité, je n'ai besoin de rien; c'est à mon collègue *** qu'il faut la donner. »
Pinel, malgré sa modestie, n'était pas cependant exempt d'un peu d'orgueil, fort légitime sans doute. Je me rappelle (jue, vers 1 820, il me montrait avec une certaine satisfaction une lettre qu'il venait de recevoir de la Russie Blanche, et dont l'adresse était : Au docteur Pinel, en France.
11 avait été très flatté de sa nomination à la place de médecin consultant de Napoléon ; je lis dans une de ses lettres du 4 lloréal an XIII : « Je viens de recevoir encore une nouvelle marque de confiance du gouvernement, et j'ai été nommé un des médecins consultants de l'Empereur avant son départ pour l'Italie. Cette place est d'autant plus agréable pour moi qu'elle n'exige point un service actif. Mon ambition était remplie depuis longtemps, à plus forte raison dans le moment actuel. Ce qui me plaît, surtout, c'est que mes places ne m'empêchent pas de m'isoler et d'aller goûter
de It^mps en Icmps (juchiiies jours do repos dans une cuinpagnr délicieuse. »
Une de ses letlros indique aussi (ju'il l'eçut avec plaisir la déco ration de Saint-Michel, lorsque le tluc d'Angoulùnie visita la Salpêtrière.
11 me racontait aussi, à la môme époque, que Napoléon, à son relourde l'Ile d'Elbe, lors de la réception de l'in-litul, lui avait adressé gracieusrmenl la parole pour lui demander si les fous étaient plus nombreux : « Je répondis (jue non ; mais Je pensais en moi même, disait-il on souriant maligmmient, cpie les génies supérieurs, les conquérants illustres et andjilit.ux, n'étaient peutôlie pas exempts d'un grain de folie. »
l'inel, on t 802, avait acheté une campagne entre Élampes et Ârpajon; il l'avait payée, dit-il dans une de ses lettres, GO, 000 francs comptant; il allait tous les samedis, jusqu'au lundi, se reposer à Torfou des fatigues de la semaine, ou plutôt pour s'y livrer à l'élude avec plus de liberté ; il avait là une seconde bibliothèque l)ien choisie. C'e?t dans cette maison de campagne simple, mais bien située et très agréable, qu'il recevait ses amis et ses disciples. Maire de Torfou depuis longtemps, il accueillait avec plaisir les hommages qu'on s'en)pressait de lui rendre à certaines époipies, et jnincipalement lors de la (ète du lieu. Les pauvres des environs avaient en lui un bienfaiteur dont les conseils ne leur man(iuaienl jamais.
Pinel était doué d'une e\cellenle constitution el d'une âme bien trempée; grâce à une vie sobre, éloigiu'ie de tout excès, il avait pres(|ue toujours joui d'une bonne santé. Cependant, en 1793, une lièvre typhoïde qu'il avait gagnée en donnant ses soins aux prisonniers de liicètre, où celte maladie régnait, l'avait conduit aux jiorles du tombeau. Il aimait à raconter qu'il avait dû principalement son salut à de petites doses souvent répétées d'un vin vieux d'Arbois : aussi depuis, par reconnaissance, en avait-il toujours dans sa cave, et parfois sur sa table.
« 11 y avait, dit M. Urichoteau, dans ses habitudes et dans son extérieur je ne sais quelle bonhomiequi mettait loutdesuile àl'aisc ceux que la grande réputation de ce médecin célèbre amenait chez lui ; jamais homme ne l'ut plus accessible, au temps même de sa plus grande l'enommée et de ses innombrables occupalions. »
Sa physionomie était grave, son front était sillonné par des rides; son regard, comme parle pai-sé, était doux, affable, vif cl spirituel, y En le voyant, dit Dupuylrcn, on eût imaginé voir un sage dr la (irèce. »
Dans les dernières années de sa vie, il se livrait tous les jours
l'INEL. 3
à (|U(!l(iues (ravaiix do jardinage, soit dans son jardin do la Salpêtrière, soit dans sa maison de campagne.
Pinel perdit sa première femme vers 1812, et se remaria, en 1 81 5, avec une excellente dame, qui eut pour lui, non-seulement tous les soins et toute la sollicitude dont il avait besoin, mais encore un attachement sincère. C'est à elle certainement que la famille doit la prolongation des jours de mon oncle, et que ses /ils sont redevables, en grande partie, de la conservation delà fortune (pril avait acquise. Quand les inllrmités, suiie d'un âge avancé, et une première attaque légère d'apoplt^xie, vers IS'SO, l'éloignèrent du monde, ma tante ne le quitta plus d'un instant , elle lui prodigua tous les secours, toutes les allcnlions, toutes les preuves d'un alfcctueux dévouement et d'une amitié conjugale admii-able. Lorsque l'ordonnance arbitraire do CiOrbièro vint l'atteindre, à près de quati'e-vingts ans, et qu'elle le laissa avec des revenus insulTisants pour maintenir sa maison sur le [lied fort modeste où elle était, cette vénérable éjîouse lui cacha leur position gênée, et lit tout au monde [tour qu'il ne [lût s'en apercevoir; elle ne changea rien aux habitudes de son mari, se privant d'un autre côte pour pouvoir les satisfaire. J'ai été lémoin de celle conduite si noble et si digne d'éloges, et je suis heureux de pouvoir ici rendre hommage à la mémoire d'une femme qui fut dévouée et généreuse, non-seulement pour les fils de son mari, mais encore pour tous ses parents.
De 1 320 à 1S26, Pinel eut plusieurs antres attaques d'apoplexie suivies d'une paralysie incomplète; les premières laissèrent peu de traces, mais les suivantes eurent pour résultat d'affaiblir et d'altérer son organisation pliysiiiue. Pendant les deux dernières années, il habitait presque toujour la campagne; «quchpies amis le visitaient de temps en temps : il était heureux de les voir, et très sensible à leur bon souvenir.
On croit généralement que les dernières années de Pinel se sont passées dans une espèce d'enfance ou d'affaiblissement intellectuel ; c'est une erreur, et, sous ce rapport, j'en appelle au témoignage de SCS amis intimes, qui l'ont fréquenté jus((u'à ses derniers joiu'S. Sans avoir toute l'activité et l'énergie de sa brillante intelligence d'autrefois, il avait conservé cependant l'intégrité de son jugement, la finesse de son esprit, l'appréciation des choses et le tact médical : seulement il ne pouvait pas toujours rendre ses pensées conime il l'aurait voulu ; il avait la conscience de cette difficulté et des causes morbides qui l'occasionnaient. Aussi, lorsqu'il pouvait vaincre cet embarras de la parole, faisait-il connaître avec brièveté et netteté ce qu'il voulait dire. Il gardait ordinairement le silence, paraissait absorbe dans s 'S rélloxions ou inca-
pal)lc irallention, tamlis ((u'au contraire il no perdait rien de ce qui se passait autour de lui. C'est ainsi que l'on était étonné parfois de l à-propos et delà justesse de ses remarques laconiques, aphoristiques et pleines de sens.
M. Ferrus m'a raconté plusieurs lois el m'a répété encore, il y a quelques jours, des laits dont il avait été témoin, et qui conlirment ce queje viens d'avancer. En soïci un des [dus remarquables : Un jour, pondant la dornièro année de la vie de Pinel, on amena chez lui, à la campagne, une jeune llile ijui veriait de l'aire une cluit(\ et qui accusait une dou'eur très vive à la partie inférieure de l'iui des avant-bras. Les médecins cpii étaient présents, et entre autres MM. lloslan, Ferrus et Pinel iils, après avoir examiné attentivement cette enfant, déclaraient qu'ils ne trouvaient aucune lésion; toutefois, comme les mouvements étaient très pénibles , et (pie la malade se plaignait de soufl'rir beaucoup , mon oncle, qui n'avait pas eu l'air de s'en occuper, s'approcha, et dit à ses confrères : « Cette fille est bien jeune, examinez donc la partie inférieure du radius, car il est probable ((u'il y a un décollement de l'épipliyse. » Un nouvel examen fait inunédiatement prouva la justesse du diagnostic i|ue l'inel venait de porter.
Le IS octobre 1 826, il revint à Paris bien portant, et sans que rien piit faire prévoir sa lin prochaine. Dans la nuit du 21 au 22, il éprouva un frisson violent, (]ni était le prélude d'une pneumonie à latptclle il succomba le troisième jour, malgré tous les soins de ses iils, de sa femme et des médecins qui avaient été appelés.
Une foule immense accompagna ses restes jusqu'au cimetière du i*ère- l.achai^e, où le docteur Roslan, enire autres, son ancien élève et son ami, prononça d'mic voix émue sur sa tombe des paroles éloquentes el bien senties La plupart des médecins de Paris se firent un devoir d'assister à ses funérailles, et tous les coips savants dont il faisait partie; y envoyèrent des dépulations. Ce qu'il y avait aussi de fort touchant dans ce convoi, c'élait de voir un nombre considérable de vieilles femmes de la Salpètrière qui venaient payer un dernier hommage à celui qui, pendant plus de trente années, avait été leur médecin, leur père et leur bienfaiteur.
J'étais alors à l'armée d'Espagne, et j'eus la douleur de ne poiivoir assister aux derniers moments d'un oncle pour lequel j'avais une grande vénération, et dont le pieux souvenir est resté gravé dans mon cœur.
Je vous envoie ci -après la séiie des lettres qui m'ont paru les plus susceptibles d'éveiller l'intérêt de vos lecteurs.
Jx'llre du 8 drccDibrc '1778.
