A M. MARTIN
PRÊTRE DE LA MISSION^ A GÊNES
Il biinit Dieu des grâces accordées à M. Blatîron et à M. Martin.— La confiance en Dieu, principe du succès dans les œuvres. — Les vues humaines, causes d'insuccès.
Paris, ce dernier février 1647.
Monsieur,
J'ai reçu une lettre de votre part, cette semaine, et non de celle de M. Blatiron, qui, étant absent et dans les grandes occu* pations où il est, ne peut fournir à tout. Et certes, j'admire votre soin de ce que, dans les embarras d'une maison et d'un séminaire, vous ne manquez pas à me donner cette consolation qui est extraordinaire à ce point, en ce qu'elle m'apprend, et les bénédictions qu'il plaît à Dieu de continuer, tant sur les travaux de M. Blatiron que sur sa propre personne; en sorte que ce qui s'opère en lui et par lui semble un petit miracle. Et les grâces singulières qu'il plaît à ce
I. M. Louis Calon, docteur de Sorbonne, avait dès 1626 travaillé avec saint Vincent; il s^était retiré àÂumale, où il mourut.
même Seigneur de vous faire aussi, bénissant comme il fait votre conduite et remplissant votre cher cœur d'une parfaite confiance en son secours, qui est le moyen des moyens pour faire heureusement son œuvre. Vous avez trouvé le secret, -et quiconque n'agira dans cet esprit, quelque capacité qu'il ait, il ne réussira ni pour lui ni pour les autres. Tenons-nous donc, Monsieur, tenons-nous fermes à cette chère confiance en Dieu qui est la force des faibles et l'œil de l'aveugle. Et quoique les choses n'aillent pas selon nos vues et nos pensées, ne doutons point que la Providence ne les ramène au point qu'il faut pour notre plus grand bien. Que les discours qu'on vous fera ne vous étonnent nullement.
Ce bon ecclésiastique, qui a le premier travaillé dans les missions, et qui vous a entretenu du dégoût qu'il en a maintenant, ne doit pas mesurer les autres par lui, ni croire qu'ils s'emploient à ce saint exercice pour complaire sûrement à monseigneur le cardinal. Et quand cela serait. Dieu ne laisse pas de tirer sa gloire de ces intentions tortues, et plusieurs âmes en seront sauvées. Que s'ils viennent à discontinuer, comme il arrivera s'ils ne regardent Dieu, monseigneur le •cardinal reconnaîtra pour lors que, pour faire un solide établissement, il lui faut des personnes qui se soient données à Notre-Seigneur en ces emplois, et non pas des ecclésiastiques du pays qui ont d'autres prétentions. Plaise à la bonté infinie nous faire la grâce que toutes les nôtres tendent à l'avan- -cement de sa gloire, et à notre propre anéantissement. Je 5uis, en son amour, etc.
io5. — A M. D'HORGNY,
PRÊTRE DE LA MISSION^ SUPÉRIEUR^ A ROME
Impossibilité d'augmenter le nombre des missionnaires de sa maison. — Le Saint-Siège presse la Compagnie de sq charger de la mission de Perse.
i«' mars 1647.
Dieu vous fournira d'autres ouvriers quand il en sera temps ; le besoin ne vous a pas fort pressé jusqu'à maintenant, puisque vous n'avez pas fait d'ordination, et que vous en avez passablement pour les missions, quoique non pas à souhait. Nous faisons ici et ailleurs comme nous pouvons : serait-il raisonnable que nous fussions dans l'abondance des hommes, laquelle les rend inutiles une partie du temps, pendant que Dieu en manque en d'autres lieux où il nous appelle ? Saint Ignace ne fit-il pas cent établissements, avant sa mort, de deux ou trois personnes chacun? Ce n'était pas sans beaucoup d'inconvénients, puisqu'il y envoyait des novices, et que parfois il était obligé de les établir supérieurs, mais ce n'était pas aussi sans fruit ni sans providence. Si nous en avons entrepris quelques-uns, ce n'a pas été. Dieu merci, par aucun désir de nous étendre (sa divine bonté le sait), mais seulement de correspondre à ses desseins. Ce n'a pas été non plus de notre choix, ni par notre sollicitation, mais par la seule disposition d'en haut, que notre indifférence nous a donné loisir d'éprouver et de reconnaître.
Qui nous assurera que Dieu ne nous appelle point présentement en Perse ' ? Il ne le faut pas conjecturer de ce que nos maisons ne sont pas remplies, car celles qui le sont davantage ne font pas le plus de fruit : n'avons-nous pas occasion de croire plutôt le contraire? même que Dieu n'abandonne l'Europe à la merci des hérésies qui combattent
I. La Propagande demandait à saint Vincent de lui désigner un sujet propre à Pépiscopat pour l'envoyer en Perse.
r Église depuis un siècle, et qui ont fait de si grands ravages qu*clles l'ont réduite comme à un petit point; et, par un surcroît de malheur, ce qui reste semble se disposer à une division, par les nouvelles opinions qui pullulent tous les jours. Que savons-nous, dis-je, si Dieu ne veut pas transférer la même Église chez les infidèles, lesquels gardent peut-être plus d'innocence dans leurs mœurs que la plupart des chrétiens, qui n'ont rien moins à cœur que les saints mystères de notre religion. Pour moi, je sais que ce sentiment me demeure depuis longtemps.
Mais quand Dieu n'aurait pas ce dessein, ne devons-nous pas contribuer à l'extension de l'Église ? Oui, sans doute; et cela étant, en qui réside le pouvoir d'envoyer ad gentes? II faut que ce soit au pape, ou aux conciles, ou aux évêques. Or ceux-ci n'ont de juridiction que dans leurs diocèses; des conciles, il n'en est point dans ce temps. Il faut donc que ce soit en la personne du premier. Si donc il a droit de nous envoyer, nous avons aussi obligation d'aller; autrement son pouvoir serait vain. Vous savez, Monsieur, depuis quel temps la sacrée Congrégation a jeté les yeux sur nous; combien de fois elle nous a fait solliciter; combien peu nous nous sommes hâtés, pour ne mêler rien d'humain dans la résolution de cette sainte entreprise ; mais comme nous sommes de nouveau pressés, et par lettres et par monseigneur le nonce \ je ne doute plus qu'il en faille venir à l'exécution.
J'avais disposé pour Babylone M. Ferret ^ ; mais monseigneur de Paris, le voulant avoir pour Saint-Nicolas-du- Chardonnet, m'a fait plainte de ce que je voulais le lui ôter. Je vous ai mandé que (ne sachant à qui m'adresser hors la Compagnie) j'avais pensé à M. Gilles ^, ce qui n'a pas été