‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 145 sur 294 · A MA SŒUR AVOYE VIGNERON · texte numérisé non relu

A MA SŒUR AVOYE VIGNERON

FILLE DE LA CKARITÉi A USSEL.

Il lai rappelle qu'on ne parvient au ciel que par les souffrances. — Il faut souffrir pour l'amour de Jésus-Christ, ne jamais se décourager, prier avec persévérance. — Obéir aux supérieurs pour Pamour de Dieu. — Faire son office du mieux possible, et commettre le reste à Dieu.

Paris, 24 août i658.

Ma sœur,

J'ai écrit deux lettres à notre bonne sœur Anne, et j'avais pour lors envie de vous écrire aussi ; mais je ne Tai pu à cause de mes embarras. A présent, je réponds à vos lettres, et même à celle que vous avez écrite à M. Portail.

Vous dites que Dieu vous exerce pour éprouver votre patience : voilà qui est bien, ma sœur; car c'est signe que sa divine bonté veut que vous fassiez progrès en cette vertu, afin que, par la pratique d'icelle, toutes les peines et les fâcheries de ce misérable monde vous tiennent à honneur et à profit. On ne parvient au ciel que par les souffrances, c'est une règle générale; et néanmoins tous ceux qui souffrent ne seront pas sauvés ; il n'y aura que ceux qui souffriront volontiers pour l'amour de Jésus-Christ qui a le premier souffert pour nous. Voyez de là si, au lieu de vous décourager, vous ne devez pas vous réjouir, et, au lieu de vous abattre, vous confier à Dieu, qui ne permettra jamais que vous soyez tentée au delà de vos forces.

Vous ajoutez que vous avez déjà bien répandu des larmes et fait des prières et des neuvaines. Tout cela est bon : Notre- Seigneur a dit que les bienheureux sont ceux qui pleurent, et que ceux qui demandent recevront. Il n'a pas dit pourtant qu'aussitôt qu'on aura prié on sera exaucé, et cela afin qu'on ne se lasse pas de prier. C'est pourquoi, ma sœur, vous ne deviez pas dire cette parole qui vous a échappé, que plus vous priez, moins vous obtenez ; car elle marque que vous n'êtes

pas bien résignée à la volonté de Dieu et ne vous confiez pas assez en ses promesses. Souvent il nous fait plus de grâces de nous refuser ce que nous lui demandons que de nous l'accorder ; et nous devons estimer que, connaissant mieux que nous ce qui nous est bon, ce qu'il nous envoie en est le meilleur, encore qu'il soit désagréable à la nature et contraire à nos souhaits.

Mon Dieu, ma sœur, que je vous plains en vos peines, et que je compatis à notre pauvre sœur Anne, accablée de ses dégoûts! Mais quoil c'est un exercice que Dieu permet, comme vous dites, pour vous éprouver; recevez- le donc comme un bienfait de sa main paternelle^ et tâchez d'en bien user. Aidez votre soeur à porter sa croix, puisque la vôtre n'est pas si pesante que la sienne ; faites-la ressouvenir qu'elle est fille de la Charité, et qu'elle doit être crucifiée avec Notre-Seigneur et se soumettre à son bon plaisir, pour n'être pas tout à fait indigne d'un si digne Père. Hélas ! si elle ne surmonte ces petites répugnances de son esprit, comment pourrait-elle supporter de plus grandes afflictions ?

Je crains que nous soyons trop sensibles aux petits maux, et que nous n'ayons pas assez de résolution pour vaincre les difficultés <jui se trouvent au service de Dieu et des pauvres. Nous voudrions y trouver des consolations et que tout allât selon notre gré ; nous ne voulons point servir Dieu à nos dépens, mais recevoir dès ce monde le repos de l'esprit pour récompense du travail du corps ; mais ce n'est pas ainsi, ma sœur, que vous vous rendrez agréable à Dieu, mais en souffrant patiemment les peines intérieures comme les extérieures.

Vous ne faites pas bien d'imputer à Mademoiselle la cause de ces peines, ni de vous résoudre à ne lui plus écrire, parce que ses lettres ne vous contentent pas, ni d'attribuer, comme vous faites, le choix qui a été fait de vos personnes à d'autres

qu'à la Providence divine, qui seule vous a appelée au lieu où vous êtes. C'est ce que vous reconnaîtrez lorsque vous obéirez à vos supérieurs pour Tamour de Dieu, et que vous ne regarderez que lui dans les ordres que vous recevez.

J'ai fait réponse à notre sœur Anne snr le désir qu'elle a d'aller à Cahors. Si ce désir venait de Dieu, comme vous le pensez, elle ne serait pas inquiétée comme elle est, et s'en remettrait à ceux qui la conduisent. Si elle s'efforce de faire la volonté de Dieu à Ussel, il y a sujet d'espérer qu'elle la fera aussi ailleurs ; et si enfin elle n'y trouve pas son repos et que l'établissement de Cahors se fasse, ou celui de Montpellier, nous pourrons l'envoyer à l'un ou à l'autre; mais ce ne sont pas affaires faites, et il faut qu'elle ait patience au lien où elle est^ puisque c'est le plaisir de Ueu. Elle ne doit pas, ni vous non plus, se mettre tant en peine si l'hôpital n'est pas bien établi ni bien composé, ni assez fondé; vous servirez les pauvres le mieux que vous pourrez, et commettrez le reste à la bonté de Dieu. Toutes les œuvres ont leurs commencements et leurs progrès, et si M"* la dudiesse ne peut pas mettre toutes choses pour le présent en l'état qu'il est à désirer, cela se pourra faire avec le temps. Faites de votre côté ce que Dieu demande de vous, et demeurez en paix: surtout entr'aimez-vous et vous supportez Tune l'autre en Notre-Seigneur.

Je vous salue de toute mon affection, et yt prie Dieu qu'il TOUS donne sa sainte force et sa grande bénédiction. Mademoiselle se porte assez bien. Voilà quatre de vos sceurs qui se vont établir à Metz:. Je suis, en Notre-Seigneur, votre, etc.

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