EN MISSION A ROMANS, EN DAUPHINÉ
Il l'engage à se rendre à Richelieu. — II lui indique le chemin à suivre. — Il lui recommande la soumission au bon vouloir de Dieu.
27 décembre lôSj.
Monsieur,
Il y a longtemps que je balance si je vous dois prier de venir travailler à Richelieu, où monseigneur le cardinal fonde
1. Il venait de donner une forte somme pour l'entretien du séminaire interne établi depuis peu par saint Vincent.
2. Bernard Codoing, né à Agen, le 11 août 1610; reçu à Paris le 14 fé-* vrier i636.
une mission, tant pour ce duché-là que pour Tévêché de Luçon, avec l'emploi aux ordinands et aux exercitants du diocèse de Poitiers. D'un côté je regardais le bien de ce bon peuple où vous êtes, et le bon usage qu'il fait de la grâce que Notre-Seigneur lui présente. Mais, de l'autre, j'ai considéré que la même nécessité et le même usage se trouvent dans le peuple du Poitou. Car l'on m'a écrit, et M. Renard, qui en est revenu, me l'a dit, qu'on n'a jamais vu des âmes si touchées, ni un tel abord de tout côté ; et ce qui m'a fait résoudre du côté de Richelieu, c'est l'obligation que nous y avons, la fondation étant à perpétuité. Cela fait. Monsieur, que je vous supplie très humblement de partir, la présente reçue, si vous n'êtes en mission ; et si vous y êtes, que ce soit, au nom de Notre-Seigneur, incontinent après que vous l'aurez achevée, sans divulguer ceci que sur votre départ. Il ne faut pas manquer à l'obligation que nous avons d'être audit Richelieu le 20 ou 25 de janvier. Vous pourrez assurer les peuples de delà, que lorsqu'il plaira à Dieu nous envoyer des hommes pour les servir en notre vocation, que nous leur en ferons part, mais que cependant la nécessité absolue nous contraint d'en user de la sorte.
J'avais prié M. Gresnu d'aller travailler à Aiguillon, qui est du voisinage de votre ville d'Agen ; mais depuis, je l'ai prié de venir à Troyes pour quelque raison particulière. M. de Sergis me mande que tout Aiguillon a fait son devoir, et que les principaux ont commencé les premiers, qu'il n'en restait qu'un fort petit nombre, qui le devait faire le lendemain; que M. Hopille, grand-vicaire, lui a envoyé quatre ou cinq curés du diocèse qui ont travaillé avec lui dans Aiguillon trois semaines durant, excepté les dimanches qu'ils s'en allaient à leurs cures. Il me dit de plus qu'il y a eu quantité de peuple de la campagne qui y est allé faire ses dévotions, voire de dix lieues à la ronde. Voyez, Monsieur, si
les épines piquantes de notre naturel ne portent pas de bonnes roses, et qui s'épanouissent dès que le soleil de justice fait paraître les rayons de sa grâce sur elles. Encore a-t-il fallu que je vous aie dit ce mot pour votre consolation. Revenons à votre voyage.
• Si vous êtes prêt à partir avec M. Gresnu, vous pourriez aller ensemble jusqu'à Lyon; de là il tirera vers Châlons, et vous vers Roanne , où vous pourrez vous embarquer jusqu'à Orléans, et de là aller à Saumur, où vous serez à une journée de Richelieu, et trouverez MM. Lambert et Perdu à Champigny, à une lieue de Richelieu. Oh ! Monsieur, que de nécessités spirituelles en ce pays-là où il y a quantité d'hérétiques, faute de n'avoir ouï parler de Dieu, disaient-ils, à l'église des catholiques ! C'est en ce pays-là où l'hérésie a été premièrement répandue, dilatée et plus obstinément défendue. C'est de là qu'elle a tiré ses principales forces pour le renversement de notre sainte Religion, et de l'État même si elle eût pu. Oh ! que Satan y a eu, et y a encore un grand empire I J'espère, Monsieur, que Notre- Seigneur se servira de vous' et du bon M. Durot pour lui faire une bonne guerre : non certes in sublimitate sermonis et humanœ sapientiœ verbis^ sed in ostensione spiritus et virtutis, in humilitate et mansuetudine, in pace et longanitnitate. Allez donc. Monsieur, in nomine Domini. Je prie sa divine bonté qu'il vous donne sa sainte bénédiction et avec elle une plus grande part à son esprit.
Je ne doute pas que votre cœur ne se sente comme arraché de ce pays-là où vous avez poussé des racines de charité dans ces âmes, et que vous n'éprouviez les tendresses de saint Paul, quand il dit le dernier adieu à ce peuple qui pleura tant sur lui. Mais quoi I il n'appartient qu'à un cœur vraiment apostolique à s'affermir contre ces tendresses, à passer par-dessus, et à se rendre là où la sainte obéissance lui fait connaître que
Notre-Seigneur le demande. Certes, Monsieur, c'est être dans raccomplissement du bon plaisir de Dieu que d'être en cet état, et commencer son paradis dès ce monde. Mais que dis-je à une âme qui m'a paru toujours toute prête d'aller aux antipodes pour l'amour de Dieu, si la sainte obéissance le requerrait ? Je ne sais pourquoi ma plume s'est échappée à vous dire tout ceci. Je sais bien que ce n'est pas pour penser que vous avez besoin d'être persuadé, ayant peutêtre plutôt besoin d'être retenu dans l'ardeur de votre zèle : et c'est de quoi j'avais à vous parler et vous parlerai un jour, s'il plaît à Dieu, lequel sait lui seul pourquoi je me suis étendu sans y penser.
11 sera bon que vous preniez congé, en présence ou par écrit, de monseigneur de Valence", et que vous le remerciiez de la grâce qu'il vous a faite d'agréer votre service dans son diocèse; et que vous lui disiez que rien moins que la* pure nécessité ne nous aurait fait résoudre à vous rappeler; et que, s'il plaît à Dieu de nous en donner le moyen, nous tâcherons d'y retourner une autre fois. Vous prendrez aussi congé de la bonne et très chère sœur Marie ^, et recommanderez, s'il vous plaît, à ses prières cette petite Compagnie, et le plus chétif et le plus misérable de tous les hommes, qui est moi, et qui suis, en l'amour de Notre-Seigneur, etc.
P. 'S. Je n'attendrai point d'autre réponse que celle de votre partement, que je vous supplie qu'il soit le plus tôt qu'il se pourra. Monsieur votre frère attend de vos lettres pour répondre à celles que je vous ai envoyées de sa part.
I. Charles-Jacques de Gelas de Lébron, évêque de Valence (1624-1654].
2« Marie Tessonnière, connue sous le nom de Marie de Valence, pour laquelle le cardinal de BéruIIe^ M. Olier et d'autres grands personnages de ce temps, mais surtout saint François de Sales, avaient une estime qui allait )usqu*à la vénération. Le respect des peuples pour la mémoire de cette sainte veuve alla même si loin quMls lui rendirent, aussitôt après sa mort, une sorte de culte public.
Je m'imagine que Notre-Seigneur vous a guéri de Tamour trop tendre de vos parents.