A M. CHIROYE
SUPéRIEUR, A LUÇON.
Il raconte l'édifiante moft de M. Robiche.
Paris, 3 mai 1645.
Monsieur,
L'on vous a déjà écrit en général les nouvelles du décès de notre cher M. Robiche S prêtre de notre Congrégation, de la maison de Marseille. Mais vous n'avez peut-être pas encore reçu le particulier de sa maladie, de sa mort et de ses vertus, et serez sans doute bien aise d'en apprendre quelque chose pour votre consolation et pour
1. M. Robiche (Louis), né à la Ferté-Mareuil en 1610, entra le 3i octobre 1643.
l'édification de votre petite Compagnie. C'est ce qui m'a obligé de vous faire encore ces lignes, quoiqu'un peu bien tard, à cause que je n'ai pu prendre le temps de m'y appliquer plus tôt.
Voici donc une partie de ce que j'en ai appris de nos missionnaires, qui ont toujours travaillé avec lui pendant la dernière année de sa vie, et qui l'ont assisté jusqu'au dernier soupir et jusqu'au tombeau. Pendant que le bon ouvrier de Jésus-Christ s'employait avec ses confrères à catéchiser, prêcher, confesser et consoler sur les galères les pauvres forçats, particulièrement ceux qui étaient bien malades. Dieu le voulant faire mériter davantage pour le récompenser plus abondamment, lui envoya une fièvre pourpreuse qui le saisit à la fête des Rois passée, et lui dura vingt et un jours, dont il n'en eut de libres que quatre, pendant lesquels on eut le temps de lui administrer les sacrements avec toute la connaissance possible.
Il édifiait grandement la Compagnie, en ce qu'étant presque toujours dans le délire ou dans l'assoupissement, sitôt qu'on lui parlait de faire les actes de foi, d'amour, de contrition et les autres, il revenait toujours pour un peu, et les faisait avec grande dévotion. La résignation qu'il avait au bon plaisir de Dieu était admirable; il disait qu'il était bon qu'il fût en cet état, et que c'était le meilleur pour lui, puisque Dieu le voulait. On faisait de lui tout ce qu'on désirait, se mettant en la posture qu'on demandait, sans se plaindre ni rien refuser de ce qu'on lui présentait. Il ne cessait quasi de parler, quoique confusément et entre ses dents, mais son discours était toujours de quelque chose de Dieu, et témoignait une merveilleuse reconnaissance envers sa divine bonté, de ce qu'il mourait dans la Compagnie, à laquelle il protestait souvent de garder fidélité. Enfin, il rendit sa belle âme à
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son Créateur à l'instant qu'on commençait le Subvenite sanctt\ à ces paroles : occurrite angeli, à cause qu'on croyait qu'il eût déjà expiré; ce fut le 27 janvier dernier.
La charité qu'il avait exercée envers les plus pauvres galériens malades avait si bien gagné le cœur des Marseillais, qu'encore qu'on n'eût pas dessein de faire grande cérémonie à son enterrement et qu'on n'y eût prié que les amis de la maison, ils y accoururent néanmoins en si grande affluence qu'on craignait que les planchers ne fondissent sous leurs pieds, en sorte qu'on fut contraint de descendre le corps de la chambre où il était mort, pour le mettre dans la chapelle de la grande salie d'en bas, afin que chacun eût la satisfaction de le voir. Dès qu'ils l'avaient vu, ils levaient les yeux et les mains au ciel, disant : « Oh ! la belle âme ! Oh ! le béat ! » Et quoique la salie fût très spacieuse et que plus de cent personnes le pussent voir à la fois, néanmoins les uns grimpaient par-dessus les fenêtres, les autres montaient par des échelles et des pièces de bois qu'ils rencontraient.
Il s'y passa une chose remarquable entre autres, ce fut qu'un homme de condition se saisit d'un coussin et le déchira à belles dents, pour avoir du sang qui était tombé dessus ; les autres raclaient la chaise sur laquelle il était assis, les autres prenaient la cire qui tombait des cierges; si bien que, si l'on les eût laissés faire, ils eussent emporté et déchiré tout ce qui lui servait, jusqu'à rompre des images qui y étaient. Enfin chacun tâchait d'avoir quelque chose de* lui pour la garder comme rehque. En le descendant de la chambre, tout le monde se mettait à genoux et s'empressait pour lui baiser les pieds; et le bruit commun de la ville est que c'est un béat, et l'on va s'enquêter avec beaucoup de dévotion du lieu où il a été enterré pour lui faire des prières.
Voilà, Monsieur, de beaux témoignages de sainteté ; mais je fais plus d'état des vertus qu'il a pratiquées, particulièrement depuis qu'il a été de notre Compagnie, que de tout cela. Il ne me souvient point d'avoir remarqué en lui aucun vice, ni ouï dire qu'il en eût; au contraire, tandis qu'il a vécu dans notre séminaire de Saint-Lazare, il nous a donné toujours de bons exemples par son humilité, bonté, charité, obéissance et piété : Dieu nous fasse la grâce d'en profiter !
Il était âgé de trente-cinq ans, d'une composition extrêmement forte, nullement sujet à maladies; ce qui nous doit faire penser de nous tenir prêts à comparaître devant Dieu, puisqu'il y a si peu d'assurance en cette vie; et cependant travaillons à faire provision de bonnes œuvres que nous lui puissions présenter à ce grand jour. C'est le fruit que je désire que nous tirions de cette mort, heureuse sans doute pour lui, et pour nous aussi qui ressentirons plus efficacement l'effet de ses prières.
Et parce que nous ne pouvons savoir assurément s'il n'a plus besoin des nôtres, ce secret étant réservé à Dieu seul, je vous prie, Monsieur, d'avoir soin de faire dire par chacun de nos prêtres, si vous ne l'avez déjà fait, les trois messes ordinaires en pareille occasion pour le repos de son âme, et que nos frères lui donnent une communion, et récitent un rosaire à la même intention. Nous lui avons tous rendu céans les mêmes devoirs, quoique nous ayons sujet de croire pieusement qu'il n'en ait aucunement besoin, puisque la voix du peuple, qui est la voix de Dieu, le béatifie, et qu'il est mort en quelque façon martyr, en ce qu'il a exposé sa vie et l'a perdue en travaillant, pour l'amour de Jésus-Christ, au salut corporel et spirituel des pauvres malades, d'une maladie qui donne ordinairement la mort, et qu'il savait bien être contagieuse. Si j'avais le temps de vous marquer en
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détail les mortifications et les autres actes héroïques de vertu que j'ai ouï rapporter de lui par les nôtres, en une conférence que nous avons faite ici à son sujet, vous connaîtriez encore plus clairement Theureux état de son âme que par tout ce que je viens de vous dire; étant chose assurée que la marque la plus certaine d'une bonne et sainte mort est la bonne et sainte vie, telle qu'a été celle de cet homme apostolique, du moins depuis deux ans que nous avons le bonheur de l'avoir en notre Compagnie. Ohl Monsieur, que nous avons grand sujet d'aimer notre vocation et de nous en rendre dignes, puisqu'en si peu de temps nous pouvons y vivre et mourir en saints ! Dieu nous en fasse la grâce! Je suis, etc.