A UN FRÈRE
DE LA MAISON DE gAnES.
11 développe les motifs qai doivent lui faire regarder comme tentation la pensée de s'en aller seul à la campigne pour soigner les malades et instruire les pauvres.
i6 août i652.
Mon cher frère,
J'ai reçu, d'une part, beaucoup de consolation de votre lettre, voyant un bon fonds dans votre âme, qui vous fait désirer de plaire à Dieu; mais d'un autre côté, ce désir, quoique juste, vous donne d'autres désirs qui sont déréglés, et qui, vous faisant de la peine, m'en font aussi. J'ai vu depuis, par une lettre de M. Blatiron, que vous aviez recouvré la paix, dont je rends grâces à Dieu, et le prie qu'il vous y confirme, en sorte que rien ne soit plus capable de vous troubler, et encore moins de vous faire manquer au support que vous devez à vos frères, ni à la fidélité que requiert la grâce de votre vocation, qui sont les deux choses pour lesquelles vous avez souffert tentation.
J'appelle tentation le mouvement qui vous a pressé de vous en aller seul à la campagne instruire les pauvres et servir les malades : i* parce que l'instruction des choses divines n'est pas de la profession des laïques (il faut être dans les saints ordres pour administrer la parole de Dieu ; autrement, ce serait un désordre, ce serait entreprendre sur l'office des ecclésiastiques, qui seuls ont droit d'enseigner publiquement les vérités chrétiennes); 2" si vous alliez servir les malades, ce serait ou dans un hôpital, ou chez eux-mêmes en particulier. Si c'était dans un hôpital, hélas ! mon pauvre frère, vous tomberiez de fièvre en chaud mal, car on y trouve tant de fâcheuses croix et de contradictions que celles dont vous vous plaignez ne sont rien en comparaison : le travail y est grand, le repos court et interrompu, le dégoût assuré, les
reproches et les injures fréquents, les pauvres murmurant presque tous, n'étant jamais contents et se plaignant ordinairement, tant aux personnes de piété qui les visitent qu'aux administrateurs qui les gouvernent, à qui même ils font de faux rapports contre les serviteurs, parce qu'ils leur auront refusé quelque chose ; tellement que ces pauvres serviteurs sont harcelés de tous côtés, ayant d'ailleurs autant de surveillants et de correcteurs qu'il y a de maîtres, d'aumôniers et de personnes qui ont charge dans ces maisons. Ce sont là les plus durs exercices de nos pauvres filles de la Charité. Si votre intention ne se porte pas à demeurer dans un hôpital, mais bien à chercher les pauvres malades çà et là dans les champs, je ne sais pas comment vous feriez cette recherche, ni quelle assistance vous leur pourriez donner, à moins d'avoir bien de quoi pour soutenir ce travail et pour soulager leur indigence; car d'aller mendier pour vous et pour eux, vous en seriez bientôt las, et, en quelque façon que ce soit, j'y vois des difficultés insurmontables.
Ce ne sont aussi que des suggestions de l'esprit malin qui, pour mettre en péril votre salut, vous propose des œuvres extraordinaires qui surpassent vos forces, sous ce beau prétexte de pratiquer en votre particulier la miséricorde spirituelle et corporelle; comme si notre Compagnie ne faisait pas son capital de servir le pauvre peuple en toutes ces manières, même les malades dans les hôpitaux et chez euxmêmes; témoin ce qui s'est fait depuis deux ans sur les frontières de Champagne et de Picardie, par quantité de nos prêtres et de nos frères, jusqu'au nombre de seize ou de dixhuit; témoin encore ce qui se pratique présentement aux environs de Paris, par six ou sept autres des nôtres, qui subviennent aux pauvres abandonnés pour le corps et pour l'âme.
