EN POLOGNE
Il combat les prétextes qui l'engagent à se retirer de la Compagnie.
Paris, 27 mars 1654.
Monsieur,
Votre lettre m'a bien donné de la joie, à cause qu'elle était d'une personne que j'estime et chéris grandement ; mais elle m'a apporté une grande affliction, voyant la résolution que vous avez prise de vous retirer de la Compagnie, et ainsi abandonner l'œuvre de Dieu, lorsque vous avez plus d'obligations, ce semble, de vous y attacher. Certes, si vous considériez bien les conduites de Dieu sur vous, qui vous a fait venir en France et vous y a laissé, pour vous faire entrer parmi nous, et vous y élever aux lettres, à la piété et aux fonctions ecclésiastiques; qui vous a par après ramené en votre pays, et en même temps ouvert la porte à quantité de biens que vous y pouvez faire, demeurant dans l'état où il vous a mis, vous ne voudriez pas vous éloigner si fort de votre vocation, ni vous rendre responsable, au jour du jugement, d'avoir perdu une si belle occasion.
Vous dîtes que vous n'êtes pas content en la mission : ce n'est pas pour cela une marque que Dieu ne vous y veuille pas ; car, en quelque lieu et en quelque condition que l'on soit, on n'y trouve jamais son contentement accompli. Cette vie est pleine de fâcheries et de peines d'esprit aussi bien que de corps ; c'est une continuelle agitation qui offre le repos à ceux qui croient le posséder, et qui en éloigne ceux qui le cherchent. Jésus-Christ a-t-il mené une vie douce ? n'a-t-il pas expérimenté en lui les difficultés et les tribulations que nous appréhendons ? Il était homme de douleur, et nous voulons être exempts de souffrir; il ne nous parle que de croix pour avoir part à sa gloire, et nous voudrions le suivre sans rien endurer; cela ne se peut. Il faut renoncer à soi-même pour le servir, et l'Évangile de demain nous affirme que qui aime son âme la perdra, et qui hait son âme en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
Ce qui peut servir aussi de réponse au prétexte que vous prenez de sortir pour n'avoir point de santé, comme si elle devait vous être plus chère que la gloire de Dieu. Vous savez comment vous vous portez à présent, et vous ne savez pas comment vous vous porterez ci-après. Qui vous a dit qu'en quittant votre vocation vous vous porterez mieux, ou qu'en la conservant vous serez toujours incommodé ? Personne n'en sait rien, et néanmoins sous cette imagination vous voulez faire une faute irréparable ! Nous voyons en la Compagnie quelques-uns qui ont la même incommodité que vous, mais pas un qui n'en revienne. Je l'ai eue moi-même en ma jeunesse, et j'espère que vous en guérirez pareillement, lorsque avec l'âge votre sang sera plus tempéré.
La considération de madame votre mère ne vous doit pas obliger non plus de vous retirer, puisque pour son soulagement vous savez ce que la reine vous a dit et ce que la Compagnie vous a promis, et je ne doute point qu'en
demeurant missionnaire vous la puissiez davantage assister qu'en retournant au monde.
Après toutes ces raisons, Monsieur, vous avez grand sujet de craindre qu'il n'y ait de la légèreté en votre fait et que par un esprit de libertinage vous ne vouliez secouer le joug de Jésus-Christ. Que lui diriez-vous en son jour, quand il vous reprocherait la perte de tant d'àmes, si vous leur refusiez de leur prêter la main, les voyant sur le penchant de leur ruine, faute d'instruction et d'encouragement au bien ?
Vous me repartirez à cela que vous êtes résolu de travailler à leur salut hors de la mission; et moi je vous dis, Monsieur, que peut-être vous feriez comme quelques autres qui en sont sortis, qui, s'étant trouvés destitués de la grâce de leur vocation, n'ont quasi rien fait de ce qu'ils s'étaient proposé, et plusieurs se sont évanouis en leurs vaines prétentions. L'exemple de tant d'ecclésiastiques qui sont dans le monde, qui, pour trop aimer leurs aises, évitent le travail, courent après la convoitise des biens, et s'attachent aux satisfactions de la vie présente, vous doit faire appréhender que ce torrent vous emporte, si vous sortez de la petite barque où Dieu vous a mis, en laquelle vous pouvez lui rendre de grands services par les grâces qu'il y a attachées et les talents qu'il a mis en vous. Pourquoi ne craindrez-vous pas qu'il vous abandonne si vous abandonnez de la sorte son parti ? et si la Compagnie vient à défaillir de delà par votre faute, il vous en pourra demander un compte très exact, en tant que par votre sortie vous empêcherez que d'autres y entrent ; et par ce scandale, faisant connaître que vous n'estimez pas son institut ni ses fonctions, vous lui ôterez sa bonne odeur, et par conséquent les moyens de faire quelques fruits. Voyez où cela va. Monsieur, et, au nom de Dieu, résistez à cette tentation.
Quant à ce que vous demandez de demeurer avec les missionnaires, sans être du corps, de vous occuper avec eux, et
demeurer néanmoins en votre liberté, c'est ce que nous ne ferons pas : nous ne Tavons jamais accordé à personne; ce serait donner fait aux autres de sortir et d'espérer la même chose ; car naturellement chacun aime la liberté ; mais il s'en faut garder comme d'un chemin large qui mène à la perdition. Je vous prie donc,3Ionsieur, de ne vous pas attendre à cela, mais de vous donner à Dieu pour le servir toute votre vie en la manière et en l'état où il vous a mis. Vous en avez les occasions si favorables que vous ne pouvez les refuser sans risquer votre salut avec celui d'une infinité d'âmes; et, au contraire, travaillant à leur sanctification, vous assurez la vôtre, et en vous conservant à la Mission vous la conserverez, et serez cause qu'à votre exemple plusieurs Polonais s'y rangeront pour y recevoir l'esprit ecclésiastique, et pour multiplier les ouvriers en la vigne du Seigneur, qui en a tant besoin. C'est pour cela que vous y avez été appelé, et j'espère de sa divine bonté qu'elle vous fera la grâce de persévérer, par l'intercession de saint Casimir, à qui je vous recommande, et suis, en l'amour de Notrc-Seigneur, etc.