A M. LAMBERT
SUPERIEUR, A VARSOVIE
Il annonce qae les filles de la Charité n'attendent qn*nne occasion pour se rendre en Pologne. — Les missionnaires employés depuis deux ans à distribuer les secours en Champagne et Picardie vont rentrer à Paris. — Triste état de cette ville. — Dangers courus à Saint -Lazare et à Saint-Malo.
Paris, 5 juillet i652.
Les affaires publiques sont si embrouillées de deçà qu'à peine pouvons-nous penser à autre chose qu'à notre conservation. Je vous dirai néanmoins qu'au milieu de cela votre lettre du 4 juin m'a fort consolé.
Je ne me rétracte point de ce que je vous ai mandé sur le sujet des filles de Sainte-Marie, ni aussi n'y ajoute rien ; nous verrons quel effet fera la lettre de la reine sur l'esprit de Mgr de Paris.
.Les filles de la Charité seront toujours prêtes d'aller, mais il faut attendre l'occasion. M. Cruoly est encore à Rethel, continuant d'y assister le. pauvre peuple de la ville et des environs à cinq lieues à la ronde. Il est aidé de deux autres prêtres et d'un frère. La moisson qui se fera là et les misères qui sont ici lui feront quitter son poste à la fin de ce mois, aussi bien qu'à tous les autres qui depuis deux ans ont travaillé à cette sainte œuvre, tant en Champagne qu'en Picardie. Je verrai pour lors en quelle disposition sera M. Cruoly pour le voyage de Pologne.
Je loue Dieu de ce que la reine se porte avec ardeur à toutes les bonnes œuvres de charité, et de ce que les aumônes sont utilement distribuées à Cracovie. Je remercie aussi Notre-Seigneur de la conservation et bonne conduite des ouvriers que vous y avez envoyés.
Je pensais vous avoir écrit que j'ai reçu la lettre dont il a
plu à Sa Majesté de m'honorer, en réponse de la mienne, au sujet de son heureux accouchement dont je Pavais congratulée. Je reçois à temps toutes les vôtres, pourvu que je les envoie quérir exactement tous les jeudis chez M"* des Essarts ou chez le père Berthold : elles sont sûres dans les mains de l'un et de l'autre.
J'ai enfin reçu le pied d'élan, dont je vous remercie. Je l'enverrai à M"' la duchesse d'Aiguillon.
Je ne vous dis rien de nos troubles présents, sinon que lundi soir nous fûmes investis tout à coup d'une armée ; mais elle ne fit que passer le long des murailles de notre clos sans s'y arrêter qu'une partie de la nuit. Elle était poursuivie de l'armée du roi, qui l'éloigna de nous, et toutes deux nous ont fait plus de peur que de mal. Le séminaire de Saint- Charles eût été pillé sans deux hommes envoyés de Dieu, qui, après avoir fait rendre le butin que huit soldats avaient pris, les mirent dehors et empêchèrent l'entrée à d'autres ; ces deux hommes nous étaient inconnus, comme nous à eux, et pour cela je dis que Dieu nous les envoya pour défendre cette maison fort à propos ; ce qu'ils firent par compassion, ainsi qu'ils nous ont dit. Ils s'en allèrent le lendemain trouver M. le duc de Bouillon, leur maître, à Saint- Denis, où la cour est depuis huit ou dix jours. Et comme le malheur du temps s'échauffe notablement, on nous a conseillé d'avoir céans quelques hommes armés. Et en effet nous les avons eus cette nuit, à dessein de les garder, afin qu'ils nous gardent avec la grâce de Dieu pendant le fâcheux orage où nous sommes ; et moi-même j'ai veillé avec eux ; et chaque nuit six ou sept personnes de la Compagnie et autant de domestiques veillent, tant à Saint-Charles que dans le clos et autour de Saint-Lazare, d'où nous avons ôté ce que nous avons pu de meubles. Je vous donne à penser quelle est notre affliction et celle en laquelle Paris va tomber, si Dieu n'en
a pitié : il est à craindre qu'il se détruise lui-même ; il commença hier en la maison de ville, où M. Le Gros a passé la nuit en grand danger d'être tué ou blessé, ainsi que beaucoup d'autres Font été. Le parlement n'ose plus rentrer, craignant les séditieux. Continuez à prier pour nous et pour moi, qui suis, en Notre-Seigneur, etc.
23o. — A LA REINE.
Il se plaint à la reine des ravages que font les soldats qui empêchent les habitants
|de moissonner leurs champs.
i5 juillet i652.
