PRÉFACE
C'est la première fois qu'une édition des Lettres de saint Vincent de Paul est offerte au public.
Pour comprendre l'importance de ce recueil, il est nécessaire de se rappeler le rôle considérable de l'humble prêtre qui en a écrit les pages.
Une seule des créations de saint Vincent de Paul eût suffi pour immortaliser son nom. Mais on peut dire qu'il a été, en outre, le moteur et l'un des principaux et des plus utiles agents de la renaissance religieuse et sociale de la France au dix-septième siècle. « La gloire des institutions de charité *, celle des missions à l'intérieur lui appartiennent en propre ; il a une part principale dans la réforme du clergé séculier, œuvre par excellence. Pour le reste, on trouve partout sa main, son conseil, son exemple. Personne n'a travaillé avec
I. AftTHUR LoTH) Saint Vincent de Paul et sa mission sociale; Introduction par Louis Vbuillot, p. 6.
plus de succès à la réunion des protestants, avec plus de :{èle à la défaite du jansénisme ; personne^ de son temps, n* a fait davantage pour la société. »
A partir de la mort de saint Vincent, ce fut une préoccupation constante des supérieurs de la Congrégation de la Mission, de recueillir tout ce qui pouvait exister des lettres de leur fondateur.
Celles qu'il avait adressées aux prêtres de sa Compagnie ou aux filles de la Charité pouvaient être réunies sans trop de difficulté. Mais combien d'autres, écrites à des prélats^ à des religieux, à des magistrats, en un mot à des personnes de diverses conditions, étaient considérées par les possesseurs comme des reliques dont ils ne voulaient à aucun prix se dessaisir!
Le but que M. Aimeras ' se proposait, quand il commença cette collection, était de réunir les matériaux qui devaient servir à écrire la vie de saint Vincent. Les lettres furent dès lors l'objet d'une étude spéciale : on les classa toutes d'après leur importance, intégralement ou par extraits, et selon l'ordre des matières qui s'y trouvaient traitées. Ces précieux documents furent mis à contribution pour la première fois par Abelly, le plus ancien historien de saint Vincent, ou plutôt par M. Fournier, secrétaire de la Congré-
I. M. René Aimeras, né à Paris le i5 avril i6i3, entra le 24 décembre lôSy dans la Congrégation de la Mission, dont il devint, en janvier 1661, le deuxième supérieur général.
gattofi, le véritable historien; et Collet, qui fit paraître en I j38 une autre Vie de ce grand saint, put consulter plusieurs milliers de lettres, conservées à Saint-Lazare ou dans les différentes maisons de la Congrégation.
Mais ces lettres furent dispersées ou détruites, lors du pillage de Saint'La:yare, dans la nuit du 12 au 1 3 Juillet I tSq, et il n'en reste malheureusement qu'un nombre restreint.
Il a fallu aux enfants de saint Vincent de Paul de nouveaux et persévérants efforts pour réimir la collection que nous publions aujourd'hui.
Ce serait wte erreur de croire que beaucoup de ces lettres ont déjà été imprimées : c'est le contraire qui est la vérité. Abelly et Collet, les premiers historiens du saint, ne les citent^ en général, que par extraits. C'est de nos jours seulement qu'on a commencé à .en publier intégralement un certain nombre.
En 1834, M. Gossin, avocat à la cour royale, fit paraître un ouvrage qui en contenait près de cent cinquante '.
Plus récemment, M. l'abbé May nard, pour sa Vie de saint Vincent*, et M. Alphonse Feillet, pour son livre : la Misère au temps de la Fronde ^, ont pu consulter les archives de
1. Saint Vincent de Paul peint par ses écrits. Biaise, libraire-éditeur, I Yol. in- 12.
2. Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, par l'abbé Maynard. Paris, Bray et Retaux, 4 vol. in-12.
3. La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul. Paris, Didier, i vol. in-12.
Saint'La\are, et y ont puisé plusieurs lettres qu'ils ont insérées dans leurs ouvrages.
