‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 4 sur 267 · I. — A M. DE COMMET · texte numérisé non relu

I. — A M. DE COMMET

ADVOCAT EN LA COUR PRÉSIDIALE D'aCQS, A ACQS.

II raconte comment, dans un voyage par mer de Marseille à Narbonne, il est pris par des pirates tares, vendu à un pêcheur, puis à un alchimiste, enfin à un renégat qu'il convertit, et avec lequel il rentre en France.

Avignon, ce 24 juillet 1607 >.

Monsieur,

L'on auroyt jugé, il y a deux ans, à voir Taparence des favorables progrez de mes affaires, que la fortune ne s'estudioyt, contre mon mérite, qu'à me rendre plus envié qu'inimité; mais hélas ! ce n'estoyt que pour représenter en moy sa

I. La lettre suivante, du frère Ducournau, datée du mois d'août i638 et adressée à M. de Saint-Martin, chanoine à ûax, nous fait savoir comment ce touchant récit de la captivité de saint Vincent est parvenu jusqu'à nous.

c Monsieur, j'ai reçu commandement de vous écrire de la part de MM. Portail, d'Horgny et Aimeras, que vous connaissez, en attendant qu'ils puissent le faire eux-mêmes, pour vous remercier très humblement des lettres que TOUS leur avez communiquées. Ils ne voudraient pour rien au monde ne les avoir pas reçues, parce qu'elles contiennent des choses qui donneront un jour un surcroît de lustre à la sainte vie de la personne qui les a écrite». Aucun de nous n'avait jamais su d'une manière certaine qu'il eût été en Barbarie, et encore moins qu'il eût converti son patron. Pour moi, Monsieur j*admire la conversion de cet apostat, l'humilité de son esclave, l'assurance qu'il sentait en son âme d'avoir la liberté, et la grâce qu'il avait de se faire aimer des Turcs qui sont inhumains, particulièrement du médecin qui lui enseigna tant de beaux secrets. Mais je vous avoue que j'admire encore plus

vicissitude et inconstance, convertissant sa grâce en disgrâce et son heur en malheur.

Vous avez peu sçavoir, Monsieur, comme trop adverty de mes affaires, comme je trouvis, à mon retour de Bourdeaux, un testament faict à ma faveur par une bonne famé vieille de Tholose; le bien de laquelle concistoyt en quelques meubles

la force quMl a eue de ne jamais dire un seul mot de toutes ces choses à pas un de la Compagnie, quoiqu'il ait eu cent et cent fois l'occasion d'*en parler en conférant de l'assistance des captifs, qu'il a entreprise depuis douze ou quinze ans. II nous a dit bien souvent qu'il était fils d'un laboureur, qu'il a gardé les pourceaux de son père, et fait d'autres choses humiliantes; mais il s'est toujours tu devant nous sur celles qui pourraient tourner à son honneur comme d'avoir été esclave» pour n'avoir pas l'occasion de dire le bien qui s'en est suivi. Enfin, Monsieur, j'admire la sagesse de Dieu, qui, voulant se servir de ce sien serviteur pour secourir les pauvres chrétiens qui gémissent sous la cruauté des mahométans, a permis qu'il fût tombé lui-même entre les mains de ces barbares, pour lui faire toucher au doigt les maux que souffrent les <:aptifs, les dangers où ils sont de se perdre, et l'obligation qu'on a de les assister.

(( Peut-être ne savcz-vous pas, Monsieur, qu'entre les œuvres importantes que cet homme de Dieu a faites, et dont le nombre et les fruits étonnent ceux qui les considèrent, il a trouvé moyen d'établir des missionnaires à Tunis et à Alger, où ils assistent spirituellement et corporellement les pauvres esclaves.

« Donc, la captivité de cet homme charitable lui ayant acquis la connaissance de l'alchimie, il s'en est servi plus heureusement que ne font ceux qui entreprennent de changer la nature des métaux; car il a converti le mal en bien, le pécheur en juste, l'esclavage en liberté et l'enfer en paradis; et cela d'autant de manières que sa Compagnie a d'emplois et que le zèle d'un homme apostolique peut avoir d'inventions. Il a trouvé la pierre philosophale, car sa charité, enflammée d'un feu divin, convertissait tout en or pur, semblable à celui dont est faite la sainte cité décrite par saint Jean.

