A M. LAMBERT
SUPésiBUR, A yARSOVIB.
II Ini dit que ]'archeveqae de Paris s'oppose an départ des religieuses de la Visitatioa. ~ Une lettre de la reine pourrait peut-être le faire changer d*avis. ^ Il y a encore i redouter l'opposition des parents. — U faut adorer les desseins de Dieu. — 11 envoie cependant les pièces qui pourront aider à lever les obstacles. — II fait un tableta navrant de l'état de Paris. — Secours spirituels donnés aux réfugiés par les missionnaires. — Secours temporels par les filles de la Charité.
Paris^ 21 juii^ i652.
Monsieur,
Je reçus hier votre lettre du 20 mai, et quelques jours devant on m'a apporté celle du 6, que je devais recevoir il y a quinze jours : je ne sais d'où elle est venue; car le pèreCordelier et M"* des Essarts m'avaient mandé qu'ils n'avaient rien pour moi. Elle ne contient rien de particulier, et je n'ai à répondre qu'à cette dernière, laquelle contient deux points principaux : le premier regarde les filles de Sainte-Marie, et le second votre établissement.
Vous ne pouvez penser , dites-vous , pour quelles raisons Mgr de Paris empêche que ces filles aillent en Pologne, et vous désirez que je vous en dise quelque chose pour en informer la reine, qui en est en peine. Je vous dirai donc. Monsieur, que M. de Morangis, en qui mondit seigneur l'archevêque a quelque confiance, et qui s'est employé vers lui pour tâcher de le fléchir, m'a dit qu'il lui a coté deux raisons pour lesquelles il ne voulait pas consentir à cet établissement : la première est de ce que la reine ne s'est pas adressée à lui le premier pour cela; et la seconde, qu'il est mécontent de ces religieuses, tant parce qu'elles ont traité de cette affaire sans lui en parler, que pour un autre sujet que je ne puis vous dire, et auquel je vous puis assurer qu'elles n'ont pas fait de faute devant Dieu. La chose est d'une telle nature qu'elle ne se peut éclairer. Notez, s'il vous plaît, qu'il ne ^est encore mêlé d'aucun de leurs établissements, et qu'on
y a toujours procédé comme on a voulu faire en celui-ci, sans qu'il y ait trouvé à redire. Voilà sur quoi il fonde son refus.
Je doute fort qu'il se rétracte, si la reine ne lui écrit en français une lettre cordiale qui le satisfasse ; et quand elle le ferait, je douterais encore qu'il se rendît. Il ne faut cependant pas laisser d'employer ce moyen, s'il plaît à Sa Majesté lui faire cet honneur.
Après tout cela, j'appréhende encore l'opposition des parents des filles, quand ce viendrait au fait et au prendre. Mais je dois vous dire. Monsieur, qu'en toutes ces difficultés il n'y a point de la faute pour tout de la part desdites religieuses, qui se porteraient volontiers à cette bonne œuvre pour la gloire de Dieu, la consolation de la reine et l'honneur de leur saint institut, si elles n'en étaient empêchées.
Pour le second point de votre lettre qui parle de la difficulté qu'on apporte à permettre votre établissement, j'adore en cela la conduite de Dieu, sans l'ordre duquel rien ne se fait ; et nous faisons mieux de regarder son bon plaisir dans toutes les traverses qui nous arrivent, que de les imputer à personne. Et quand il serait vrai que ceux dont on vous a parlé nous porteraient envie et feraient du pis qu'ils pourraient contre nous, je ne me lasserai jamais de les estimer, de les aimer, de les servir autant que je le pourrai faire, soit ici, soit ailleurs. Cependant voici une copie authentique de notre bulle, légalisée par monseigneur l'official de Paris et par Mgr le nonce, duquel j'attends une lettre pour Mgr le nonce de Pologne, portant recommandation et témoignage en faveur de la Compagnie, afin que le même nonce de Pologne ait agréable de les employer avec Mgr l'évêque de Posnanie, au défaut de la lettre testimoniale qu'il vous a fait demander de la part de Mgr de Paris, à qui je n'ai osé la demander. J'espère de la bonté de
Dieu et de la force de la vérité que cela suffira, et que bientôt vous serez établis.
Nous recevrons cordialement ce bon ecclésiastique qui appartient à mondit seigneur de Pologne, et le logerons aux Bons-Enfants, selon que vous le lui avez fait espérer.
Nos petites nouvelles sont les mêmes. Ne pouvant aller faire mission aux champs (parce que les pauvres gens sont épars, qui d'un côté, qui d'un autre, ayant été chassés de leurs maisons par la crainte de mauvais traitements des gens de guerre), nous sommes résolus de le faire à ceux qui se sont réfugiés à Paris, et avons commencé aujourd'hui en notre propre église, à huit cents de ces pauvres gens logés en ces faubourgs ; et puis nous irons aux autres. Quelqu'un des nôtres est aussi allé commencer celle des réfugiés de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, que nous irons confesser dans la même église.
Nous sommes dans quelque espérance de paix depuis quelques jours que le duc de Lorraine est parti pour sortir du royaume avec son armée, laquelle est venue jusqu'à nos portes et lui jusque dans la ville. Il a fait sa paix sur le point que l'armée du roi lui allait livrer bataille auprès de Charenton. Il a mieux aimé accepter un commandement que de se hasarder au combat, de sorte que ce pauvre pays est déchargé d'un fâcheux fardeau. C'est un effet, comme on pense pieusement, des suffrages des saints, particulièrement de sainte Geneviève, des processions qu'on a faites avec grand ordre et autant de dévotion extérieure que j'en ai jamais vue, et des bonnes oeuvres qui se font à Paris dans les tribulations présentes, dont les principales sont : i** de donner du potage tous les jours à près de quinze mille pauvres, tant honteux que réfugiés ; 2° on a retiré les filles réfugiées en des maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu'au nombre de huit cents (jugez combien de maux se seraient
faits si elles étaient demeurées vagabondes ; nous en avons cent dans une maison du faubourg Saint-Denis) ; 3* on va retirer du même danger les religieuses de la campagne, que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur le pavé, d'autres logent en des lieux de soupçon, et d'autres chez leurs parents ; mais toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère sous la direction des filles de Sainte-Marie.
Et enfin on nous envoie céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont quitté leurs paroisses pour s'enfuir en cette ville. Il nous en vient tous les jours ; c'est pour être nourris et exercés aux choses qu'ils doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous participions à tant de bonnes entreprises.
Les pauvres filles de la Charité y ont plus de part que nous, quant à l'assistance corporelle des pauvres. Elles font et distribuent des potages tous les jours, chez M"' Le Gras, à treize cents pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à huit cents réfugiés, et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent à cinq mille pauvres, outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles ont sur les bras. Il y en a d'autres qui font ailleurs la même chose. Je vous prie de prier pour elles et pour nous, comme nous faisons toujours pour le succès de vos saintes intentions, la sanctification de vos âmes et de votre conduite, et la conservation de vos personnes. J'embrasse tendrement la vôtre et celles que le bon Dieu vous a commises, et suis, en son amour, etc.
P.'S. Voici deux lettres de Mgr le nonce; je pense que M. Duchesne vous marque la raison pourquoi il y en a deux.