(Pinc! lionne à son plus jeune frère, alors au (■ollége de l'Esquille, à Toulouse, des conseils sur la nuinière d'édidicr la pliilosopliic! , d'exercer sa mémoire, de l'ornier sou jugement, il lui rend coii)|)le de l'emploi de son temps, rpi'il partage, dil-il, entre l'étude et {juelr|ues distractions. « Quant à ma silualioii actuelle à Paris, elle est aussi agréable que ji; jiouvais l'attendre, et comme les leçons de malliémali(iues sont beaucoup mieux payées qu'en province, je me procure une lionnôle aisance sans me déranger nullement de ce que mes études de médecine peuvent exiger. » Il ajoute qu'il a le loisir de suivre les liùpiiaux, d'assistei' aux cours pijblics, de IVcijuenter les bibliotlièijues, et que, lorsque le moment sera venu lie prendre une détermination, il se gardera bien de choisir Paris pour exercer la médecine, car il ne voit dans la plupart des médecins de celle ville cja'iiilrigues, bassesses, el rien de oc qui allire l'csliine el la considéralion.)
A M. PiNKi., ic la doftrine chrélienne, au collvije de l'Esquille.
line siiilc d'occupations, quelque peu de négligence m'empcclieiit , mou (lier frère, de l'écrire aussi souvent que je le désirerais; cependant je serais bien aise que tu m'écrivisses régulièi'cment, pour le |)lus lard, tous les deux mois, afin de m'iiistriure des choses relatives à ton cours de philosopliic. Je suis 1res aise que le Père Rouaïse soit ton professeur, mais, quchpie uiérile qu'il ait d'ailleurs, il faut savoir ijue les notions qu'où donne dans un cours de philosophie qui doit être à la portée du plus grand nombre, ne sont jamais assez approfondies pour porter dans l'espril le dernier degré de conviction qui appartient aux sciences exactes telles qu'elles existent dans les livres originaux. Ondoit donc se projioser, dans un pareil cours, d'exercer son jugement, de se former peu à |ieu à la méditatio:!, et d'acquérir celte facilité d'éloculion qui est une suile de l'exercice de la mémoire. Ainsi, il faut l'imposer chaque jour la loi d'apprendre par cœur el mol à mol quelques ligues de ta leçon, comme si tu avais à les rccitci'; par là, la mémoire se forliiic dans peu de Icmps, et l'on acquiert la facilité ipi'ou |)eul désirer de parler le latin de l'école; quant à la leçon entière, il faut s'en former un tableau idéal, y revenir plusieurs fois, se défier des demi-lueurs, ajouter ses rcllexions propres; par là ou fortifie ses facultés intellectuelles ; l'esprit acquiert de l'étendue et de la profondeur ; les vérités mathéuialiques sont surtout propres à remplir ces vues, mais, pour cela, il faut eu étudier l'esprit, voir la justesse el i'enchaîncmeut des vérités précédentes qu'on met en œuvre pour en faire éclore la démonstralion ; il faut revenir sans cesse sur ce qu'on a vu, et se familiariser avec ces principes ; il ne faut pas rougir surtout de se faire bien expliquer ce qu'on n'entend pas; les pcrsoimcs qui n'ont que des idées confuses ne s'arrêtent jamais, tandis que les bons esprits soul oITus-
qués du moiliilic miag'e fini se présciit(>, d làcliciil Irearler; r'rsl là où j'ai toujoiirs rocoimii ceux do mes difci|des qui av;iienl des lali'iils.
Avant la fui des vacances do Noël, je iiounai l'enNoyer dans une iolli e les idées que je puis avoir sur le sujet que lu te proposes de traiter ; il faudrait surtout appuyer sur les faits historiques, et en tirer dos iiuluclions aussi ligoureuses (;ue le sujet j'Cut le poruiellie.
Quant à ma situation actuelle à l'aris, elle est aussi agréable que je pouvais l'attendre; comme les leçons de niatiiéniatiques sont beaucoup mieux payées ici qu'en province, je mo jirocuro une lionnèto aisance s;ins me déranger nullement de ce que mes études de médecine peuvent exiger; je vis en mon particulier, en mangeant do temps en temps dans des maisons distinguées, où je suis très bien accueilli. J'ai toute la liberté d'assister aux cours publics, aux hôpitaux, aux séances des bibliotiièques. .le vais de temps en temps aux spectacles. Ainsi, mon temps se passe dans un enchaînement de situations vai iéeset agréables ; la culture des sciences et quelques amusements passagers remplissent mon temps. Je jouis surtout de l'indépendance qui est si conforme avec ma manière de penser. Aussi je ne vois approcher qu'avec peine le terme où il faudra prendre une existence civile. Cependant, quand il le faudra, je no resterai pas en suspens; du reste, ce ne sera pas à Paris; cette ville me plaît dans l'état où je me trouve, je l'aurais en aversion s'il fallait y exercer la médecine ; je ne vois dans ceux qui exercent ici celte profession respectable que bassesses et intrigues, et aucune de ces qualités qui méritent la considération et l'estime. D'ailleurs, quand je voudrais me fixer dans ce séjour, le défaut de fortune m'opposerait toujours un obstacle ; il faut ici nécessairement du luxe et de la dépense.
Au surplus, il paraîtra peut-être à certaines personnes que je suis long à prendre im parti, mais on sait la fatalité attacjioc à la profession du médecin, il faut nécessairement être d'un certain âge pour inspirer la confiance; rien ne peut suppléer au nombre des années, à moins d'aller se fixer dans une petite ville. Dans ce cas-là, on y est toujours à temps. Quoi qu'il en soit, je trouverai toujours le bonheur en moi-même, et les vues de fortune seront subordonnées au plaisir d'être utile. C'est dans ce but que je me cultive et que je réserve mon âge de maturité à rendre à la société les devoirs qu'elle exige do chacun de ses membres.
Adieu, crois que tu as toujours en moi un frère et un ami. l-nnis fpore du docteur ('.. Pinel) te fait bien ilos amitiés. A l'éganl ilii vinimi, il passera à Montpellier le retirer ell'envoyer chez nous.
L'iire tiu \'" junvicv 1779.
Pinol intliqtie à son frèro comment il raïulrait IrailiM- la (|iifslion proposée par le professeur de pliilosopliie des docli'inaires de l'Esquilie, à savoir : « Si /es progrès de la léfiislciiion sonl len mêmes que ceux des sciences el des arts. » 11 pense (pi'on peut prendre raflirniaiive ou la négative, el l'appuyer également sur des faits. Dans cette lelire, remanpiablo par la profondeur des pensées et
par des considérations historiques et philosophiques d'une haute portée, on trouve une nouvelle preuve que Pinel possédait tout à la fois des connaissances variées et étendues, une justesse et une rectitude d'esprit peu communes. Il croit que, dans une pareille question, on devrait se prononcer pour la négative,
Paris, 1" janvier 1779.
Dans la question proposée « Savoir si les progrès de la législation sont les mêmes que ceux des sciences et des arts )>, on peut prendre la négative ou l'affirmative et l'appuyer également sur des faits. C'est ce qui arrivera toujours quand la question est vague, et que ceux qui la proposent n'ont pas eu le soin de fixer leur vue sur un objet déterminé.
D'abord, si l'on jette un coup d'œil sur les législations qui ont fleuri sur le globe, on verra que, dans l'institution de la sociclé, chacune a précédé la lumière des sciences et des arts qui suppose un peuple policé et amené par des circonstances et le cours des âges à celte maturité et à ce repos qui fait éclore le germe des lettres. Quand Lycurgue donna des lois à Sparte et qu'il rendit cette république si féconde en grands hommes par des institutions si sagement combinées, il n'y fut pas amené par l'état florissant des lettres; mais ce législateur d'une âme forte et patriotique, voulant rendre ses concitoyens heureux, voyagea en Crète et médita profondément sur la nature de l'homme, saisit dans ses voyages tous les traits de lumière, et vivement enflammé de l'amour de la patrie, il poursuivit avec la plus grande ardeur le projet de réformer les mœurs publiques, et défaire les institutions les plus sages. S'il eut soin de recueillir les écrits d'Homère et de les faire connaître à sa patrie, ce n'était que pour inspirer le courage martial nécessaire à un peuple guerrier ; en un mol, un patriotisme ardent et éclairé par la connaissance de la nature humaine fut sou seul guide.
Quant à Solon, qui donna des lois à Athènes, il s'occupa surtout des connaissances relatives au gouvernement et à la politique, et, en général, dans la Grèce, on voit que la philosophie pratique, la morale, la politique étaient surtout cultivées avant même que les sciences naturelles et les lettres eussent encore jeté un f;iible crépuscule. Il semble que les premières réflexions de l'homme doivent tomber jsur les moyens de se rendre heureux, et de faire fleurir la société dans laquelle il vit; qu'il ne faut pas avoir une grande connaissance du cœur iiumain pour apercevoir que les mœurs qui forment seules les grands caractères étaient le seul moyen de former un gouvernement durable et florissant. IHus l'homme se dépouille des intérêts propres et s'enthousiasme pour le bien général, plus il contribue avec ardeur à le procurer. La pliilosophie morale parut donc le meilleur fondement d'une excellente législation; de là vinrent cette foule d'écoles de philosophes qui eiu ent leur berceau dans la Grèce. Tu peux lire, sur les vies des anciens philosophes, la traduction latine de Diogène Laërce et Plutarque sur les vies de Lycurgue et de Solon.
Si tu veux bien connaître les progrès de la législation chez les Romains, il faut lire les réflexions de Montesquieu sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains ; tu verras que cet antique
sénat, dont la politique profonde fut si fatale aux autres nations, ne s'éclaira point au llambeau des sciences et des lettres, mais qu'il puisa sa conduite dans les modèles que lui avaient transmis les Grecs, dans ses profondes réflexions et dans cet enliiousiasme patriotique dont il se sentait enflammé. Quand les lettres lurent si florissantes, sous le rogne d'Aujruste, ce ne fut qu'un raiïincment de politique, une manière adroite de couvrir de fleurs les cliaîncs qu'il imposait à sus concitoyens. En nmltipliant les jouissances, en offrant à l'esprit et au cœnr mille plaisirs variés, en faisant goùlcr le cliurmc des lettres, cet ainbilieux adroit détourna les Romains des intérêts de la patrie, et aflaiblit le ressort de leur âme. Il ne faut pas le juger d'après les flatteries d'Horace, de Virgile, etc ; il faut le voir en lui-même, comparer son règne avec ceux qui l'ont précédé, et l'on verra si la législation à Rome suivit le progrès deslellres.
