‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 150 sur 267 · A M. GICQUEL · texte numérisé non relu

A M. GICQUEL

PRETRE DE LA MISSION^ AU MANS

Il le prie de se donner à Diea pour accepter tous les emplois. — Avoir grand soin des cérémonies; elles vont quasi de pair avec les divins commandements. — Les exécuter telles qu'on les fait à Saint-Lazare^

5 décembre 1649.

Monsieur,

La difficulté que vous avez à faire le débit de la dépense des missions m'oblige à vous prier de vous bien donner à Dieu pour agréer toute sorte d'emplois. Vous devez estimer, Monsieur, que vous faites sa volonté quand vous accomplissez les ordres qu'on vous donne, et vous persuader qu'on s'éloigne de cette divine volonté quand on suit son propre choix. Ce serait assez de vous dire cela, même au regard des cérémonies; mais il y a plus, c'est qu'elles sont grandement recommandées dans les saintes Écritures, où elles vont quasi de pair avec les divins commandements ; ce qui a fait penser que Dieu est autant honoré par les cérémonies, quand elles sont faites dans son esprit, comme il l'est par l'observance de sa loi. Et de là, vous pouvez juger de quelle importance est cet exercice, et s'il n'y a pas de la tentation à s'en faire exempter. Au nom de Dieu, Monsieur, tenons-nous dans l'indifférence ; appliquons-nous d'une égale affection à tout ce que l'obéissance nous marquera, soit agréable ou désagréable. Nous sommes à Dieu par sa grâce; que désirons-nous autre chose que de lui plaire ? Si l'on nous contredit, ce n'est pas merveille; quel mérite y a-t-il de ne l'être pas ? et qui est celui qui s'en peut garantir ? Faut-il pour quelque petite contradiction se désister de faire le bien, et un bien tel qu'est celui de glorifier Dieu ? La personne dont vous m'écrivez, qui trouve à redire à vos cérémonies, a grand tort d'agir comme elle agit; mais j'espère qu'elle ne le fera plus. Je lui en ai touché un mot, et peut-être que je lui ferai encore mieux connaître sa faute à la première occasion.

Nous vous enverrons quelqu'un bientôt, Dieu aidant, pour convenir des mêmes cérémonies que nous faisons ici, afin qu'en cela comme au reste nous tâchions d'être uniformes. Je loue Dieu du bien que Ton me mande de vous, qui êtes à exemple de delà. J'en ai le cœur plein de consolation, etc.

PRÊTRE DE LA KI8SI0N

II l'encourage dans la peine. — Il lui promet la victoire dans ses luttes. ~ Il lui propose

de le faire remplacer dans son office.

Saint-Lazare-lés- Paris, i65o.

Monsieur,

Il faut bien dire qu'en faisant souffrir à l'esprit malin le mauvais traitement que vous lui faites souffrir, et en lui faisant la rude guerre que vous lui faites, il n'est pas étonnant qu'il vous livre de si rudes assauts...

Mais Notre-Seigneur vous aidera dans les services que vous rendez aux âmes qu'il a rachetées de son sang précieux. Au nom de Dieu, Monsieur, tenez bon, ne rendez point les armes : il s'agit de la gloire de Dieu, du salut peut-être d'un million d'âmes et de la sanctification de la vôtre. Ressouvenez-vous, Monsieur, que vous avez Dieu avec vous, qu'il combat avec vous, et qu'infailliblement vous vaincrez. Le démon peut aboyer, mais non pas mordre ; il peut vous faire peur, mais non pas du mal; et de cela je vous en assure devant Dieu, en la présence duquel je vous parle : je douterais fort autrement de votre salut, ou pour le moins je craindrais que vous vous rendissiez indigne de la couronne que Notre-Seigneur vous va façonnant, tandis que vous travaillez si heureusement pour lui. La confiance en Dieu et l'humilité vous obtiendront la grâce qu'il vous faut pour cela : que si

vous êtes si fort pressé de la tentation, suspendez la confes-

sion et appliquez- vous aux accommodements. Dites à M. N..que Je vous ai prié d'en user de la sorte, et que, s'il le faut, je vous enverrai un prêtre ou deux des Bons-Enfants pour confesser à votre place. Je vous fais cependant une nouvelle oblation de mon cœur, et salue M. N... et le reste de la famille, prosterné en esprit à ses pieds et aux vôtres, qui suis^ en Tamour de Notre-Seigneur, etc.

11 lui rend compte de Tétat de sa fille, qu*on avait cru obsédée. •— Après sa guérison,

elle est entrée en religion, contrairement à son aTÎs.

Monseigneur,

M. le comte de Bourlemont et M. Tabbé son fils m'ont fait l'honneur de me dire que Votre Grandeur aurait agréable que je lui rendisse compte de l'état de M"" Dalvie, votre fille, afin que de là Votre Grandeur puisse juger ce qui lui sera le meilleur ; ce que je leur promis que je ferais d'autant plus volontiers. Monseigneur, que je dois à une particulière bénédiction de Dieu l'occasion de servir Votre Grandeur illustrissime.