Madame,
Paris s'est merveilleusement réjoui quand il a su que l'incomparable bonté du roi et celle de Votre Majesté voulaient que sans empêchement on y apportât du blé ; mais cette joie. Madame, se trouve suivie d'un peu de tristesse en ce que les gens de guerre ne laissent pas de venir en troupes enlever les blés, non seulement dans la plaine de Saint-Denis, comme je l'ai vu, mais entre la Chapelle et la Villette, qui sont deux villages à un quart de lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires qui osent en approcher pour faire leur moisson. Je supplie très humblement Votre Majesté d'agréer que je lui donne cet avis, parce qu'elle m'a fait l'honneur de me dire que le roi n'avait pas défendu que ceux qui avaient semé les terres en retirassent les fruits, et que je sais que, s'il plaît à Sa Majesté et à la Vôtre, Madame, de remédier à l'empêchement qu'on leur donne, cela contribuera grandement à persuader au peuple qu'elles lui sont meilleures qu'il ne peut penser. Pour moi. Madame, je rendrai toujours ce témoignage à toute la terre, par la force de la vérité et par l'obligation que
J'ai d'être, comme je suis, en l'amour de Notre-Seigneur, Madame, de Votre Majesté, le très humble serviteur et sujet, etc.
23i. — A MADEMOISELLE DAVID.
II lui annooce le décès de son frère, mort en secourant les habitants d'Etampes, et énumère les motifs de consolation qui peuvent adoucir son légitime chagrin.
3o juillet i652.
Mademoiselle,
Les lettres que vous avez écrites à M. David votre frère, que j'ai vues, m'ont toujours paru pleines de piété et de bons sentiments, et m'ont fait juger que vous étiez tout à Dieu, comme une vraie fille de Notre-Seigneur, qui ne respire que son bon plaisir et qui est bien aise qu'il s'accomplisse en tout ce qui la regarde. Selon cela. Mademoiselle, je n'ai que faire d'user d'autre préface pour vous annoncer qu'il a plu à Dieu de disposer du même M. David. Ce vous est assez de savoir que c'est Dieu qui l'a fait, pour vous faire aimer la main qui vous a privée d'une personne si proche ; je ne doute pas pourtant que vous n'en ressentiez une grande douleur, puisque votre naturel est si bon et que la grâce ne détruit pas les sentiments de la nature. Je prie Notre-Seigneur, Mademoiselle, qui seul est le consolateur des cœurs en ces afflictions, qu'il soit aussi le vôtre ; et je vous prie de contribuer de votre côté à l'adoucissement de votre peine.
Les raisons que vous avez pour cela sont : premièrement, la volonté de Dieu, qui a voulu récompenser cette chère âme des services qu'elle lui a rendus et de ceux qu'elle avait affection de lui rendre, particulièrement en l'île de Madagascar, pour la conversion des infidèles dont vous avez ouï parler : c'était une entreprise apostolique qu'il n'a pu exécuter, mais la volonté est réputée pour l'effet devant Dieu ; seconde-
ment, l'exercice dans lequel il était lorsque la maladie le prit, qui est des plus saints que Ton puisse faire sur la terre, à savoir, d'assister les membres souffrants de Jésus-Christ spirituellement et corporellement, en la personne des pauvres habitants d'Étampes et des environs, où l'armée avait séjourné longtemps. M. David les a laissés quasi tous malades et tout ruinés, en sorte que la plupart eussent péri sans le secours de Paris, qui leur a été porté par ce bon missionnaire et par quelques autres qui sont encore sur les lieux, et qui m'ont écrit qu'il s'était comporté en ce grand œuvre avec autant d'exactitude, de zèle et de charité qu'eût pu faire un homme descendu du ciel; et dans le peu de temps qu'il a travaillé, qui n'est que dix ou douze jours, il s'est acquis l'estime et l'affection de toute la ville. Notre Compagnie a beaucoup perdu en lui ; tous ceux qui Tont connu le regrettent, et moi plus que pas un, qui espérais de notables fruits, pour le bien des âmes, de la grâce et des talents qu'il avait reçus de Dieu.
Et en troisième lieu, c'est un bonheur pour lui d'avoir été retiré jeune comme il était de la corruption de ce monde, où les occasions du mal sont si fréquentes et les misères si grandes, qu'elles font estimer aux vivants que bienheureux sont les morts qui n'y sont plus sujets ; et c'est ce que nous pouvons dire de ce bon prêtre, qui n'avait pas encore goûté les fausses douceurs ni les véritables amertumes du siècle, ayant été appelé dès son enfance au service de Dieu d'une si bonne manière que, depuis qu'il a été parmi nous, il s'est toujours adonné à la pratique des vertus et aux exercices de sa vocation pour se rendre un bon ouvrier évangélique, et par ce moyen assurer son salut en procurant celui d'autrui : à quoi il travaillait, comme je vous ai dit, avec beaucoup d'ardeur et de succès, lorsqu'il a plu au bon Dieu lui envoyer une fièvre continue qui le mit au délire
le septième jour de sa maladie, et le quinzième le mit en possession de la gloire de son Seigneur, comme nous avons sujet de le croire. Je ne laisse pas de le recommander à vos prières dans Tincertitude des jugements de Dieu, lesquels nous doivent tenir en crainte, nous qui sommes encore dans les agitations de cette vie, qui est comme une mer orageuse où ceux-là font naufrage qui ne s'attachent pas à Jésus- Christ et aux obligations de leur état, ainsi qu'a fait notre cher défunt. Plaise à sa divine bonté nous faire la même grâce et me donner les occasions de vous servir, puisqu'il m'a rendu, en son saint amour. Mademoiselle, votre, etc.