‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 155 sur 267 · A M. LAMBERT · texte numérisé non relu

A M. LAMBERT

SUPÉRIEUR^ A RICHELIEU

II recommande l'exactitude au lever du matin*.

i5 janvier i65o.

Monsieur,

Vous savez que toutes les choses de ce monde sont sujettes à quelque altération; que l'homme même n'est jamais en même état, et que Dieu permet souvent du déchet dans les compagnies les plus saintes : il en est arrivé aussi dans quelques-unes de nos maisons, dont nous nous sommes aperçus depuis certain temps, par les visites qui en ont été faites, sans que d'abord nous en ayons connu la source. Il a fallu pour la découvrir un peu de patience et d'attention de notre part; mais enfin Dieu nous a fait connaître que la liberté de quelques-uns à reposer davantage que la règle ne porte a produit ce mauvais effet; d'autant que, ne se trouvant pas à l'oraison avec les autres, ils étaient privés des avantages qu'il y a à la faire en commun, et souvent ils n'en faisaient que peu ou point du tout en particulier. De là venait que, ces personnes étant moins attentives sur elles, leurs actions en

I. Cette lettre paraît avoir été envoyée à chaque maison de la Congre» gation.

étaient plus languissantes et la communauté inégale en ses pratiques. Pour remédier à ce désordre, il en faut ôter la cause; et à cet effet, recommander l'exactitude du lever et y faire tenir la main, en sorte que peu à peu chaque maison change de face, se rendant plus affectionnée au règlement, et que chacun en son particulier soit plus soigneux de son bien spirituel.

Ce qui nous a donné sujet de faire notre première conférence, en cette nouvelle année, sur cette première action de la journée, pour nous confirmer davantage dans la résolution de nous lever tous indispensablement dès les quatre heures, et ensuite entrer plus avant dans les heureuses suites de cette fidélité, lesquelles, avec les inconvénients qui arrivent du contraire, nous ayant servi de motif en notre entretien, j'ai pensé, Monsieur, vous en devoir faire part et conférer avec vous des objections et des réponses qu'on peut faire là-dessus et des moyens dont on se peut servir, afin que vous en donniez connaissance à votre famille, pour la maintenir dans le même usage ou pour y entrer si elle n'y était pas, et qu'ainsi elle participe au même bonheur.

Le premier avantage qui revient de se lever au moment où on entend le réveil, est que Ton accomplit la règle et par conséquent la volonté de Dieu. 2® L'obéissance rendue à cette heure-là étant d'autant plus agréable à Dieu qu'elle est prompte, elle attire aussi bénédiction sur les autres actions de la journée, comme il paraît en la promptitude de Samuel qui, s'étant levé trois fois en une nuit, a été loué du ciel et de la terre et grandement favorisé de Dieu. 3" La première des bonnes œuvres est la plus honorable; or, tout honneur étant dû à Dieu, il est raisonnable de lui donner celui-là; si nous le lui refusons, la première part sera due au diable que nous préférons à Dieu. De là vient que ce lion rôde le matin autour du lit, pour attraper cette action, afin que, s'il ne peut avoir

autre chose de nous pendant le jour, il se puisse pour le moins vanter d'avoir eu la première action. 4® Quand on s'accoutume à l'heure, elle fait que par après on est prompt au réveil, et elle sert même d'horloge aux lieux où il n'y en a point, et on n'a point de peine à sauter du lit; et au contraire la nature se prévaut davantage de ce qu'on lui donne : reposant un jour, elle demande le lendemain la même satisfaction, et la demandera tandis qu'on ne lui en ôtera pas l'espérance. 5" Un sommeil réglé sert à la bonne disposition du corps et de l'esprit; et qui dort longtemps se rend efféminé; aussi les tentations arrivent-elles dans ce temps-là. 6® Si la vie de l'homme est trop courte pour servir Dieu dignement et pour réparer les mauvais usages qu'il a faits de la nuit, c'est chose déplorable de vouloir encore retrancher du peu de temps que nous avons pour cela : un marchand se lève de bon matin pour devenir riche, tous les instants lui sont chers; les voleurs en font de même et passent la nuit pour surprendre le passant ; faut-il que nous ayons moins de diligence pour le bien qu'ils en ont pour le mal? Les mondains font leurs visites dès le matin et se trouvent au lever d'un grand avec grand soin ; mon Dieu ! quelle honte si la paresse nous fait perdre Fheure assignée pour converser avec le Seigneur des seigneurs, notre appui et notre tout, rf Quand on assiste à l'oraison et aux répétitions, on participe aux bénédictions de Notre-Seigneur, qui s'y communique abondamment, se trouvant, comme il dit, au milieu de ceux qui sont assemblés en son nom. Le matin est le temps le plus propre pour cette action et le plus tranquille de la journée ; aussi les anciens ermites et les saints, à l'exemple de David, l'ont employé à prier et à méditer. L'Israélite devait se lever le matin pour cueillir la manne, et nous qui sommes sans grâce et sans vertu, pourquoi ne ferions-nous pas de même pour en avoir ? Dieu ne départ pas également et en tous temps ses faveurs.