La Chine, col empire non moins antique, est peul étro un modèle de législation. ISuUe part ce qu'on appelle l'amour du bien public n'est si général; mais cela lient à celle opinion reçue, que l'empire est une grande famille, dont l'empereur est le père : tout le monde concourt avec activité au bien général ; il y a une police admirable pour prévenir le crime et pour encourager les vertus, cependant les sciences et les lettres, quoique cultivées dès la plus haute antiquité, y sont encore dans un état (le médiocrité.
On chercherait en vain des modèles de législation dans les climats chauds, dans l'Inde, la Perse, la Turquie, l'Arabie et les régions de l'Afrique. On sait que, de tous les temps, la langueur cl l'abattement de l'âme ont été leur partage, et que le despotisme se joue de la vie cl des biens des sujets ; une crainte servile est l'àme de ces gouvernements, et ce n'est que le caprice du despote qui fait naître ou disparaître les lois. Nul système suivi, nul plan de législation. Si l'Arabie a fait une exception à la règle, si le puissant génie de Mahomet et de quelques-uns dos califes oui fondé des lois relatives à la nature du climat et des habitants ; si les sectaires de Mahomet se sont rendus si redoutables et ont menacé d'envahir loul le globe connu, ce n'est qu'à la grandeur du génie de certains califes qu'on devait ces vues élevées et celle conduite mâle qui fit trembler tant de puissances. Les sciences et les arts ne fleurirent que sur les derniers temps, et lorsque l'empire était sur le point d'expirer. Le calife Aaron l\aclnKl,à peu près contemporain de (iharlcmagne, les lit fleurir à Bahylone ; mais peut-on attribuer à leur ]M'ogrès l'élévation et l'agrandissemenl de l'empire des califes, puisqu'il était déjà parvenu à son plus haut point ?
Si l'on passe ensuite à l'Europe et que l'on examine dès la plus haute antiquité la législation, on verra que le plus grand peuple, après les Romains, qui ait liguré sur celte pailie de la terre, était les Oermains. On ne peut cependant pas dire que les lettres fussent cultivées cbez ce peuple, dont la profession était toute militaire, et qui était conduit par les druides, espèces de prêtres fanatiques, qui abusaient naturellement de l'asceiulant que leur donnait la religion; cependant l'esprit de fierlé et d'indépendance qui régnait chez ces peuples avait donné lieu à des lois très favorables à la liberté. On peut voir leurs institutions dans l'admirableouvrage de Tacite De mniibus Germanorum.
C'est peiil-iHi'p clioz los Gormnins qiif^ les Anglais nnl piiis('' lolir cotte législiilil', qui est le seul de rEiirupe (jiii doive fixer rallenlion, fit où le droit de l'individu est le mieux combiné avec celui du prince. Or, on ne dira pas que les Anglais doivent leur législation à l'état florissant des sciences et des arts, qu'elle a précédé de plusieurs siècles. Quand ces fiers insulaires se sont distingués par leur génie et leur talent, leur législation était tout ce qu'elle pouvait être. C'est le patriotisme qui les a maintenus dans leurs revers, qui leur a l'ait trouver des ressources ; c'est à l'ardeur avec laquelle ils cultivent la politique qu'ils doivent leurs institutions modernes, leur commerce, leur agriculture, et si la connaissance des sciences naturelles a donné lieu à des établissements sages et a contribué à les perfectionner, il faut convenir que le fonds même de leur législation est dû à toute aulre cause. Tu peux prendre une i lée des lois de l'Angleterre dans Montesquieu, Esprit des lois.
Quoiqu'il y ait eu beaucoup d'instabilité dans les lois des Français, cependant on peut voir que Cliarlemagne, dans ses fameux capilulaires, tâcha d'y mettre ordre, mais l'esprit militaire de notre nation y produisit les lois les plus contraires à l'humanité. Les princes, en général, pour gagner le cœur des grands, leur donnèrent, pour récompense militaire, le droit d'opprimer impunément les peuples. La postérité de Charlemagne, indigne de ce grand homme et sans capacité pour gouverner, donna lieu à l'indépendance (t à l'anaicbie féodale; les seigneurs se rendirent des tyrans suballernes dans leurs terres, comme les comtes, les ducs s'étaient rendus maîtres dans les gouvernements que les princes leur avaient confiés. Pendant pliii-ieurs années, la France, l'Allemagne, la Pologne, etc., ne furent qu'un théâlre de brigandages et de rapines, à cause des guerres continuelles que se faisaient entre eux les tyrans subalternes; enfin les croisades, malgré leur folie, eurent cependant, à un certain égard, de bons effets : les seigneurs aliénèrent la plupart de leurs terres, et leurs vassaux furent délivrés du joug; les princes acquirent plus de puissance, etc. (Voyez un livre intitulé Tableau de l'hisluire moderne, en 3 volumes.) Notre législation, et celle de beaucoup d'autres peuples, est encore dans le cahos. Qu'importe l'étal florissant des sciences, le ton )ihilosopliique du siècle? Les intérêts de ceux qui gouvernent sont toujours séparés des vues nobles et élevées de l'homme vraiment éclairé : je le vois ici à Paris. Les philosophes vivent dans l'oubli et la retraite, ou s'ils paraissent quelquefois dans les cercles, ce n'est que parce qu'on a idaisir à s'entretenir avec eux; du reste, leurs maximes sont opposées à celles des gens du monde ; ceux-ci les regardent comme des êtres bizarres, qui jouent leur rôle dans la société, mais ils sont écartés surtout du gouvernement et du cabinet des princes, qui n'aiment que les gens propres à les flatter et à étendic leur pouvoir. Il faut cependant convenir que la foule des écrits philosophiques qui paraissent répandent de la lumière sur certains objets, et opèrent de temps en temps quelque révolution utile ; mais qu'est-ce, si on le compare avec le système entier de la législation.
L'ouvrage immortel de Montesquieu est sans doute très propre à éclairer sur l!l législation, et dernièrement l'impératrice de Russie a réformé son code sur cet excellent modèle; mais ce précieux monumrnt des lettres
sera raronipiil eonsiilti'' ; c'est le liasard, les circonstances, un concours fortuit (révénemeiits, les passions des gens en \)\in:-\ leurs inœm-s qui décillent de la forme du gouvernement et des institutions.
,Ie n':ii pas parlé des républiques fameuses de la Suisse, de la Hollande, de Venise, des États-Unis de l'Amérique; mais si dans ceux-ci on excepte la l'ensylvanie, où l'illustre Penn, qui avait un es|irit éclairé et un cœur patriote, et qui a fondé une très sage législation, on voit toujours la cause qui a servi de fondements aux lois. En général, les colonies anglaises se sont formées sur la constitution anglaise, et les anciennes répu- Idiques qui brillent encore dans l'K.urope ont été formées dans des lemps orageux, cl doivent leurs sages inslilutions ù la triste nécessité de se soutenir contre des puissances redoutables qui voulaient les opprimer, et dont les efforts ne servaient qu'à augmenter l'amour de la liberté et le ressort de l'àme. Tous ces objets demanderaient, pour être discutés, des connaissances profondes, des rechcrclies; mais lu peux trouver tout ce qui peut l'imporler, par rapport à la question présente, dans le livre de l'abbé Ilay lal : llisluire philosophkjue et politique de réiablissement des Européens aux deux Indes.
Tu peux voir, d'après ce que je viens de le tracer légèrement, qu'il faudrait se résoudre pour la négative, et quoiqii'oii puisse entasser des déclamations, de vains raisonnements en faveur de l'opinion contraire, on ne peut faire quelque chose de solide qu'en l'embrassant sous un autre point de vue.
Si tu travailles ce sujet, il faut d'abord te faire un plan, puis tracer sur le papier une esquisse grossière, méditer fortement de chaque article en parliculier, et bien lier les idées ; puis, en quatrième lieu, reprendre le tout et l'occuper du style et du courant des pensées. Il n'y a pas d'autre méthode pour bien faire.
Après que lu auras médité sur l'objet présent, si quelque chose t'embarrasse, lu m'écriras, .Je suis ton bon frère, Pinel.
Louis t'embrasse.
Lcllrc du \ '2 janvier 17 8 i.
Pinel félicite son frère d'avoir reçu le dernier caraclère du sacerdoce. Il lui dit qu'il ne doit pas regrellcr de n'avoir pas pris la carrière médicale, dont la pratique est difficile lorsfpi'on n'a pas une certaine fortune ; il avoue (pie la médecine n'a pas eu pour lui les mêmes inconvénients, à cause des circonslances lieiu'euses dans lesquelles il s'est Irouvé ; il a eu tous les moyens possibles d'iaslriiction sans ({u'il ;iil perdu son indépendance, sa passion dominante.
11 ajoute (pie le journal dont il est chargé (la dazrlte de .saute') lui assure une existence lionnèle; il partage sa vie, dit-il, entre des occupations actives el les travaux de cabinet, vivant au milieu d'une société d'amis choisis.
Il cherche à éloigner son frère de Paris, où tant de jeunes gens
trouvent leur perle. Il l'exhorle à s'adonner à la prédication, qui est un des plus saints ministères ; il lui donne les meilleurs conseils pour exercer et fortifier sa mémoire, et l'engage à prendre pour modèle le Pelil carême de Massillon.
