‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 160 sur 294 · CAPUCIN · texte numérisé non relu

CAPUCIN

Il lai fait ses observations sur an Mémoire en faveur de» chrétiens soumis à la domination des Turcs.

3o octobre i658.

Mon Révérend Père,

Je vous remercie derechef de l'honneur que vous m'avez fait de me communiquer votre mémoire; j'en ai ouï la lecture, je le trouve fort bien fait, judicieux et effectif; et il me semble qu'il est animé de l'esprit de Dieu, et très propre à

donner des sentiments d'affection et de compassion. J'en aï fait Texpérience en moi, et j'espère qu'il en produira de plus effectifs en d'autres, qui pourront servir plus utilement que moi au sujet pour lequel Votre Révérence l'a fait.

Et parce que vous me commandez de vous en dire mes pensées, je vous en dirai deux choses, mon Révérend Père, selon ma simplicité ordinaire et seulement pour vous obéir. La première est qu'il serait à souhaiter que cet écrit fût plus court, afin d'être lu plus volontiers par les personnes puissantes qui, pour avoir de grandes affaires, se rebutent des relations qui les arrêtent longtemps. Je sais bien, mon Révérend Père, qu'il est difficile d'exprimer tant de choses en peu de mots, et qu'il est nécessaire de bien faire connaître le malpour y remédier; mais voilà ce qui m'est venu en l'esprit : il paraît bien que Votre Révérence a fait la même réflexion, puisque ce narré est fort concis, et sans doute que vous l'auriez abrégé encore davantage, si vous l'aviez pu, sans énerver la force du discours.

La seconde chose regarde la matière. Votre Révérence expose le besoin de tous les chrétiens de divers royaumes, et de toute la Grèce opprimée par les bâchas des villes; que peuton faire pour les soulager, étant en si grand nombre ? II faudrait des sommes immenses que l'on n'a pas, et quand on les aurait, ce ne saurait que jeter quelques gouttes d'huile dans le feu de la persécution ; car ces tyrans étant insatiables, plus on leur donne, plus ils demandent; de sorte que si ces pauvres gens payent bien une année, ils en sont plus maltraités l'année suivante ; d'autant que les Turcs s'imaginent qu'ils ont de quoi, et pensent faire sacrifice à Dieu de les persécuter.

Si Votre Révérence dit qu'elle ne demande pas assistance pour toutes les nations chrétiennes dont elle fait mention, mais seulement douze mille écus pour acheter le gouverne-

ment du Mont-Liban, afin de Tôter à un tyran qui en abuse, pour le donner à un homme considérable du pays qui protégera les chrétiens de ce lieu, ainsi que Votre Révérence le proposa dernièrement, il y aurait lieu de craindre que ce nouveau gouverneur ne serait pas maintenu longtemps, ou parce qu'il ne serait pas au gré des Turcs, ou à cause du changement fréquent du grand visir, qui fait qu'il n'y a rien de stable dans les charges et les emplois qu'il donne, arrivant bien souvent que ce que l'un a fait, son successeur le détruit; et selon cela on ferait une dépense considérable, sans beaucoup de fruit.

Je n'entreprendrais pas, mon Révérend Père, de vous dire ainsi mes sentiments, sans la confiance que Votre Révérence m'a témoignée en le désirant, et je le fais pour les soumettre entièrement aux vôtres, et non pas pour me dispenser de servir à votre dessein, car je souhaite que Dieu me fasse la grâce de contribuer par quelque petite drachme au gazophilace ' de votre charitable proposition, pour votre consolation, le salut de nos frères et la gloire de notre Maître, en qui je suis, mon Révérend Père, votre, etc.

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