« Monsieur, vous nous avez découvert un trésor caché en nous envoyant ces lettres, et vous consolerez grandement ces messieurs, si vous pouvez leur en envoyer encore d'autres, quand bien même elles ne contiendraient rien de fort remarquable. Ils voudraient bien savoir comment il se sépara du légat d'Avignon, qui le mena à Rome, ce qu'il fit à cette cour-là, où il alla en sortant d'Italie, en quel temps il vint à Paris, et pourquoi; en quelle année et en quel lieu il a été fait prêtre. Et si vous savez, Monsieur, quelques autres particularités de sa jeunesse, vous nous obligerez de nous en informer. Il ne nous parle jamais de lui-même que pour se confondre, et jamais pour manifester les grâces que Dieu lui a faites, ni celles que sa divine bonté a départies à d'autres par son moyen. Si ces deux lettres étaient tombées entre ses mains, jamais personne ne les aurait vues. Et ces messieurs ont jugé à propos

et quelques terres, quela chambre my-partie ' de Castres luy avoyt adjugé pour trois ou quatre cens escus qu'un méchand mauvais garnement lui devoyt. Pour retirer partie duquel, je m'acheminis sur le lieu, pour vendre le bien, comme conceillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j'avois d'argent, pour satisfaire aux debtes que j'avois faictes, et grande dépense que j'apercevois qu'il me convenoyt faire à la poursuite de l'affaire que ma témérité ne me permet de nommer *. Estant sur le lieu, je trouvis que le galand avoyt quitté son pays pour une prinse de corps que la bonne famé avoyt contre luy pour les mêmes debtes, et feus adverty comme il faisoyt bien ses affaires à Marceille, et qu'il y avoyt de beaux moyens. Sur quoy mon procureur conclud, comme aussi à la vérité la nature des affaires le requeroyt, qu'il me faloyt acheminer à Marceille, estimant que, l'ayant prisonnier, j'en

(le les retenir et de ne pas lui en parler, et même afin quUl ne sache pas que nous les avons, ils ont supprimé la vôtre, estimant que vous n*en aurez pas de déplaisir, comme ils vous en supplient très humblement. Que s^il vient à vous 'demander de nouveau les siennes, vous pourrez alors lui écrire que vous les lui avez adressées, et que vous êtes bien fâché qu'il ne les ait pas reçues. Nous sommes nous-mêmes bien fâchés de le priver de la consolation qu'il aurait de lire ses anciennes histoires et de se voir jeune en sa vieillesse; mais il a fallu se résoudre à cela, ou à perdre les originaux, ce qui aurait été encore plus fâcheux.

< Je rends grâces à Dieu, Monsieur, de l'occasion qu'il me donne de vous offrir mon obéissance, comme en effet je le fais avec tout le respect que je vous dois. Je ne prendrais pas cette liberté, n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous^ si je n'avais celui d'être de la Mission, et par conséquent obligé de vous honorer et servir parfaitement, à l'exemple de notre très honoré père, votre parfait ami; grâce à Dieu, j'en ai la volonté tout encore; mais n'étant qu'un pauvre frère, inutile à tout le monde, je crains de ne pouvoir jamais vous témoigner par les effets jusqu'à quel point je suis, en rameur de Notre-Seigneur, votre, etc. »

1. Chambre de justice composée d'ecclésiastiques et de laïques, et devant laquelle se jugaient les questions mixtes, c'est-à-dire moitié ecclésiastiques et moitié civiles; elle était mi-partie ecclésiastique et mi-partie laique.

2. Le bruit courait que M. le duc d'Épernon voulait le faire nommer évêque; ce mot est donc une allusion à ce que ce bruit pouvait avoir de fondé.

pourrois avoir deux ou trois cens escus. N'ayant point d'argent pour expédier cela, je vendis le cheval que j'avois prins de louage à Tholose, estimant le payer au retour, quePinfortune fist estre aussi retardé que mon deshonneur est grand pour avoir laissé mes affaires si embrouillez; ce que je n'aurdis faict si Dieu m'eut donné aussi heureux succez en mon entreprinse que l'apparence me le promectoyt. Je partis donc, sur cet advis, atrapis mon homme à Marceille, le fis emprisonner, et m'accordis à trois cens escus qu'il me bailla content. Estant sur le poinct de partir par terre, je fus persuadé par un gentilhomme avec qui j'estois logé, de m' embarquer avec luy jusques à Narbonne, veu la faveur du temps qui estoit ; ce que je fis pour plustôt y estre, et pour espargner, ou., pour mieux dire, pour ne jamais y estre et tout perdre. Le vent nous feust aussi favorable qu'il faloyt pour nous rendre ce jour à Narbonne, qui estoyt faire cinquante lieues, si Dieu n'eust permis que trois brigantins turcqs, qui costoyoient le goulfe de Léon (pour atraper les barques qui venoient de Beaucaire,

où il y avoyt ' foire que l'on estime estre des plus belles de la chrestienté), ne nous eussent donné la chasse et attaquez si vivement que deux ou trois des nostres estant tuez et tout le reste blessés, et mesme moy qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contrainctz de nous rendre à ces filous et pires que tigres, les premiers esclats de la rage desquelz furent de hacher nostre pilote en mile pièces pour avoir perdeu un des principalz des leurs, outre quatre ou cinq forsatz que les nostres leur tuèrent. Ce faict, nous enchainèrent, après nous avoir grossièrement pensez, poursuivirent leur poincte, faisant mille voleries, donnant néammoingt liberté à ceux qui se rendoyent sans combattre, après les avoir volez; et enfin chargez de marchandises, au bout de sept ou huit jours, prîndrent la

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