Si j'ai tant lardé, mon clicr fr ère, à te donner de mes nouvelles, ce sont mes nombreuses occupations qui en sont la cause. Tu dois me connaître assez pour ne point devoir cire iiiqiiiel sur mes sentiments à ton égard et ne pas te méprendre sur les molils de mou silence. J'apprends avec plaisir que tu as reçu le dernier caractère du sacerdoce. Si j'ai désiré de te voir prêtre, ce n'est certainement que ton propre intérêt que j'ai consulté; connaissant tes goûls, tes sentiments et les autres ressources qu'offrent les autres étals de la société, j'ai cru très sincèrement travailler à Ion lionlieur, en insistant sur les conseils que je t'ai toujours donnés. Sois bien sur que j'ai toute l'expérience et la connaissance du monde nécessaires pour donner des avis salutaires. La médecine est sans doute une belle chose, mais si tu savais le nombre d'années qu'il faut pour en bien posséder les principes, et les circonstances rares où il faut se trouver; si lu connaissais en outre les désagiémenls qu'offre sans cesse la pratique, quand on est obligé d'en faire un état de lucre, lu n'aurais certainement point regret de ne pas avoir pris ce parti. Il est vrai qu'elle n'a point ce désavantage pour moi, à cause des positions que semble m'avoir ménagées la Providence. J'ai eu tous les moyens possibles d'instruction, et ce qu'il y a de précieux, c'est que j'ai toujours conservé mon indépendance, qui fait ma passion dominante. Le journal dont je suis chargé m'assure une honnête existence, sans me mettre dans la dépendance de personne, mais cependant en me rendant aussi utile que je puis ; par là, ma vie est partagée entre des occupations actives et l'élude du cabinet. Je jouis tour à tour du bruyanl fracas de la capitale et des délices de la solitude, et d'une société très resserrée d'amis clioisis. C'est ainsi que vivent à Paris les personnes qui pensent avec solidité, et je puis l'assurer que ceux ([ui vivent sans cesse dans le tumulte et qui se répandent beaucoup dans le monde, n'y sont pas heureux. C'est un pays très singulier, et il faut avoir des principes bien inébranlables pour ne pas être entraîné par la séduction de l'exemple, et souvent se perdre. On peut parvenir ici, mais c'est presque toujours par des moyens obliques, et qui répugnent à une âme honnête. D'ailleurs, dans une immense population et au milieu du tourbillon, chacun pense à soi sans aucune affection pour les autres ; ou ne donne des es|)érances que pour prendre les airs de protecteur, cl on vous oublie dès que vous avez passé le seuil de la poi te. Du reste, il y aurait trop à dire si je voulais l'entretenir de ce pays. J'imagine bien que tes vues se tournent vers la capitale avec quelque complaisance ; c'est un vœu que l'on fait dans la jeunesse quand on a du goût pour les belles-lettres ou les sciences ; mais si lu savais de combien de jeunes gens ce pays-ci est l'écueil, ton imagination refroidie n'y verrait plus ce séjour de délices que tout le monde croit y trouver. Crois-moi, le bonheur est plus ju-ès de toi, dans les lieux où le ciel t'a placé ; remplir les devoirs de la société avec zèle, profiter des moyens d'être heureux en sachant borner ses désirs, tel est le som-
maire de ce qu'on doit se proposer pour sa conduite. Tu pourras peutêtre croire que je cherche à l'éh)igner de la capitale pour éviter un surcroît (le soins et do tracas. Je te jure que si je pensais que tu trouverais plus de bonheur ici, je t'engagerais demain à y venir; mais, sincèrement, je pense le contraire.
Ton goût pour les belles-lettres est parfaitement d'accord avec la prédication ; ce n'est même qu'en joignant la composition à des lectures réfléchies qu'on se forme. La crainte que tu as sur le défaut de mémoire n'a aucun fonileniont; c'est une faculté qui se fortifie à mesure qu'on l'exerce. Si lu prends chaque jour l'Iiabitude d'apprendre quelque chose par mémoire, surtout si tu cherches bien à en pénétrer le sens avant de retenir les paroles, tu seras étonné delà facilité que tu acquerras. D'ailleurs, dans les premiers e^^sais, on confie son cahier, s'il le faut, à un ami, qui est assis à coté pour soutller dans l'occasion, mais si tu prends bien soin de fortifier ta mémoire en donnant chaque jour une certaine heure à cet exercice, tu n'auras pas besoin de cet autre expédient ; mais pour que ta mémoire acquière tout son développement, il faut étudier avec beaucoup de réflexion, voir intuitivement les idées majeures du discours que l'on apprend, leurs points du division, et après avoir bien vu ainsi le squelette, pour ainsi dire, on passe aux objets de détail, à la manière dont l'auteur développe ses idée?:, aux finesses qu'il emploie, aux beautés du style, etc. C'est ainsi qu'il faut faire avant que d'apprendre le discours par cœur. Quand on l'a ainsi bien médité et ([u'on le possède parfaitement, c'est alors qu'on se met à l'étudier par cœur en le déclamant à haute voix ; c'est ainsi qu'on peut se rendre imperturbable en chaire. D'ailleurs, toutes ces objections prises de la mémoire sont des craintes d'enfant; on devrait bien plus craindre de faire un discours faible, dont les points de division ne soient pas bien marqués, dont le plan ne soit pas bicîi conçu, et dont les idées majeures, faiblement aperçues, manquent de développement. C'est cela qu'on doit craindre quand on s'est formé un goût judicieux par de bonnes lectures. Fais choix d'un auteur seul; médite-le a\ec soin, comme je l'ai dit l i-dessus. Je te conseille, par exemple, de choisir pour modèle le Pclil carême de Massillon, qui est en un seul volume, et qui renferme douze discours qui sont autant de chefsd'œuvre pour l'éloquence, la justesse des divisions, les beautés de style, etc.. Ucnds-toi bien familier cet ouvrage, étudie bien profondément la manière avec laquelle il envisage son sujet, le plan qu'il se forme et la manière dont il le remplit. Il faut revenir cent fois sur le même objet, quand on veut le posséder. Ainsi, je suis d'avis que tu t'adoiuies fortement à la prédication, qui est un des plus saints ministères de la société, et qui engage d'ailleurs à pcrfectiotmor ses talents. On verra, dans la suite, ce qu'il faut faire, c'est d'ailleurs le moyen le plus prompt de parvenir. Il faut d'ailleurs s'attacher à perfectionner toutes les qualités extérieures par l'exercice, à avoir une voix claire, un geste facile, mais sans apparence d'histrion, des inflexions de voix variées et adroitement nuancées, etc. — Je t'adresse les gazettes de santé à Toulouse.
Lellrc du 27 novembre 1784.
Dans celte lettre, qu'il écrit à son ami Desfontaines, alors à Alger, il donne, comme on le verra, tles délails sur sa position (|ui lui a permis de prendre un logement phm décent dans la rue des Maçons-Sorbonne. On y trouve des nouvelles sur ce qui se passe à l'Académie des sciences, son opinion sur le magnétisme animal, des renseignements sur les acrostals, etc. Il lui envoie comme spécimen un article extrait du n° 31 de la Gazette de sauté, en le priant de lui dire à ce sujet en (oule liberté sa façon de penser. Il encourage Desfontaines et l'engage à se débarrasser de ses idées noires et mélancoliques. Celle disposition d'cspril de l'excellent professeur de bolani(iue n'avait jamais cessé; je l'ai vu souvent, quarante ans après, et je l'ai trouvé tel qu'il devait être à l'époque où il voyageait en Algérie, l/altacbement qu'il y avait entre Pinel et lui ne s'était jamais affaibli un instant. Desfontaines visitait fréquemment son ami à la Salpêlrière, où j'ai été témoin plus d'une fois de leurs entretiens. C'était un conteur aimable etspiriluel, plein de modestie, de simplicité, de bonhomie, qu'on était heureux d'entendre; sa mémoire était bien ornée, et il aimait à raconter les aventures de ses voyages. Accablé, comme son ami Pinel , par un malheur de famille semblalde, sa physionomie était devenue encore plus triste et plus rêveuse dans les dernières années de sa vie.
Vous voilà donc, mon cher Desfonlaines , rendu ù Alger, qui était le lieu primitif tle votre deslination. Vous me faites part de ce qui vous est arrivé durant votre voyage, et il paraît qu'on vous a doiuié le sperlacle des combats. C'est sans doute un plaisant contraste que la vue de persoiuics acharnées et ne respirant que la mort avec un tranquille naturaliste, accoutumé à vivre avec les plantes, et plein des affections douces que ce spectacle fait sans cesse naître dans l'âme. Mais c'est ainsi, en comparant les extrêmes, en rapprochant les termes les plus éloignés, que l'âme s'instruit et se forme des principes invariables. Vous vous plaignez, mon cher ami, de votre penchant à la mélancolie; c'est une suite de votre éloignement des anciennes sociétés, peut être est-ce un effet de climat; mais ce tempérament, qui semble répandre un voile sombre sur votre âme, est en même temps le i)rincipe des jouissances les plus vives et des émotions les plus profondes; c'est encore le plus favorable à la culture lies sciences, et si je voulais étaler de l'érudition et faire le savant de collège, je vous dirais qu'Aristolc l'a dit : si ce philosophe se livre à des rêveries en métaphysique, il lui ari ive de dire de bonnes choses en fait d'observation. Faites en sorte cependant que la chose n'aille pas liop loin. Travaillez avec mesure et sans vous excéder, laissez autant que vous le pourrez à votre esprit son allure franche et naturelle, et laites en sorte de reprendre le travail avec \ui nouveau plaisir.
