‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 93 sur 267 · SUPÉRIEUR DE LA MISSION, A RICHELIEU · texte numérisé non relu

SUPÉRIEUR DE LA MISSION, A RICHELIEU

n lui fait connaître la bienheureuse mort du frère Jamain^.

Paris, 17 avril 1645.

Monsieur,

Ces lignes ne sont que pour vous donner avis que le nombre des missionnaires de notre maison du ciel s'est augmenté depuis peu parTheureux décès d'un de nos étudiants; c'est notre bon frère Jamain, natif du diocèse de Trêves, à qui Dieu a fait quitter la théologie scolastique pour aller apprendre en un instant la céleste. Sa vie exemplaire et sa mort sainte nous font croire pieusement qu'il jouit déjà de l'heureuse immortalité avec les saints.

Mon dessein n'est pas de vous étaler ici un détail de ses saintes actions, tant parce que je n'ai pas le temps, qu'à cause de ce que nous n'avons pas encore fait la conférence sur le sujet de sa vie et de sa mort^. Il me suffira pour l'heure de vous dire qu'il ne me souvient point d'avoir remarqué en lui aucun vice, et qu'il avait en un haut degré les vertus qui composent l'esprit d'un vrai missionnaire, particulièrement la simplicité, l'humilité, la douceur, la soumission et l'exactitude, non seulement dans le séminaire, mais encore dans l'école, où les plus fervents pour l'ordinaire se relâchent. Il a été plusieurs fois malade, et en cet état a toujours témoigné

1. Martin Jamain, né en 1619 à Andieu, diocèse de Trêves; reçu à Paris le 8 octobre 1640. Cette lettre avait été envoyée à chaque supérieur des maisons de la Congrégation : ces maisons étaient à cette date au nombre de vingt-deux.

2. A la mort de chaque missionnaire on faisait une conférence sur les vertus du défunt*

une grande patience et résignation à la volonté de Dieu^ quoique l'interruption de ses études lui donnât un grand sujet de mortification.

* La dernière maladie qu'il a eue n'a duré que huit jours; mais il a plus fait et souffert pour Jésus-Christ en cette seule semaine qu'en plusieurs années de sa vie, à raison que la peine qu'il endurait était plus grande, et la vertu qu'il pratiquait plus difficile ; en sorte qu'on s'étonnait comment il pouvait seulement penser à Dieu. Ce mal le saisit tout à coup le quatrième dimanche de carême ; c'était une colique fort violente qui, au bout de quelques jours, se changea en une inflammation de poumon qui en fut bientôt pourri. Il n'est pas croyable combien l'oppression qu'il avait était grande et la douleur cuisante, et avec cela il témoignait une patience extraordinaire et une notable égalité d'esprit.

Quand on lui annonça les nouvelles de sa prochaine mort, il témoigna y être déjà tout résolu, disant sans se troubler: « EJh bien, Monsieur, que faut-il donc que je fasse ? » Il reçut tous les sacrements avec une dévotion et tranquillité non communes, et eut le bonheur de gagner le jubilé, et fut quasi jusqu'au dernier soupir dans la pratique des vertus qui- méritent le paradis ; car il en faisait de fois à autres des actes ou de cœur ou de bouche, particulièrement quand quelqu'un lui en parlait. Il ne fut que fort peu dans l'agonie. Dieu l'ayant voulu récompenser en cela, en considération de ce qu'il avait assez combattu en santé par la vertu de mortification.

Je ne saurais taire les petites circonstances qu'on a remarquées devant et après sa mort, qui me semblent être de bon augure pour ce bon frère. Il a eu le bonheur : i** de baiser dévotement la croix immédiatement avant que de rendre l'esprit; 2* d'expirer à l'instant même qu'on finissait les recommandations de l'âme à ces paroles :

pervenire mereatur ad gîoriam regni cœlestis ; 3° le dernier jour de sa vie a été le dimanche de la Passion de Notre- Seigneur et ensemble de saint François de Paule, dont il avait si bien imité la simplicité et humilité ; 4" ce fut aussi le jour de l'ouverture du jubilé ; 5" il a été inhumé vis-à-vis du crucifix de notre église de Saint-Lazare.

A quelques jours avant son décès, il prédit, contre la pensée du médecin, qu'il ne passerait pas le dimanche. Il y a grande apparence que tout cela n'est pas arrivé fortuitement, et que Dieu l'a ainsi permis pour mieux nous donner à connaître l'heureux état de cette belle âme. Cela n'empêchera pas, s'il vous plaît, que vous lui rendiez les devoirs accoutumés, ainsi que vous avez fait aux autres de notre Compagnie, et comme nous avons déjà fait ici, ayant de plus chanté un service solennel le jour de son enterrement, qui se fit le lundi 3 avril. Dieu nous fasse la grâce de l'imiter en ses vertus, pour le suivre un jour dans la gloire qu'il possède ! Je suis, etc.

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