Les missions que nous faisons en France et en Italie, pour-
quoi sont-elles ? n'est-ce pas pour instruire les gens de la campagne et pourvoir au soulagement des malades nécessiteux? Vous avez part au travail et au mérite de ces œuvres de la Congrégation comme un membre du corps. Certes, si vous en étiez retranché, vous y travailleriez beaucoup moins que vous ne faites, ainsi que d'autres qui en sont sortis, et qui, étant retournés au monde poury être plus libres, n'y font pas pourtant le bien qu'ils s'étaient proposé. Vous seriez aussi en votre liberté, il est vrai, mais ce ne serait que pour vous repentir à loisir de vous être déçu vous-même par un faux zèle.
Tenez-vous donc en l'état où Dieu vous a appelé, où il vous a fait la grâce de le servir avec édification, et où vous avez toutes les bonnes marques qui peuvent vous persuader que Dieu vous y veut. Vous avez vous-même toujours cru et reconnu cette vérité ; pourquoi à cette heure vous imaginezvous le contraire, n'en ayant aucune bonne raison ?
Vous dites seulement que vous ne pouvez souffrir ce qui se passe entre nos frères, à savoir quelque petite mésintelligence : à quoi )e réponds que les Compagnies les plus saintes sont, comme les corps humains, sujettes aux maladies et aux fluxions ; tantôt elles sont saines et tantôt infirmes ; et il n'y a pas de si bonne disposition qui ne s'altère quelquefois d'une façon ou d'une autre, sinon dans tout le corps, au moins dans quelque partie; mais par les remèdes on se rétablit, et nous voyons parmi nous, grâce à Dieu, que les faibles se fortifient, et que ceux qui tombent se relèvent. Je veux croire même que la petite division dont vous m'avez écrit a déjà cessé, que ces frères sont réunis, et qu'au lieu de petites piques que vous entendiez, vous ne voyez plus entre eux que support et cordialité. Il a été facile au loup de troubler la bergerie en l'absence du pasteur; mais maintenant que le supérieur est revenu, elle est en paix ; il fait que cha-
cun se prévient de respect et que tous s'entre-soulagent. Ce n'est pas qu'ils ne fassent encore des fautes : les saints en ont fait, et les apôtres mêmes ne s'accordaient pas toujours; Notre-Seigneur avait bien à souffrir parmi eux. Cela étant, mon cher frère, faut-il vous étonner de voir quelque chose à dire en ceux avec qui vous êtes ? vous savez que vous n'êtes pas vous-même toujours en même état ; si aujourd'hui vous êtes exact, si vous êtes bien uni à Dieu et consolez toute la maison, demain vous serez déréglé, lâche et un sujet de peine aux autres ; et alors vous aurez besoin qu'ils vous supportent comme vous les aurez supportés ; c'est pour cela que notre commun Père et Seigneur nous a fort inculqué l'amour réciproque, sachant qu'il est difficile que ceux qui ne l'ont pas vivent bien ensemble. C'est cet amour qui nous manque, me direz-vous ? oh bien ! mon cher frère, estimez cela de vous et non pas des autres ; adonnez-vous à l'humilité et à la patience ; vous avez besoin de ces deux vertus pour parvenir à une vraie charité, et elles sont aussi nécessaires à tous ceux qui veulent servir Jésus-Christ.
Il n'y a sorte de vie au monde qui n'ait ses croix ; et néanmoins, dans le désir naturel qu'on a de les éviter, chacun s'imagine qu'en changeant d'état il sera plus content : j'ai vu rarement des évêques qui ne se soient plaints de leur condition, quoiqu'elle soit si sainte et si relevée. Voulons-nous trouver la manne cachée en notre vocation, bornons et enfermons tous nos désirs en elle ; estimons-la et l'aimons comme un précieux don de la main de Dieu, et tâchons d'y accomplir sa très sainte volonté toujours et en toutes choses. C'est la prière que je lui fais et que je vous prie de lui faire pour toute la Compagnie et pour moi, qui suis, en son amour, etc.