Il faut que je vous ilise encore un mot du iiiagiiélisiiie, (luoiiiii'il soit sur son déclin, surtout dans l'esprit des gens sensés, depuis le raiiport des commissaires de l'Académie et do la Faculté. On a fait des répliques, on a multiplié les broclinres ; mais, par malheur pour les auteurs, la plupart de ces livres ne sont pas lus. Le gouvernement désire depuis longtemps que le public soit éclairé sur cette espèce de manie, qui n'a eu de vogue que par le crédit de ses partisans. Knfm, je crois qu'on vient de lui porter le dernier coup en le mettant sur la scène. II vient de paraître aux Italiens une pièce intitulée les Docleurs modernes, dans laquelle Mesmer et Delon, ces deux chefs de secte, y sont joués avec une gaieté et une plaisanterie ciiarmantt's ; on éclate de rire dans cette pièce, et si vous étiez ici, vous y trouveriez un excellent antidote contre la mélancolie. Rien n'a paru autant consterner les Mesmériens que ce dernier coup ; mais, quoi (pi'il en soit, il y a parmi les dames un zèle extrême pour cette nouvelle médecine; et comme il faut certains atlouciiements et un certain développement d'industrie dans le médecin qui magnétise, elles trouvent tout cela ti'ès gentil; moi-même j'ai voulu cire instruit du secret, pour savoir à quoi m'en tenir, et j'ai fréquenté le baquet et même magnétisé chez M. Delon pendant environ doux mois. Cela a abouti à quelque petite avcidure galante, et, quand la raison s'endort, j'ai un peu de penchant à |ircscrire aux dames la charmante manœuvre du magnétisme. Pour les hommes, je les repousse tous durement et je les envoie dans un magasin de pharmacie. Du reste, nous plaisanterons sur cette affaire quand vous serez ici.
Quant aux ballons, on n'a pas encore rempli le projet de passer le détroit de Calais; mais, ces derniers jours, on vient d'en construire un aux Tuileries et de le faire porter à Calais pour profiler du premier vent favorable qui pourra le transporter sur les côtes d'Angleterre. C'est M. Pi ■ iàlrc Derosicr qui doit le monter, et qui va recevoir des compliments des Anglais ou une épitaphe de ses compatriotes. L'Académie s'occupe des ballons sous un autie point de vue ; elle en avait un suspendu, le jour de la séance, au milieu de la salle. MM. Munier et Lavoisicr sont chargés de perfectionner cet objet, soit pour voir jusqu'à quel point on peut contenir du gaz iunammable dans le taffetas gommé qui sert d'enveloppe, foit pour faire d'autres observations sur l'état de l'atmosphère par les degrés de condensation ou de raréfaction de l'air inllaminable, etc. La dernière séance a élé toujours brillante et luimbreuse à l'oidinaire. M. le secrétaire a lu quatre éloges très bien faits, savoir celui de M. Bczout,de Morand, de M. Macquer et de M. le comte de Tressan. Il y avait une anecdote dans ce dernier qui était singulière : M, le comte de Tressan vivait à la cour de Stanislas, roi de Pologne. II y avait aussi un jésuite qui, à propos d'un ouvrage que venait de faire paraître M. de Tressan, le déféra au roi comme contenant de la philosophie. Le monarque en parla à M. de Tressan, qui répliqua : « Cela est vrai, Sire, mais qire Votre Majesté se souvienne que, dans la pi ocession de la ligue, il y avait trois
mille moines, et qu'il n'y avait pas un philosophe » M. Sabalier lut
un mémoire très intéressant sur ime personne guérie de la rage en faisant des incisions aux lieux des morsures et en cautérisant ensuite ces plaies; la personne avait reçu cin(iuante-(iuatre morsures, et fut guérie, tandis
qu'une autre, ijui n'en avait reçu qu'une et la négligea sans l'aire de remède, mourut hydropliobe. On connaissait autrefois l'usage du cautère dans la rage, mais on ne l'avait employé que comme un moyen subsidiaire et pour l'aire suppurer la plaie, au lieu que M. Sabatier le propose comme un moyen curatif. M. de Cassini lut un mémoire sur les étoiles doubles et sur l'avantage qu'on retire pour les observer plutôt des télescopes que des lunettes achromatiques. M. Dcsmarcls lut aussi un mémoire sur les diverses couches de roche des montagnes et sur leur diverse inclinaison. Enfin, M. Munier lut le sien, sur l'objet dont je vous ai parlé
au sujet des ballons Le Provençal plein d'oi iginalilé dont vous me
parlez a fait un voyage en Angleterre, où il est resté quatre ou cinq mois. Il en est revenu depuis quel([ue temjis, et il paraît iju'ils ne sont guère bien avec M. Cousin ; au contraire, je suis à présent plus lié avec ce dernier, et il me marque beaucoup d'estime. 11 m'a chargé même, en dernier lieu, de traiter d'une fièvre l'enfant d'une pei sonne de sa connaissance, ce que j'ai fait à la satisfaction, à ce qu'il me paraît, de tout le
monde Du reste, mes affaires vont très bien ici, et je puis me passer
désormais de montrer les mathématiques. J'ai quelques maisons de finance dont je suis le médecin, et d'ailleurs je fais des traductions de livres anglais, ce qui me rapporte au delà de ce qu'il me faut pour vivre Irès décemment. Dans ce moment-ci, je suis à traduire des instilulions de médecine pratique du docteur Ciillen, et j'en retire 1,000 livres. Je ne suis plus chez M. Villemont. J'ai pris un appartement plus décent dans la rue des Maçons, hôtel des Quatre-Nations, tout près de M. Savari. Ainsi, je puis maintenant suivre mon goût sans que rien le contrarie, et, en général, je passe les matinées chez moi, et livré à l'étude ; mon goût me porte à avoir une pratique très circonscrite, à voir peu et à observer beaucoup. Je renoncerais à la médecine, s'il me fallait être sans cesse à trotter dans les rues. Je travaille vivement à mon liyçjiène, et, pour essayer le goût du public, j'en insère de temps en temps quelques articles dans laGa2e</e de santé. Il me paraît même que l'on goiite beaucoup cette manière de la traiter, qui paraît neuve. Il est bon que vous en jugiez vous-même, et pour cela je vais vous transcrire l'article qui a été inséré dans le n" 31 , et qui fait suite à d'autres qui le précèdent, sur les moyens de rendre la digestion plus énergique
(! Une promenade légère, faite avant le repas, pourrait-elle satisfaire au précepte? Que doit-on attendre d'un mouvement faible et monotone qui n'accélère ni la respiration ni le cours des émanations insensibles de la surface du corps? Il faut un exercice qui tienne plus de la course, qui se fasse à l'air libre, qui produise des secousses dans les viscères, et dont le terme soit un sculimcnt de fatigue. Je ne rappelle point ici les exercices qui étaient si variés chez les Grecs et les Romains ; mais nos mœurs éloignent de ces pratiques salutaires, et ne prendrait-on pas pour un beau rêve ce que Galien raconte de lui-même, que, pour ne rien omettre à la loi des exercices, ipiand il se trouvait aux champs en hiver, il s'occupait à fendre du bois ou à d'autres travaux champêtres.
» On aura peut-être moins lieu de s'cffiaycr d'un autre moyen, qui paraît le plus heureux supplément à l'exercice des membres, c'est une lecture faite à haute voix, ou une déclamation vive et sowlciuic. l'ersoniie
n'a mieux senti et n'a lenau avec plus de force que Plutarque les effets de l'exercice de la parole sur l'économie animale, quoique d'ailleurs, à le juger en nx-dccin, on eût à désirer, dans les explications qu'il en donne, une logique plus sévère : « Il engendre, dit son traducteur, une disposi- » tion robuste et une force vigoureuse aux plus nobles parties et aux » principaux instruments de la vie. « Tous les signes extérieurs, un teint plus coloré, plus d'expression et de feu dans les yeux, un son de voix plus niàle et plus viril fonl voir l'heureuse influence du chant, d'une lecture ou iriini" déclamation faite d'une voix forte et retentissante.
» l'line le jeune, en rendant compte de ses occupations champêtres, rapporte roxpérience ([u'il en a faite sur Ini-mcme : « Je dors un peu, » dit-il, je me promène ; je fais ensuite une lecture à haute voix de » quelque oraison grecque ou latine, moins pour fortifier l'organe delà » parole que l'estomac ; ccpendanl j'en retire ce double avantage. » Il passe ensuite aux autres exercices (jui précédaient le souper.
'1 L'exercice de la voix a cet avantage, qu'on peut s'y livrer soit debout, soit couché, soit assis, dans l'intérieur de la maison ou en plein air, en évitant seulement que l'estomac soit trop cli u'gé d'aliments. Le combiner avec la marche, c'est le rendre encore plus efiicnce. On sait que c'était le moyen qu'employait Démosthèncs pour acquérir des qualités physiques que la nature semblait lui avoir refusées. Il faisait des courses contre le pcncluuiL des coteaux, tandis qu'il prononçait avec force quelque harangue ou des vers que lui retraçait sa mémoire. Cet exemple indique ce que peut le courage pour reformer môme une conslilulion du corps vicieuse. On aime à entendre Sénèque, lorsqu'il console Lucilius, tourmenté de lluxions depuis longtemps : « Tout ce qui élève l'àme, lui » écrit-il, est utile au corps. C'est à la philosophie que je dois la santé » et la vie. .le dois aussi beaucoup à mes amis, à leurs exhortations, à » leurs veilles, à leurs discours. 0 bon Lucilius ! quel doux restaurant que » les épanchemenls de l'amitié... Aie encore recours à d'autres remèdes, » à la promenade, à divers exercices, suivant l'avis du médecin. Sors de » rengourdissemenl où retiennent les soufl'rances ; fais des lectures à » hante voix, exerce l'organe de la parole, où est le principe de tes infir- » mités. ')
h Mais que faire quand des voitures élégantes et commodes et des lecteurs à gages semblent interdire tout usage des membres et de la voix? .le n'ai plus qu'à me retrancher sur des alternatives d'abstinence passagère. L'aiguillon île la faim, qui en est la suite, débarrasse l'estomac d'une surcharge d'humeurs et ranime son action organique. Que l'on prenne de la nourriture quand l'appétit se fait vivement sentir, on éprouve je ne sais quel bien-être intérieur, quelle douceur d'existence ignorée et universelle. Les aliments, au contraire, quand l'estomac est dans une langueur apathique, restaurent moins qu'ils ne deviennent un poids incommoile. Le désordre pliysiq\ie que l'on éprouve fait passer jusque dans le moral une morosité sombre, qui distille partout l'ennui et le dégoiit de la vie. Un grand prince, par l'avis de son médecin, ne prend presque aucun aliment certain jour de la semaine. .le puis encore citer Auguste, qui mettait tant de prix au soin de se bien porter. Suivant Suétone, il n'avait point d'heure fixe pour le manger, et il suivait en tout lieu son
appctil. 11 lui anivail iiuelqiieibis il'ètrc simple spectateur d'un /estiii, parce qu'il avait mangé avant ou qu'il était résolu d'attendre encore : (I Un juif, au jour du sabbat, écrivait-il à Tibère, n'est pas plus fidèle » observateur du jeûne que je le suis aujourd'liui. Je suis encore au » bain à une heure de la nuit, sans avoir presque pris aucune nour- » riture. »
» Par M. P , docteur-médecin. »
Vous pourrez juger, par l'article que je viens de transcrire, de la manière dont je traite l'Iiygiènc; et, du reste, vous savez que vous pourrez
me dire en liberté votre façon de penser Quelque avantageux que soit
le projet d'aller en Amérique, cependant je crois maintenant que je resterai ici. D'ailleurs, dans un des articles de la Gazelle de sanlé, j'ai annoncé mon premier ouvrage d'hygiène sur la gymnastique médicale, et j'ai absolument à cœur de le finir et de le publier vers le printemps ou l'été... Adieu, mon cher Deslbntaines, vive (dix et chassez ces sombres nuages de mélancolie qui tourmentent les habitants des climats chauds, et soyez persuadé (|ue rien ii'ég île l'empressemetit de vos amis de vous revoir dans ce pays-ci, quand vos alfaircs vous le permettront.