Certes, depuis qu'il nous a fait la grâce de nous lever tous ensemble, nous voyons céans plus de ponctualité, de recueillement et de modestie, ce qui nous fait espérer que, tant que ce bel accord durera, la vertu ira toujours augmentant, et que chacun s'affermira davantage dans sa vocation ; la nonchalance en a fait sortir plusieurs qui, ne se pouvant plus dorloter à souhait, ne pouvaient s'affectionner à leur état. Quel moyen d'aller volontiers à l'oraison, si Ton ne se lève qu'à regret ? de méditer utilement, quand on n'est à l'église qu'à demi et seulement par bienséance ? Au contraire, ceux qui ont affection au lever persévèrent d'ordinaire, ne se relâchent guère et font d'heureux progrès. La grâce de la vocation tient à l'oraison, et la grâce de l'oraison à celle du lever. Si donc nous sommes fidèles à cette première action, si nous nous trouvons ensemble devant Notre-Seigneur et si nous nous présentons tous ensemble à lui, ainsi que faisaient les premiers chrétiens, il se donnera réciproquement à nous, il nous éclairera de ses lumières et fera lui-même en nous et par nous les biens que nous avons obligation de faire en son Église. Enfin il nous fera la grâce de parvenir au degré de perfection qu'il désire de nous, pour le pouvoir un jour pleinement posséder dans l'éternité des siècles.

Voilà, Monsieur, combien il est important que toute la Compagnie se lève exactement à quatre heures, puisque l'oraison tire sa valeur de cette première action et que les autres actions ne valent que ce que l'oraison les fait valoir. Celui-là le savait bien qui disait que de son oraison il jugeait quel serait le reste de la journée.

Mais, d'autant que la délicatesse de quelques-uns ne se rendra pas sans réplique, parce qu'elle n'est pas sans prétexte, je prévois qu'elle me dira que la règle du lever ne doit pas obliger également les personnes de faible complexion comme les plus robustes, et que celles-là ont besoin d'un

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plus long repos que les autres; à quoi j'oppose l'avis des médecins, qui tous conviennent que sept heures suffisent à toutes sortes de personnes, et l'exemple de tous les ordres de l'Église qui ont leur repos limité à sept heures; aucun n'en prend davantage; il y en a même qui n'en ont pas tant, et la plupart ne les ont qu'interrompues ; car ils se lèvent une et deux fois la nuit pour aller au chœur ; et ce qui condamne notre lâcheté, c'est que les filles n'ont pas plus grand privilège, bien qu'elles soient plus faibles et aient été élevées plus délicatement.

Mais ne reposent-elles pas quelquefois plus qu'à l'ordinaire ? Non, je ne l'ai jamais ouï dire, et je le puis assurer des filles de Sainte-Marie; j'excepte les malades qui sont aux infirmeries. — Un autre me dira : Quoi! Monsieur, faut-il se lever quand on se sent incommodé? j'ai un grand mal de tête, une douleur de dents, un accès de fièvre qui m'ont empêché de dormir toute la nuit. Oui, mon frère, mon ami, il faut se lever, si vous n'êtes pas à l'infirmerie, ou n'avez ordre de demeurer plus longtemps au lit ; car si sept heures de repos ne vous ont pas soulagé, une ni deux heures davantage, prises de votre mouvement, ne vous guériront pas. Mais quand en effet vous en seriez soulagé, il est expédient que vous donniez gloire à Dieu comme les autres, vous trouvant au lieu destiné pour l'oraison, et que là vous représentiez votre besoin au supérieur; autrement nous serions toujours à recommencer, parce que souvent plusieurs sentent quelque incommodité et que d'autres pourraient feindre d'en avoir, pour se déliçater; et ainsi ce serait une occasion continuelle de désordres. Si on manque de dormir une nuit, la nature se saura bien réparer une autre nuit.

Entendez- vous aussi. Monsieur, répliquera quelqu'un, retrancher toute sorte de repos extraordinaire à ceux qui arrivent de voyage ou qui sortent de quelque long travail ?

