I. Atteinte aux biens ou à la personne
Secondement, qu'il y a sujet de craindre que la présence des chefs du parti contraire fasse revenir la journée du palais' et celle de la maison de ville ' ; à quoi je réponds que Tun d'eux sera ravi de cette occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l'autre, voyant Paris remis à l'obéissance du roi, se soumettra ; et de cela il n'en faut pas douter : je le sais de bonne part.
En troisième lieu, quelques-uns pourront peut-être dire à Votre Eminence qu'il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi je pense. Monseigneur, qu'il est expédient que Votre Eminence se ressouvienne comment se sont comportés les rois sous lesquels Paris s'est révolté : elle trouvera qu'ils ont procédé doucement, et que Charles VI, pour avoir châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville, ne fît que mettre de l'huile dans le feu et enflammer le reste; en sorte que, seize ans durant, ils continuèrent la sédition, contredirent le roi plus qu'auparavant, et se liguèrent pour cela avec tous les ennemis de l'État ; et qu'enfin Henri III ni Henri IV ne s'en sont pas bien trouvés.
Votre Eminence faisant la paix avec l'Espagne, elle viendra triomphante fondre sur Paris et le mettre à la raison ? Je réponds. Monseigneur, que, tant s'en faut, qu'elle s'établisse mieux dans les esprits du royaume par la paix avec l'Espagne, qu'au contraire elle s'acquerra plus de haine que jamais, si tant est qu'elle rende à l'Espagnol tout ce qu'on possède de lui, comme on dit que Votre Eminence veut faire, et, en ce cas, elle doit craindre avec sujet ce qui arriva à Charles III, régent du royaume et couronné roi présomptif, lequel, ayant abandonné aux Anglais la Normandie et quelques villes de Flandre, à la charge qu'elles relèveraient de la couronne en souveraineté, enflamma tellement les esprits contre lui que,
I. Allusion à ce qui s'était passé précédemment; il y eut une émeute et des massacres à Phôtel de ville de Paris, le 4 juillet 1 652.
les États s' étant assemblés extraordinairement pour cela, ce pauvre prince fut contraint de s'enfuir inconnu, et mourut misérablement dans un village où il s'était caché. Que si Ton estime qu'avant le retour de Leurs Majestés en cette ville, il vaut mieux traiter avec T Espagne et messeigneurs les princes, souffrez. Monseigneur, que je vous dise qu'en ce cas Paris sera compris dans les articles de la paix et tiendra le bien de son amnistie de l'Espagne et de mesdits seigneurs, et non du roi, dont il aura une telle reconnaissance qu'il se déclarera pour eux à la première occasion.
Quelques-uns pourront dire à Votre Éminence que ses intérêts particuliers requièrent que le roi ne reçoive pas en grâce ce peuple et ne revienne pas à Paris sans elle, mais qu'il faut brouiller les affaires et entretenir la guerre pour faire voir que ce n'est paà Votre Éminence qui excite la tempête, mais la malignité des esprits qui ne veulent pas se soumettre à la volonté de leur prince. Je réponds. Monseigneur, qu'il n'importe pas tant que le retour de Votre Éminence soit avant ou après celui du roi, pourvu qu'il soit ; et que, le roi étant rétabli dans Paris, Sa Majesté pourra faire venir Son Éminence quand il lui plaira : et de cela, j'en suis assuré. D'ailleurs si tant est que Votre Éminence, qui regarde principalement le bien du roi, de la reine et de l'État, contribue à la réunion de la maison royale et de Paris à l'obéissance du roi, assurément. Monseigneur, elle regagnera les esprits, et dans peu de temps elle sera rappelée, et de la bonne sorte, comme j'ai dit; mais tandis que les esprits seront dans la révolte, il est bien à craindre que jamais on ne fasse la paix à cette condition, parce que c'est en cela que consiste la folie populaire, et que l'expérience fait voir que ceux qui sont blessés de cette maladie ne guérissent jamais par les n^êmes choses par lesquelles les roues de leur esprit ont été faussées. Et s'il est vrai, comme on dit, que Votre Éminence a donné
ordre que le roi n'écoute pas messeigneurs les princes, qu'il ne leur donne point de passeports pour se rendre auprès, de Leurs Majestés, que Ton n'écoute aucune députation ni représentation, et qu'à cet effet Votre Éminence a mis auprès du roi et de la reine des étrangers et ses domestiques, qui ferment les avenues de tous côtés pour empêcher qu'on ne parle à Leurs Majestés, il est fort à craindre, Monseigneur, si cela continue, que l'occasion se présente, et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre Éminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux du royaume qui savent bien ce qu'elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette grâce de Votre Éminence.
Voilà, Monseigneur, ce que je prends la hardiesse de lui représenter dans la confiance qu'elle ne le trouvera pas mauvais, surtout quand elle saura que je n'ai dit à personne du monde, qu'à un serviteur de Votre Éminence, que je me donne l'honneur de lui écrire, et que je n'ai aucune communication avec mes anciens amis qui sont dans les sentiments contraires à la volonté du roi ; que je n'ai communiqué la présente à qui que ce soit, et que je vivrai et mourrai dans l'obéissance que je dois à Votre Éminence, à laquelle Notre- Seigneur m'a donné d'une manière particulière ; c'est de quoi je l'assure, pour être à jamais, Monseigneur, son très humble et très fidèle serviteur, etc.