PiNEL.
Vous avez dû recevoir une de mes lettres, il y a environ un mois et demi ou deux mois ; j'avais transcrit quelque morceau de l'éloge de D'Alembert.
Lcllrc du 28 avril 1 785.
Dans celte lettre, une des plus remarqualiies sous le rapport littéraire, Pinel rappelle à son frère que s'il l'avait engagé autre ibis à traduire un morceau de VEnéide, il lui avait aussi fait sentir toutes les diflicullrs d'une pareille traduction. « Il ne s'agit pas, dit-il, de rendre le sens d'un poëte comme Virgile et d'imiler les platitudes de l'abbé Desfonlaines : il faut aussi le lire, le relire encore, méditer longtemps, monter son imagination, se figurer qu'on est à la place do l'auteur, et commencer alors seulement d'entreprendre de le traduire. »
Il cite quelques passages du quatrième livre ; il en fait ressoi'lir riiarmonie et la simplicité des expressions, et ajoute des remarques pleines de vues lines et vraies sur le discours de Didon, sur sa passion, son attendrissement, sur le souvenir de son époux, et sur les combats qui se livrent dans son cœur.
Je t'avais engage à traduire autrefois un morceau de ÏÉncile, et tu en as assez bien rendu le sens ; mais combien de préceptes pourraient résulter de ce sublime morceau de l'original ! Il fciut se mettre à la place de l'auteur et prendre sa situation quand il le composa. Ul piclura poèsis,
vlil lIoiMCo. cl cfla est cxaclemciit vrai. Je suppose ciu'iiii poinlre eût voulu rendre Didon dans celle situation intéressante; il aurait d'abord choisi le lieu de la scène et l'aurait bien déterminé ; il eut d'abord formé un appartement digne de la reine de Cartilage, en colonnade, etc.; mais une f'ailde lumière eût éclairé ces objets, et la vue eût .reposé entièrement sur l'objet principal, c'est-à-dire sur Didon même, dans un état de désordre, l'atlendrissement peint sur son visage, le feu de la passion dans ses yeux; le peintre eut encore choisi une attitude favorable, celle de se pencher mollement vers sa sœur, d'épancher son cœur en sa présence, etc. Eh bien ! toutes ces idées accessoires qu'aurait eues le peintre, le poëte a dû les avoir pour bien monter son imagination par degrés; il a fallu que tout ce vaste tableau fût présent à sa pensée pour faire parler avec convenance la reine deCarlhage; il a fallu qu'il s'en pénétrât profondément afm de transmettre ce tableau avec vérité et avec énergie ; il a fallu ensuite qu'il se représentât Didon avec ces belles formes humaines dont quelques femmes nous donnent l'idée. Il ne suffît pas de se former vaguement l'image d'une femme, il faut que notre imagination soit fixée par une vue claire et distincte de l'objet qu'il veut peindre, sans quoi on ne peint rien, et l'on n'a qu'une imagination glacée ou une espèce de fougue vaine et stérile.
On sent qu'il faut du temps pour que l'esprit se monte ainsi; qu'il faut cire profondément nourri des meilleurs modèles ; que, pour s'en nourrir, il ne suffît pas, comme tu l'as fait, de prendre un morceau de Virgile, de le traduire tout de suite ; il faudrait avant cela, en fermant les yeux et en montant son imagination, lâcher de se mettre au Ion où était Virgile lui-même, se croire transporté à Carthage, dans le palais de la reine, l'y voir, lui assigner des traits fixes et marqués, et ensuite, quand l'imagination serait peu à peu montée, qu'on se sentirait attendri, on suivrait la gradation des pensées de l'auteur; il faut que l'âme, pénétrée, laisse échapper ses pensées : « 0 ma sœur! » Ce mol là, prononcé avec un air affcclueux, n'avait pas besoin du mot bien-aimée. Virgile, qui était si vivement pénétré, n'a pas mis ces phrases stériles : « Insomnies cruelles qui tiennent l'âme suspendue dans la crainte et les alarmes ; » quœ me suspensam hisomnia terrent. Ce que tu substitues est d'un rhéteur qui ne rend point la mollesse du sentiment qui inspire Virgile. Je te dis cela pour former ton goût et pour le faire sentir la difficulté de traduire Virgile. Si lu avais entendu expliquer le quatrième livre par l'abbé Dolille, comme il l'a fait autrefois au collège royal de Paris, tu aurais senti combien il faut de talents et combien il faut les cultiver pour rendre un poëte aussi supérieur que Virgile. Ainsi, parce que l'abbé Desfontaincs a fait des platitudes, il ne s'ensuit pas qu'il faille entreprendre une traduction de Virgile; mais étudie et nourris-loi profondément des beaux morceaux de cet auteur, en observant les préceptes que j'ai donnés ci-dessus. Reviens cent fois sur le même objet, et, si lu le fais bien , lu apercevras à chaque fois de nouvelles beautés qui te raviront; c'est ainsi qu'on fait des progrès : autrement on reste toujours au même point, et c'est ce qui arrive dans vos collèges.
Dans le discours de Didon, pour bien le saisir, il faut commencer par étudier froidement la marche et l'ordre des idées. D'abord, Didon expose
CAS. pi.\i;r.. 4
!e trouble qui l'agile ; bientôt après, elle parle ilos cjrandes finalités (ff l'étranger arrivé sur ces bords, et la passion qui la possèilc l'ait qu'elle insiste sur ce point : les revers que cet infortuné a éprouvés l'attendrissent. 11 était naturel qu'elle songeât à s'unir à lui, et elle avoue sa faiblesse ; mais, dans l'instant, un sentiment plus fort semble la combatire ; c'est le souvenir de son premier époux, elle fait les serments les plus sacrés de conserver la fidélité à ses mânes : « ... Tellus opiem priiis ima dehiscal, antè, pudor, quàm le violo... > Ce sentiment élevé dans une personne éprise d'amour rend Didon infiniment intéressante et fait voir les combats qui se passent dans son cœur; le poëtea l'adresse de faire finir 9CW1 discours par l'objet de ses anciens regrets, et de faire comme oublier l'étranger dont elle est éprise. Quelle sagesse , quelle conduite dans celte gradation des sentiments, combien elle mérite d'être étudiée!
Après avoir ainsi fait une analyse froide de ce discours, il faut y revenir pour bien eo étudier toute la beauté et toute la simplicité des expressions : '( Anna soror,quœ me suspensam insomnia lerrenl ! — Quis novushic noslvis successil sedibus hospes ? — Credo equidem, nec vana fides, genun esse deorum. » Il faut bien senlir toute l'barmonie de celle poésie, el comme l'oreille en est flattée : lieu ! quibus ille jaclatus fatis ! Peut-on trouver des expressions plus simples et qui aillent mieux au cœur? Le poi'le n'a pas la maladresse d'aller décrire en vers emphatiques les ruines de Troie, les tempêtes qu'linée a éprouvées, etc.; un poète médiocre n'y aurait pas manqué. Le poëte, pour peindre le sentiment nouveau qui élève l'âme de Didon contre sa passion, lui fait prendre un langage plus relevé : Si ihihi non animo fixum immolumque sedcrel, olc. Didon prend dans ce vers le caractère d'une liéroïne qui combat sa passion ; mais bientôt succède encore une expression tendre qui va au cœur : » Agnosco veteris vesligiaflammœ, » et ce sentiment, exprimé avec finesse, excuse un peu Didon; mais lionteuse de sa défaite, elle se relève avec indignation comme pour triompher d'elle-même, et fait les serments sacrés d'être tidèlc aux mânes de son époux- Son langage est alors noble et plein de force; elle aimeiait mieux être engloutie dans les entrailles de la terre, etc.
Après avofr ainsi admiré l'harmonie et la simplicité des expressions, il faut encore revenir une troisième fois sur ce morceau, et, comme alors l'imagination est montée, il faut se rendre présent dans l'esprit tout le tableau, fermer les yeux et voir intuitivement la reine de Carlhage ilollanle dans ces combats, etc. C'est alors seulement qu'il est permis de prench e la jd^me et d'essayer de traduire Virgile ou de l'expliquer au.\ autres. Si, depuis dix ans que tu étudies les auteurs latins, tu eusses suivi la maiclie que je viens de trncei', lu eusses bien fait d'autres progrès ; juge maintenant de ta manière de composer des vers. Cependant il faut s'essayer pour apprendre à bien écrire en prose
Lelti'e du 1 G février 1792.