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Oui, pour le matin; que si le supérieur trouve que la lassitude soit telle qu'elle requière plus de sept heures de repos, il les fera coucher plus tôt que les autres. — Mais s'il arrive fort tard et fort harassé ? En ce cas, il n'y aura pas de mal de le faire reposer le matin, car la nécessité sert de règle. — Quoi ! se lever toujours à quatre heures (et la coutume est de reposer jusqu'à six heures, une fois la semaine ou tout au moins en quinze jours, afin de se refaire un peu) ? cela est bien fâcheux et capable de nous rendre malades. Voilà le langage de l'amour-propre, et voici la réponse. Notre règlement et la coutume veulent que nous nous levions tous en même temps ; s'il y a du relâchement, ce n'est que depuis quelque temps et seulement dans quelques maisons, par l'abus des particuliers et la tolérance des supérieurs ; car en d'autres, la pratique du lever a été toujours fidèlement observée, aussi sontelles en bénédiction. De penser qu'on soit malade pour ne pas donner intervalle à cette exactitude, c'est une imagination ; l'expérience fait voir le contraire. Depuis que tous se lèvent, nous n'avons aucun malade céans qui ne le fût auparavant, et nous n'en avons pas ailleurs ; mais nous savons, et les médecins le disent, que le trop dormir nuit aux pituiteux et aux cacochymes. Finalement, si on m'objecte qu'il peut arriver quelque affaire qui empêchera quelqu'un de se coucher à neuf heures et à dix, et qu'il est raisonnable qu'il prenne le repos qu'il a perdu le soir, je réponds qu'il faut éviter, s'il est possible, ces empêchements-là pour se retirer à l'heure ; et si on ne le peut pas, c'est si rarement que la privation d'une ou deux heures n'est pas considérable, en comparaison du scandale qu'on donne en demeurant au lit lorsque les autres font oraison.

N'ai-je pas eu tort. Monsieur, de m' être tant étendu à votre endroit pour montrer l'utilité et l'importance du lever, puisque votre famille est peut-être des plus ferventes et des

plus régulières de la Compagnie ? Cela étant, mon dessein n'est pas aussi de lui persuader autre chose qu'une tendre et humble reconnaissance envers Dieu, de la fidélité qu'il lui donne ; mais si elle est tombée dans le défaut que nous combattons, j'ai raison, ce me semble, de l'inviter à s'en relever et de vous prier, comme je fais, d'y tenir la main. En voici brièvement les moyens pour nous et pour elle : i° de se convaincre que l'exactitude du lever est une pratique des plus importantes de la Compagnie, et que tel est le commencement, telle est la fin de la journée ; 2® de se bien donner à Dieu le soir en se couchant, lui demandant la force de se vaincre le matin et d'obéir à sa voix sans aucun retardement, invoquant à cet effet la protection de la sainte Vierge par un Ave Maria^ dit à genoux, et se recommander à son ange gardien (plusieurs s'en sont bien trouvés d'en user ainsi); 3® se représentant que la cloche est la voix de Dieu, et au moment qu'on l'entend, se jeter à bas du lit en faisant le signe de la croix, se prosterner à terre, et, en la baisant, adorer Dieu unanimement avec le reste de la Communauté, qui, à ce même instant, l'adore, et quand on y manque, s'imposer une pénitence. Il y en a qui se sont disciplinés autant de temps qu'ils en avaient perdu à disputer avec le chevet. Le dernier moyen, pour chaque particulier, est de ne jamais démordre de cette exactitude; car plus on diffère, plus on se rend inhabile.

Les moyens généraux qui dépendent de vos soins, Monsieur, et des officiers de la maison, sont, en premier lieu, qu'il y ait toujours un excitateur qui aille de chambre en chambre porter de la lumière quand il en faut, et dire hautement Benedicamus Domino^ et le répéter jusqu'à ce qu'on réponde; qu'après cela un autre fasse la visite (faire une double visite quand la communauté est grande, et que ceux qui seront nommés pour cela la fassent exactement), et enfin

que ceux qui ont la conduite tiennent ferme et ne permettent à personne de reposer jamais après les quatre heures du matin, sous quelque prétexte que ce soit, hors Tinfirmerie, s'il y en a, et en cas de nécessité. Et à propos de conduite, l'exactitude au lever a été trouvée si belle et si utile, qu'on a jugé que ceux qui n'y étaient pas fidèles ne devaient jamais être employés aux charges de la Compagnie, parce que leur exemple serait bientôt suivi en ce relâchement, et qu'ils auraient mauvaise grâce de prendre pour eux ce qu'ils seraient obligés de refuser aux autres. Plaise à Dieu, Monsieur, de pardonner les manquements passés et de nous faire la grâce de nous corriger, en sorte que nous soyons comme ces bienheureux serviteurs que le maître trouvera veillant, quand il viendra. « Je vous dis en vérité, dit Notre-Seigneur, qu'il les fera asseoir à sa table, et, s'avançant, les servira; et s'il vient en la seconde veille, pareillement en la troisième, et qu'il les trouve ainsi, bienheureux seront ces serviteurslà... je vous dis en vérité qu'il les commettra sur tout ce qu'il a. » En voilà assez pour une lettre ; offrez-moi, s'il vous plaît, à Dieu et aux prières de votre petite compagnie, de laquelle et de vous en particulier je suis. Monsieur, etc.

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