A M. BOURDET
SUPERIEUR^ A SAINT-MÉEN
Avantages et utilité des visites.
23 juillet 1646.
Vous me dites. Monsieur, que vous avez toujours trouvé h redire aux visites qui se font dans la Compagnie, et à la
manière dont elles se font. Je vous supplie très humblement^ Monsieur, d'agréer que je vous dise les raisons que la Compagnie a eues d'en user de la sorte, La première est que les visites que font ou font faire ceux qui servent le général d'une Compagnie se font à l'instar de l'Église, qui a ordonné que tous les évêques visiteraient toutes leurs églises de temps en temps, et les feraient visiter tous les ans par leurs archidiacres, et plus souvent par leurs doyens ruraux; la deuxième, que tous les ordres et communautés bien réglés sont en cette pratique; la troisième, que la plupart reconnaissent, comme les Chartreux, que l'une des principales raisons pour lesquelles ils n'ont point eu besoin de réforme est de ce que cet ordre est visité tous les ans ; la quatrième, que l'expérience nous a fait voir qu'une de nos maisons était quasi renversée en sa discipline, et plusieurs quant aux bonnes mœurs, et qu'il n'y a eu qu'une visite qui ait pu remédier à ce malheur-là, et y a remédié, en sorte qu'il n'y en a point dans la Compagnie qui aille mieux que celle-là; la cinquième, que la même expérience nous fait voir que toutes les maisons en profitent, par la grâce de Dieu, plus ou moins, selon que les supérieurs sont plus ou moins fidèles pour observer euxmêmes et faire observer aux autres les ordonnances que le visiteur a faites ; la sixième, que la plupart des maisons font instance de les envoyer visiter, quand on passe le temps qu'on le doit faire; la septième, que les supérieurs particuliers demandent les visites, parce que la communauté en général, et chacun en particulier, ^'unissent plus à lui et à ses ordres après la visite qu'auparavant; la huitième, que les communautés respirent après, parce que cela modère la chaleur et fortifie les supérieurs qui n'ont pas assez de force pour réprimer l'audace de quelques-uns ; joint d'ailleurs que s'il y en a quelqu'un dans la Compagnie qui soit à peine à la plupart, l'on remédie à une partie de sa mauvaise humeur.
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OU Ton en décharge la communauté en l'envoyant ailleurs, où peut-être îl fera mieux; la neuvième, que par le moyen des visites toutes les règles, ou à peu près, sont remises en usage si elles n'y étaient plus; la dixième, que s'il y avait des inimitiés, la charité est rétablie entre tous les confrères ; la onzième : il se peut dire que les visites bien et exaaement faites font ce que fait le soleil, c'est d'éclairer; et les visites font voir toutes les fautes de la communauté à celui qui est là pour y remédier ; le soleil échauffe, et la visite enflamme les personnes visitées à un plus grand amour de Dieu et du prochain, à une plus grande estime de sa vocation et à l'observance des règles ; et comme le soleil répand ses influences sur toutes les créatures, il se peut dire aussi que la visite profite à toute la famille visitée.
Oui, me direz- vous, mais pourtant il me semble que tous ces effets ne paraissent pas partout : je réponds qu'il est vrai quant aux maisons où les supérieurs ou les inférieurs n'ont pas assez de disposition pour mériter la grâce de cette sainte action,! mais que là où les supérieurs ont assez d'humilité et de zèle, la visite y fait des merveilles, ainsi que l'expérience fait voir partout.
Je ne blâme pas les visites, me direz-vous, mais la façon de les faire de quelques-uns de la Compagnie. Béni soit Dieu, Monsieur, de ce que vous n'en avez point aux visites, mais seulement à la manière de les faire. Voyons comme nous y procédons : i° l'on commence cette sainte action par une prédication tendant à bien faire cette visite; 2® chacun dit en secret au visiteur ses propres fautes, celles de la communauté en général, et celles de chaque particulier en qui il en aura remarqué quelques-unes ; 3** quand chacun a parlé ainsi, le visiteur avertit la communauté au chapitre des fautes qui la regardent, et les particuliers en particulier ; 4*^ il fait ensuite les ordonnances nécessaires pour empêcher
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que Ton ne retombe plus dans les mêmes fautes, et pour introduire le bien qu'il faut. Quel mal y a-t-il en tout cela ? S*il y a à redire à cette façon de faire les visites, vous en trouverez peut-être à Texécution et aux ordonnances des visiteurs ; car pour Texhortation et les avertissements, je m'assure que vous n'y en trouverez pas.
Pour l'exécution ou information secrète, il n'y a communauté où cela ne se pratique de la sorte; et nosseigneurs les prélats interrogent publiquement les curés et le peuple réciproquement de leurs défauts ; et pour les ordonnances, les uns et les autres (nosseigneurs les évêques et les visiteurs des communautés) en font ; et à quoi serviraient les visites sans cela ? Les médecins, après avoir guéri un malade, lui donnent un régime de vivre pour se préserver de tomber dans la même maladie.
Oui, mais ils font quelquefois des ordonnances qui diminuent- l'autorité d'un supérieur, pour élever celle de la communauté, comme celle de donner un admoniteur et des consulteurs à un supérieur, lesquels il ne peut choisir lui-même ; je réponds que si les supérieurs étaient impeccables et infaillibles en leurs conseils, qu'il ne le faudrait pas faire, mais qu'étant sujets à pécher et à faire des fautes, et n'ayant pas toujours le discernement qu'il faut pour agir sans conseil, il n'est pas juste qu'il soit lui-même sans admoniteur et sans des personnes auxquelles il se conseille ; et le général a luimême son admoniteur, son confesseur et ses consulteurs que la Compagnie lui a donnés, et il ne les choisit pas lui-même.
Au reste. Monsieur, j'ai vu les ordonnances que M. Portail a faites chez vous, qui me paraissent très bien, eu égard à l'état de votre maison et des personnes qui la composent ; c'est pourquoi je vous supplie, par les entrailles de Notre- Seigneur Jésus-Christ, d'entrer non seulement dans les sentiments de l'importance des visites en la manière qu'elles se
font, mais aussi d'en observer les ordonnances et de les faire observer exactement ; et assurez- vous, Monsieur, que si vous le faites. Dieu bénira et sanctifiera de plus en plus votre conduite.