‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 130 sur 294 · A M. MARTIN · texte numérisé non relu

A M. MARTIN

SUPÉRIEUR, A TURIN

Il bénit Dieu du succès dont il couronne ses travaux, et Texhorte à une grande

humilité.

Paris, 12 avril i658.

Monsieur,

J'ai été si embarrassé les ordinaires passés que je n'ai pu vous écrire; et néanmoins j'en avais bonne envie, pour vous témoigner la joie que j'ai reçue de votre lettre du 9 mars, qui contient de grands sujets de consolation. Dieu seul vous peut faire connaître la mienne pour les heureux succès de

vos missions, n'y ayant aussi que lui seul qui les ait pu produire. Je remercie sa bonté infinie, Monsieur, des miséricordes spirituelles et temporelles que ces peuples ont reçues par votre moyen, de la clémence du Ciel et de celle de leur prince, par lesquelles ils sont maintenant en paix et en résolution de bien vivre pour s'y conserver. Plaise au Saint- Esprit qui les a réunis de perfectionner leur union et de perpétuer en eux tous les fruits de vos travaux, dignes d'une éternelle reconnaissance.

Oh! Monsieur, que vous avez grand sujet de vous humilier devant Dieu pour lui en référer la gloire, et même devant les hommes qui peuvent vous en applaudir. Que pouvez-vous faire sans la grâce de Dieu ? ou plutôt que ne ferait pas cette grâce sans les empêchements que vous lui donnez ? Combien de fautes n'avez-vous pas commises parmi le peu de bien qui s'est fait, et combien n'êtes- vous pas capable d'en commettre, si Dieu vous abandonnait aux mouvements de la nature corrompue ? Ce sont les sentiments que vous devez avoir, encore que ce ne soient pas les miens; car je suis plein d'estime pour vous, et d'espérance que le bon usage que vous faites des bénédictions de Dieu vous en attirera toujours de nouvelles.

Je vous avoue qu'après l'honneur que Dieu retire de vos emplois, qui doit être notre unique prétention, ce qui me donne davantage de joie est la grande satisfaction que Mgr le marquis en reçoit; car il est bien juste qu'il commence à ressentir dès ce monde les bienheureux effets de sa charité, qui va croissant à notre endroit. Dieu nous rende dignes de l'attention qu'il fait à vos besoins et du logement qu'il vous procure!

Il a plu à Dieu de nous ôter le bon M. Senaux, qui était Tâme de la maison de Troyes, et un prêtre des plus sages, patient^, doux et zélés de la Compagnie, toujours infirme.

mais toujours tendant à Dieu. Je le recommande à vos prières et à celles de votre petite famille, que j'embrasse cordialement, et qui suis, en Notre-Seigneur, etc.

PRÊTRE DE LA MISSION, A MARSEILLE

Il se dit consolé de ses bonnes dispositioM, et le prémunit contre le désir

de la supériorité.

Paris, 5 mai i658.

Monsieur,

Je vous ai prié de rester à Marseille, d'autant que vous m'avez écrit être content d'y demeurer, et que j'espère que Dieu sera glorifié des services que vous y rendrez aux âmes.

Vous avez mis un mot dans votre dernière lettre qui me confirme dans ce sentiment, disant que vous désirez passer utilement le reste de vos jours, dont je suis bien consolé; car ce désir vous fera employer pour cette bonne fin tous les états où vous vous trouverez et les occasions que Dieu vous donnera de faire quelque bien. Selon cela. Monsieur, je ne veux pas prendre au pied de la lettre un autre mot qui vous est échappé ensuite, qui dit que vous ne pouvez vivre qu'en langueur, si vous n'avez quelque occupation qui vous serve de divertissement. La façon dont vous avez vécu depuis douze ans ou plus que vous êtes dans la Compagnie me persuade assez que vous ne voulez d'autre satisfaction que celle qui se trouve à faire la volonté de Dieu, qui est toute spirituelle, bien loin d'imiter les mondains qui cherchent à se satisfaire dans le plaisir des sens ; car cela serait indigne d'un prêtre et d'un missionnaire.

De dire que vous avez quelque affection pour la supériorité, je ne l'oserais penser: hélas! ce n'est pas le moyen d'être

content; ceux qui en sont chargés gémissent sous le faix, parce qu'ils se sentent faibles pour le porter, et se croient incapables de conduire les autres. Autrement, si quelqu'un présumait le contraire, il ferait gémir ses inférieurs, parce qu'il manquerait d'humilité et des autres grâces nécessaires pour leur être à consolation et à bon exemple.

Vous savez. Monsieur, que les dons de Dieu sont différents et qu'il les départ selon que bon lui semble : tel est savant, qui n'est pas propre pour gouverner; et tel marche à la sainteté, qui n'est pas bon pour la conduite ; et partant, c'est à sa divine providence à nous appeler aux emplois pour lesquels elle nous a donné quelque talent, et non pas à nous à les affecter. Notre-Seigneur, qui avait destiné les apôtres pour être les chefs de toutes les églises du monde, leur dit que c'était lui qui les avait élus; et une autre fois, voyant quelque émulation entre eux pour la primauté, il leur donna ce beau précepte : que celui qui voudrait être le premier, serait le serviteur des autres, pour nous apprendre que de nousmêmes nous ne devons tendre qu'à la soumission. C'est encore ce qu'il nous a enseigné par son exemple, étant venu pour servir, et ayant pris la forme de serviteur. Or l'homme misérable qui va contre cette règle, en voulant s'élever sur les autres, renonce aux maximes du Fils de Dieu ; il prend un autre parti et se livre à Torgueil, qui est une source de désordres; et s'il arrive à ce qu'il prétend, si par malheur il est fait supérieur par son ambition, il ne fait que du mal ; et étant responsable des âmes qu'il a sous lui, il est coupable de tous les manquements qui arrivent par sa mauvaise conduite.

C'est ce qui fait même trembler les meilleurs supérieurs et qui leur fait demander instamment d'être déchargés du soin d'autrui; il y en a plusieurs dans la Compagnie. Ce sont aussi ceux-là que Dieu bénit, parce que cette crainte les

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