(^ollc letlrc c^l ailre sec à mon père. Il lui fait pari dos crainlos ([u'il avait eues ilc voir rompre la concorde f|iii rri;nail enire lui
olleiir fi-èro le cuit'. 11 l'ait des vœux pour (lu'iis vivoiil en bonne intelligence. Il lui lait connaître qu'il est sur le point de se marier ol le prie de lui envoyer de suite le consentenient de son père ; il ajoute que s'il se décide à contracter ce mariage , c'est ([d'il est seul et loin de tous ses parents, qu'il s'est vu jusqu'à présent en touré de gens avides, et qu'il espère trouver le bonlieur avec une personne qu'il connaît depuis quel(|ues années.
11 est étonné d'apprendre que les assignats perdent dans son pays natal; il propose un moyen d'obvier à cela en engageant diî faire pour les ouvriers des billets signés par des personnes responsables. 11 dit (pic, malgré les bruits de guerre, on espère que la paix ne sera point troublée.
Je l'avoue, mon citer fièrc, qu'eu recevant ta cieriiière IcUrc et celle du curé que j'avais reç\ie précédemment, j'avais été alarmé, el que je craij^nais de voir rompre la bonne intelligence que j'ai toujours désiré <\e voir régner dans la maison. Vous ne sauriez croire à quel point je désire vous voir vivre dans le meilleur accord, puisque l'intérêt de l'un et de l'autre se trouve alors concourir avec le l^onlieur. Hélas ! qu'avez-vous de mieux à faire cl quelle consolation pourrait avoir le curé de vivre iiuprés d'élrangers qui ne clicrcheraienl qu'à le tromper ? S'il avait fait comme moi, l'essai de se faire servir par des étrangers, combien il en serait fatigué \ Puisnue nous en sommes sur cet article, je te dirai que je suis sur le point de me marier avec une |)ersonne d'un cxcellenl carac- Irrc que je connais depuis plus de trois années; elle a une tante qui est (li'jà avancée en âge et qui lui laissera du bien. Ainsi, quoique je reçoive pou de ciiose en me mariant, cependant j'y suis déterminé parce que, (i'aillein s, j'y trouve toutes les convenances qu'on peut désirer, cl que sa taule, qui n'a pas d'enfants, est la veuve d'un ancien bourgeois de Paris. La personne que je veux épousera perdu ses père et mère étant encore fort jeune; elle a vingt-quatre ans : je ne serai pas obligé de dépenser beaucoup au delà de ce que je dépense inainlenant. Au contraire, étant obligé d'élre servi par des étrangers, je suis dupe de mille manières, et je ne puis éviter cela qu'en épousant, comn\e je le fais, une persoiuie économe et rangée ; d'ailleurs, une fois qu'on est parvenu à un certain âge, on sent le besoin du mariage pour retrouver les soins de l'amilié dans la personne avec laipielle on doit passer ses jours. Je t'assure que si j'avais été auprès de mes parents je n'aurais peut-être pas songé au mariage, puisque j'aurais trouvé auprès d'eux toutes les ressources de l'attachement et de l'amitié; mais, comme mes affaires me rclienncnl ici, et que je ne me suis vu jusqu'ici entouré que de gens avides incapables d'aucun attachement cl d'aucun de ces soins assidus qui rendent la vie cltère, je sens très vivement la nécessité de m'uuir avec une personne qui soit un autre moi-même et à laquelle je puisse me coulicr enlièrement. Sois bien persuadé que je ne m'y suis déterminé qu'après une mûre réflexion et après avoir tout balancé. Je prie mon père de vouloir bien tn'cnvoyer tout de suite son consenlciucnt à peu près dans la Ibi iuo nui, suit ;
Je donne mon conscnlement pur et simple au m.iriaj^e de mon fils aîné, Philippe Pinel, avec demoiselle Jeanne Vincent, fille légitime de feu Jean Vincent et de Françoise Gindre, habitants de Gwingcy, département du Jura, entendant que ce mariage sera contracté suivant les formes civiles et ecclésiastiques.
Fait à Saint-Paul, ce
Je te prie de m'envoyer par la même lettre un extrait mortuaire de ma mère qui me devient aussi nécessaire. Cet extrait sera non-seulement signé du curé, mais encore de toi-même, qui, en qualité de maire, ajouteras que tu certifies que M. Pinel est curé de Saint-Paul, et tu signeras Louis Pinel, maire de Saint-Paul. J'ai ici mon extrait haplislairc, qui m'a été envoyé dans une lettre.
Je suis fâché de ne pouvoir l'envoyer, cette année, la Vedelle, parçe qu'elle n'est pas continuée sans doute à cause du petit nombre de souscripteurs. Vous recevez sans doute la Feuille villageoise toutes les semaines, car j'ai pris un abonnement pour toute celle année ; ainsi, si l'on n''ctait pas exact à vous l'envoyer, vous n'avez qu'à me le marquer. Il y a apparence aussi que vous recevez le journal de médecine de M. Fourçroy, parce que je puis vous envoyer cet abonnement, étant un des collaborateurs de ce journal. Maintenant les objets ne deviennent pas aussi intéressants, et il n'y a pas Ca'nt de nouvelles comme lors de l'Assemblée constituante; ainsi il suffit, pour être au courant, d'en recevoir une fois la semaine.
Je suis étonné que les assignats perdent chez nous comme ils le font ; c'est certainement une suite des faux bruits que répandent ceux qui cherchent à propager les troubles; mais ne pourrait-on pas remédier à cela, |)our les ouvriers, en faisant de petits billets signés par des personnes responsables? Je suppose, par exemple, qu'une personne ait 50 ou] 100 écus en assignats de 5 francs; il n'y aurait qu'à faire cinq billets de 20 sols chacun ou dix billets de 10 sols signés de la personue, et alors l'ouvrier, en portant l'assignat de 5 francs, recevrait ces petits billets, qu'il ferait circuler pour acheter du pain ou autre chose. Lorsque le boulanger ou autre marchand aurait rassemblé assez de petits billets, il irait chez la personne qui les aurait signés pour les échanger contre les assignats. C'est ainsi que, dans plusieurs endroits, on a facilité les achats, et l'on est parvenu à se passer presque de la monnaie. Il faut un peu de patience et tout ira bien. Au reste, malgré les préparatifs et les bruits de guerre, les gens éclairés n'y croient pas, et il y a lieu de penser que la paix no sera point troublée.
Cette lettre est autant adressée au curé qu'à toi. J'embrasse mon père, ma belle-sœur, et bien des choses à tous mes parents.
Ton bon frère, Pinel.
Lellrc du 1 juillel 1792.
Dans cette lettre , écrite le soir môme, après avoir assisté à séance de rAssombléc législative , Pinel raconte ce qui s'est passé. O'! compte rendu est plus étendu et plus intéressant iiuc cy
(jifont écril, ù ce sujet, MM. Tliieis et Louis lîlanc. l-es a|i|ii'ccialioiis, résullal de rimprcssion qu'il avait éprouvée, éloignent toute idée de séance préparée, à l'avance, entre les partisans de la royauté et ceux de la ré|)ubliiiue. En le lisant, on s'a|)er(,'oit qu'il l ût été diflicile que toute l'Assemijlée, (pie tous les menribres des divers parlis, que tous les spectateurs uoinhreux qui étaient dans la cliaudjre se fussent entendus avec Louis \VI pour jouer une indigne comédie, comme cerlains écrivains l'ont avancé. Les gens sensés et éclairés de toutes les opinions désiraient la pai.\ et la concorde, et détestaient les dissensions intestines, surtout au moment où les armées ennemies marchaient contre la patrie. Ouoi donc de plus naturel que d'applaudir aux belles paroles dcrévêque de Lyon, et aux nobles sentiments exprimés par le roi?
Nous étions ici, mon cticr frère, comme ailleurs, dans de grandes perjilcxilés, à cause de nos divisions intestines autant que par les approches d'une guerre formidable; mais les liommes éclairés craignaient encore moins les suites de la guerre que nos dissensions, par la mésintelligence contiimcllc qui régnait entre le pouvoir exécutif et le législatif, et, de plus, par une diversité d'opinions sans fin, qui mettait sans cesse aux prises les membres du corps législatif, ce qui donnait lieu à des factions sous le nom de Jacobins, de Feuillants, de Uoyalislcs, etc., en sorte que les esprits faibles ne savaient plus à quoi s'en tenir ; d'ailleurs, quoique en général les amis de la Constitution, sous le nom de Société de Jacobins, lussent bien intentionnés, il s'y mêlait coiUinucllement des brouillons qui faisaient mépriser les autorités constituées et qui, par des déclamations outrées, portaient le peuple à la révolte-, et vous avez appris, sans doute, ce qui s'est passé, le 20 juin, dans lechâleau des Tuileries. Celle scène, quoi que en puissent dire les gens de parti, a pénétré de douleur tous ceux qui veulent le bien public; car, si le représentant héréditaire de la nation n'est point respecté, il n'y a alors plus de gouvernement, plus de corps social, et il ne resterait plus qu'à s'entre-égorgcr les uns les autres ; aussi cette nouvelle avait répandu la joie parmi les émigrés et les puissances ennemies de la l'rance. Nous étions donc ici à Paris dans des transes très vives, surtout à l'approclic de la fédération, puisque le choc des factions pouvait devenir terrible, et qu'on ne pouvait point prévoir le terme du désordre.