11 y a trois ou quatre mois que j'eus ordre de M. l'official de Paris de visiter mademoiselle votre dite fille, sur ce que M. le comte du Maine lui avait demandé permission de la faire exorciser, selon l'avis que plusieurs personnes de grande piété lui avaient donné, qu'elles craignaient que cette bonne enfant ne fût travaillée de quelque possession ou obsession maligne. Le sujet qu'elles avaient de le croire était l'aversion qu'avait cette bonne fille des choses de Dieu, qui était venue à tel point (depuis son enfance qu'elle était à la Ville-l'Évêque auprès de M"' de Longueville), qu'il y avait trois ans qu'elle ne priait point Dieu, et environ deux ans qu'on l'avait tenue enfermée dans une chambre au Port-

Royal, sans entendre la sainte messe. Ce fut donc là le sujet qui fit avoir cette opinion à ces bonnes âmes, et la raison pour laquelle j'eus le bien de la voir. D'abord elle montra son état avec jugement et candeur; car elle a l'esprit fort bon et solide, incomparablement au delà du commun des filles, mais un peu mélancolique.

Ma pensée fiit d'abord qu'il n'y avait que cette humeur mélancolique qui la travaillait; le respect que je devais néanmoins à ceux qui étaient d'avis qu'il y avait quelque obsession maligne, fit que je soumis mon jugement au leur, et que, faisant mon rapport à M. l'official, je lui dis que je pensais qu'il n'y avait point d'inconvénient que M. Charpentier (c'est un ecclésiastique d'insigne piété de cette ville) lui fît quelques exorcismes secrets, doucement et sans provoquer l'esprit malin au dehors, plutôt par imprécation que par exécration, qui était l'avis du R. P. général de l'Oratoire', ce qui ne fut point exécuté à cause de la maladie dudit sieur Charpentier.

Cependant il plut à Dieu envoyer à mademoiselle votre fille une maladie assez grande et dangereuse, en laquelle son esprit s'ouvrit. M. et M™" la comtesse du Maine, craignant pour son salut, la portèrent à se confesser à moi, ce qu'elle fit, d'une confession générale de toute sa vie passée, avec la plus grande exactitudeque j'aie jamais vue (car elle y employa trois ou quatre heures à diverses reprises, et ce fut en cette action en laquelle je me confirmai en l'opinion que j'avais eue auparavant); et la maladie ayant été un peu longue et en quelque espèce de langueur, il me sembla qu'elle était rentrée dans le travail de la même humeur. Or, comme elle fut guérie néanmoins, elle s'en trouva tout à fait délivrée, de sorte qu'elle demanda à se confesser de nouveau à moi et à communier,

I. Général de TOratoire. C'était le père Bourgoing, que saint Vincent avait remplacé à la cure de Clichy en 161 3.

ce qu'elle n'avait pas fait pendant sa maladie, et fit ces actions avec liberté d'esprit comme aurait fait une autre personne.

A quelque temps de là, elle demanda à être religieuse et qu'on la reçût à Port-Royal ; aussitôt qu'elle me le dit, je lui répondis qu'il n'était pas temps et qu'il lui fallait pour le moins un an avec madame sa tante, et qu'elle l'emmenât prendre l'air des champs avant de penser à l'exécution de ce dessein ; et je lui ai dit la même chose toutes les fois que M. et M"* la comtesse du Maine et elle m'ont fait l'honneur de m'en parler.

Cela pourtant ne l'a pas empêchée de poursuivre secrètement son entrée en religion, ni d'alléguer quantité de raisons, partie fondées sur les jugements de Dieu, et partie sur ce qu'elle ne pouvait supporter les façons de faire du monde. Ce qu'ayant su MM. de Bourlemont et ayant fait entendre à M. et M"* la comtesse du Maine que l'intention de Votre Grandeur était qu'elle entrât en religion, après quelques difficultés de part et d'autre, ils y ont acquiescé, quoique avec grand'peine, dans l'appréhension que cette bonne enfant ne rentrât dans la même humeur; et moi, après avoir représenté à mesdits sieurs de Bourlemont le danger dans lequel on mettait cette bonne fille, et eux, passant par-dessus toutes les difficultés, estimant que c'était votre intention, ils l'ont mise non au Port-Royal, mais en un monastère des Jacobines ' .

Voilà, Monseigneur, ce qui s'est passé en cette affaire, et ce que ces MM. de Bourlemont ont jugé à propos que j'écrivisse à Votre Grandeur ; ce sera à elle, Monseigneur, à juger à présent ce qui sera le meilleur pour la conduite de cette bonne fille. J'ai de la peine de vous entretenir de cette sorte de discours ; mais j'ai cru, Monseigneur, y être obligé selon ma conscience, et que vous ne l'auriez pas désagréable, puis-

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