A UN FRÈRE DE LA COMPAGNIE
A RICHELIBU.
Il justifie le supérieur dans sa conduite i Tégard d'un prêtre qui avait la tête fatiguée, et apprend au frère de se donner bien de garde de censurer ses supérieurs et de juger leur conduite.
12 juin i632.
Mon cher frère,
J'ai été bien aise de recevoir votre lettre^ parce qu'en vérité je vous aime tendrement ; mais je suis bien marri de l'accident arrivé au bon M. N..., lequel vous avez raison de beaucoup estimer, ayant les qualités que vous me marquez. Néanmoins, mon cher frère, vous devez demeurer en paix, le voyant traité comme il est; la vertu n'empêche pas que l'esprit ne puisse varier, et si la faiblesse du sien ne vous a pas paru, il ne s'ensuit pas que d'autres ne s'en soient aperçus. Croyez-moi, demeurez en repos de ce côté-là : ce n'est pas la première fois qu'il est tombé en cet état; nous avons été contraints de le faire revenir ci-devant de Savoie pour un pareil sujet, et maintenant je suis assuré que l'on a eu raison d'agir en son endroit de la sorte qu'on a fait; car, outre les choses qu'on m'a écrites de lui, je vois son égarement dans ses propres lettres, dont une seule suffirait pour vous ôter de peine, si vous l'aviez vue. Il ne faut pas s'en étonner. Dieu permet cette infirmité pour l'humilier ; il n'y a point de communauté où il n'en arrive de semblables. Au reste, mon cher frère, vous devez vous établir dans cette maxime, d'estimer que toujours les supérieurs font le mieux qu'ils peuvent, qu'ils ne font rien de quelque importance sans considération ni sans conseil, et [qu'il n'est pas loisible aux frères de trouver à redire à leur conduite ; autrement ils auraient autant de contrôleurs que d'inférieurs.
Je vous dis derechef que votre lettre m'a apporté une grande joie ; mais je vous dois recommander de ne vous pas
arrêter une autre fois à ce qui peut vous sembler de mal ordonné par les officiers de la maison, particulièrement par le chef de la famille, qui est homme sage et bon serviteur de Dieu. Que si vous Tavez vu quelquefois agir avec chaleur et fermeté, souvenez-vous que Notre-Seigneur ne traitait pas toujours doucement ses disciples; il leur disait des paroles bien rudes, jusqu'à appeler saint Pierre Satan, et (ce semble) pour peu de chose. Il prit aussi des verges une ou deux fois, contre les profanateurs du temple, pour montrer à ceux qui ont charge des autres qu'il n'est pas toujours bon de les épargner trop. Je ne veux pas dire pourtant qu'il ne soit permis aux frères de la Compagnie d'écrire au général pour l'avertir des fautes notables, s'ils en remarquent en ceux qui les conduisent; mais cela s'entend en celles qui regardent les mœurs, et non pas de celles qui touchent le gouvernement, pour lequel les supérieurs ont des lumières que les autres n'ont pas, et des raisons particulières pour faire et ne pas faire les choses, qui sont inconnues à leurs inférieurs. J'aurai toujours consolation, mon cher frère, de savoir que vous allez toujours croissant de vertu en vertu, etc.