Aujourd'hui samedi, 7 juillet, la scène change entièrement par la réunion solennelle de tous les esprits, et je vais te dire ce qui est arrivé à l'Assemblée nationale. M. Lamourette, évoque mélropolitain de Lyon, est monté à la tribune, en sa qualité de député, et voici, en abrégé, le discours qu'il a tenu : « On vous a proposé, messieurs, des mesures générales sur la sûreté de l'État, mais la véritable cause de nos maux est ici : une partie de l'Assemblée accuse l'autre de vouloir renverser lu monarchie constitutionnelle en établissant une république; celle-ci accuse à son tour la première de vouloir détruire l'égalité politique, en établissant les deux chambres; c'est là la source des divisions qui déchirent le voyaume et qui causent tous nos malheurs. Voulez-vous anéantir les
cs|)éraii(',cs fiiiieslcs do ii u eiiiir;inis .' Votilc/.-vmis remporter une vicloii e oclalaïUo et sur l'Autriche et sur ('.dIiIchIz? Réunissez- vous, déclarez, par un nouveau serinent auguste et solennel, que vous détestez égaloniéiit tout ce qui poui rait porter atteinte à l'intégrité de la Constitution... Foudroyez à la fois et le système de la république et celui des deux chambres, et (pie M. le président indique un jour et une heure pour cette cérémonie touchante. » On a crié : A l'inslanl! à l'inslanl! et l'Assemblée tout entière se lève, les bras tendus vers le ciel, et prononce, d'une voix unanime, le serment proposé par l'évoque de Lyon.
Il faut avoir vu cette scène mémorable pour s'en l'aire une juste idée. Aussitôt l'Assemblée a rempli confusément l'enceinte de la salle, au milieu des acclamations du peuple et de ses propres membres, en bénissant cette heureuse réunion; dés le soir même, les corps admim'stratifs et judiciaires, la municipalité, les ministres, sont venus partager les sentiments profonds que l'Assemblée approuvait, et la joie pm-e que cette séance doit inspirer aux Ions citoyens ; l'Assemblée a décrété aussi que le procès-verbal de cette réunion solennelle serait rédigé séance tenante, porté au roi par une dépulalion de vingt-quatre membres, envoyé aux armées et aux départements, lîienlùt après, M. Lamourclte, qui était à la tète de la dcputation envoyée au roi, est rentré dans la salle et a dit : « Nous avons trouvé le roi dans sa chambre; nous lui avons lu l'extrait du procès-verbal. Sa Majesté nous a répondu que l'événement que nous lui annoncions remplissait le vœu le plus cher à son cœur, et qu'il v. allait venir lui-même en témoigner sa joie à l'Assemblée nationale. Le roi est entre, précédé de la dépulation; l'Assemblée entière, debout et dé-couverte; les tribunes, entraînées par son exemple, ont fait retentir la salle des cris redoublés de Vive le roi! Les applaudissemcLits se sont l)rolongés jusqu'au moment où Louis XVI a pris la parole : » Le spectacle le plus attendrissant, a-t-il dit, est celui de la réunion de tous les amis de la liberté; je désirais, depuis longlemps, ce moment fortuné; mes vœux sont accomplis, la nation et le roi ne font qu'un ; la Constitution doit servir de point de ralliement à tous les Français ; le roi leur en donnera toujours l'exemple. » Los applaudissements ont redouble cncoi e. Le président de l'Assemblée a répondu : <i Sire, cette époque mémorable de la réunion de toutes les autoiilés constituées sera un signal d'allégresse pour les amis de la liberté, et de terreur pour ses ennemis. Cette union sera notre force, Sire, dans la guerre que la nation française fait aux tyrans conjurés contre elle, et elle est le gage de nos succès... (Applaudissements.) Le roi répond d'un ton pénétré : « Je n'en doute pas. » Des larmes coulent de ses yeux, il sort avec la députation ; les applaudissements redoublent; le président lève la séance, et une foule de députés se joint à ceux qui accompagnent le roi.
Je te prie, dans votre club et dans tous les endroits publics où il sera question des affaires du temps, d'écarter toujours toute idée de désordre, de recommander l'obéissance aux lois et à toutes les autorités constituées, car, sans cela, il ne peut exister ni gouvernement, ni société, .\dieu.
LcUre ilu \ G novembre 170 2.
^inol folicilo son frère It^ ciiri! do s'ôtrc réuni do nouveau avec î.ouis (mon jtèro). I.a nios^intolligonco qui avait régné cnlro eux l'avail jtrolbniléiiicnt aflligé. Il l'oxliorlcà culliver les heureux poncliants de leur petit neveu (mon frère aîné) sans qu'on puisse savoir encore quel élat on pourra lui donner. Celui qui est à l'ahri de tontes les vicissitudes luuDaiiies est Fart de guérir, car il y aura toiijours des malades ; on pense, ajoute- t-il, que la médecine et la chirurgie seront réunies dans la nouvelle organisation qu'on prél are. C'est encore dans le corps médical, au milieu de la désorganisation qui règne dans la plupart des états de la société, qu'on Irouve le plus do lumières. Il Tcngage à culliver l'hygiène, cl à en prescrire les préceptes aux gens do la campagne. Il lui rappelle tpi'il lui avait peint autrefois l'élal de jiasteur, dans tous les cultes, foiume tm miiiistèro de paix, d'iasti'uciion et de consolation, quand ou sait le remplir dignement.
il finit en demandant des nouvelles de son pays na!al, auquel il est toujours très altaché.
C'est avec le plus sensible plaisir, mon cher frère, que j'ai appris la réunion avec Louis, ou philùt une corrosponLlaiice réciproque il'amilié et d'allacliemcnl qui n'aurait dù jamais cire aUércc. Tu connais combien j'aime la concorde et la paix, et rien ne m'affligeait plus qu'une mallicurensc division qui régnait ainsi au sein de la famille, parce que j'imaginais bien que mon père ne pouvait qu'en gémir. .le t'exhorte toujours de culliver les bons penchants que mon petit neveu marque déjà, quoiqu'il soit encore diflicile de déterminer l'état pour lequel il témoignera un penchant naturel. 11 est vrai que celui qui est le plus à l'abri de toutes les vicissitudes humaines est l'art de guérir, et que dans toutes les formes pos- .'■■ibles do gouvernement ou les révolutions des empii es, il y aura toujours (les maladies et des inlîrmilés. Il parait môme que, dans le nouvel élat des choses, l'éducation du mé(Jecin et du ciiirurgicn sera commune, et que cet élat n'en deviendra que plus respectable, parce que l'on exigera plus de lumières. Il faut convenir que, dans raclucllc désorganisation de Itresquc tous les étals de la société, la profession de médecin est celle qui joue un des plus beaux rôles, parce qu'elle est réellement dans la nature, et que c'est maintenant dans le corps des médecins qu'on ]ieut re trouver le plus de lumières réunies. Je l'exhorte toujours de cultiver l'hygiène, qui est si intéressante ])Our prévenir les maladies, cl de l'accoutumer à lire l'histoire des maladies, surtout dans l'ouvrage deC.ullen, que j'ai traduit, et dont lu as sans doute, ainsi que mou frère, v.n exemplaire; de celte manière, lu pourrais ne pas faire des essais dangereux et être très souvent utile. Sans doute que dans des maladies graves, telles que celles qui ont régné chez nous cette année, il faut avoir beaucoup d'iiabiielé pour en saisir le caractère cl en bien diriger le trailcment-, mais dans un grand nombre d'autres pcliles maladies ou pont se rendre
Irôs iililr, ot môme soiiiil il possililc, avec des ni-c'^caiilidiis, de l'os prévenir. Ainsi, je l'engage tmijoins d"insisler sur la propreté pour les gens (le campagne, de les porter à se faire du linge du fruit de leurs épargnes, de se procurer ime nourriture saine, d'éviter les excès périodiques dans la boisson, de tourner ailleurs leur activité par des fêles patriotiques et des assemblées civiques. Tu vois actuellement la vérité de ce que je t'ai toujours dit, en te peignant l'état de pasteur comme un ministère de consolation, de paix et d'instruction dans tous les cultes, quand on le remplit avec dignité et qu'on ne se sert de l'ascendant que donne un caractère religieux que pour faire le bonlieur des iiommes et les éclaire r sur leurs vrais intérêts. Tu ne dois avoir nullement regret à la pension à laquelle lu aurais pu aspirer comme doctrinaire, parce que, à voir les choses dans leurs principes et la marclie de la Convention, je présume qu'on finira par abroger les pensions ; il y a plus, et cela ne doit point l'étonner ni te décourager, parce que les ministres du culte qui sont en exercice seront toujours payés d'une manière ou d'autre. Il y a lieu de penser que ces derniers finiront bientôt d'être salariés par l'État, et que. comme on ne veut point admettre de culte dominant, les fidèles de chaque culte payeront les ministres qu'ils se seront donnés par une contribution volontaire ; alors, un prêtre pourra desservir plus d'une paroisse. Ce n'est pas qu'on veuille détruire la religion, comme le disent des malveillants, car certainement la très grande majorité de l'Assemblée est loin de vouloir ôter ce frein au peuple et cet objet de consolation pour les malheureux, mais on veut d'un côté économiser plus de cent millions, et de l'autre ôler toute idée d'un culte dominant et persécuteur : il faudra alors que dans les campagnes on rétablisse une sorte de dîme. Je te parle ici par anticipation ; mais, à voir le cours nalurel des opinions et des événements, je pense que ces prcdiclions ne seront pas longtemps à s'accomplir.
Écris-moi toujours de temps en temps des nouvelles du pays sur les dispositions des esprits, l'état aciuel des choses, les qualités des récoltes, etc. Tu sais combien je suis toujours atlacbé à mou pays natal, quoique j'en sois éloigné, et combien je me ferais un plaisir de m'en rapprocher, si les circonstances me le permettaient.
Je suis invariablement avec toute l'effusion de l'amitié.
Ton bon frère, l'iNKL,
Pans. - Imprimerie de L. Maktinit, rue Mignon, 2.