Ajoutons enfin qu'à l'exemple du Journal de Trévoux, qui publia deux lettres d'une grande importance, adressées par saint Vincent, en 1648, à M. d'Horgny, supérieur des prêtres de la Mission à Rome, plusieurs revues littéraires ou historiques de Paris ou des départements ont fait paraître, de temps à autre, depuis une vingtaine d'années^ quelques lettres inédites du même saint.
Ces lettres, ainsi éparses dans divers volumes ou revues, avaient droit de prendre place dans notre recueil; mais elles n'en forment que la moindre partie.
Notre ouvrage se compose surtout de lettres inédites; qui sont empruntées à des volumes autographiés pour Vusage exclusif de la Congrégation de la Mission, ou à des recueils entièrement manuscrits. Trois de ces recueils sont formés de lettres originales. Les deux premiers contiennent chacun une soixantaine de lettres ou billets inédits de la main de saint Vincent. Le troisième, plus considérable , se compose de lettres de saint Vincent à divers personnages jusqu'en 1646; et, depuis cette époque jusqu en 1660., de lettres écrites par le frère Ducournau, sigfiées et habituellement apostillées par le saint.
Les archives de la maison de la Mission à Turin et celles de la maison des filles de la Charité, paroisse Saint-Paul, à Paris, en ont aussi fourni plusieurs. Ces dernières, conservées jusqii à la Révolution, furent remises
à M. Hanon ', vicaire général, à son retour de Fénestrelle.
Enfin, il est une dernière source à laquelle nous avons puisé : les ventes publiques d'autographes, qui nous ont permis, depuis cinq ans, d'enrichir notre ouvrage des textes les plus précieux.
Quant au plan qui a été suivi, c'est celui qu'avait déterminé AI. Eugène Boré^, c'est-à-dire l'ordre chronologique. Il avait etisuite pensé avec raison qu'il fallait préférer pour cette publication l'orthographe moderne, parce quelle a été adoptée pour la plupart des lettres imprimées ou autographiées jusqu'à ce jour. On s'est donc borné, pour satisfaire la curiosité de certaitis lecteurs, à reproduire l'orthographe originale des trois premières lettres du premier volume. Les autres sont imprimées avec l'orthographe moderne, qui les rend plus intelligibles à tous. Elles sont précédées chacune d'un numéro, d'un court sommaire et d'une date qui en détermine le classement.
Une table analytique, placée à la fin du second volume, donnera au classement des lettres par ordre chronologique un utile complément.
Jusqu'à la fin de 1645, saint Vincent put suffire seul à faire sa correspondance. A partir de cette époque, il prit
1. M. Hanon, vicaire général de la Congrégation, avait été interné à Fénestrelle, avec ie cardinal Pacca, en 181 1. Il y resta jusqu'en 18 14.
2. M. Eugène Bore, né à Angers le i5 août 1809, entra dans la Congrégation de la Mission le 28 janvier 1849. ^^ ^^^ nommé supérieur général le II septembre 1874, après la mort de M. Etienne.
U était le quatorzième successeur de saint Vincent.
pour secrétaire le frère Ducoumau, et se contenta désormais de signer la plupart des lettres d'affaires. A Saint- La:{are, dans les courses faites à la ville ou à la campagne, le frère Ducoumau était l'inséparable compagnon de notre saint fondateur, écrivant partout sous sa dictée pour utiliser tous les instants.
Voilà comment, malgré d'innombrables occupations, saint Vincent pouvait répondre chaque jour aux nombreuses lettres qu'il recevait par tous les courriers, ou, comme on disait alors, par tous les ordinaires. Cependant, soit qu'il écrivît, soit qu'il dictât, c'est bien lui qui parle. On reconnaît partout son langage simple, sans apprêt, quelquefois inculte, mais qui lui appartient en propre : c'est le langage inimitable du plus sage, du plus charitable et du plus humble des saints.
Un prêtre de la Mission.
Nous prions les personnes qui connaîtraient quelque lettre inédite de saint Vincent de vouloir bien en donner avis au Secrétariat de la Congrégation de la Mission, rue de Sèvres, g 5, à Paris.
LETTRES
DE
s. VINCENT DE PAUL