A M. BIENVENU
PRÊTRE DE LA MISSION, AU MANS
Il énumère les raisons qui l'obligent à garder ses vœux, et réfate les objections.
26 octobre i658.
Monsieur,
Je reste fort surpris de votre lettre, parce que, venant de la part d'une personne que j'affectionne, elle me fait voir une proposition fort éloignée de l'estime que j'en ai, et du traitement qu'elle a reçu dans la Compagnie. Quel sujet vous a-t-elle donné de vous en retirer? Ne vous a-t-elle pas supporté, subvenu et élevé comme une mère son enfant? Et le bon Dieu à qui vous vous êtes donné ne mérite-t-il pas que vous le serviez à présent aussi bien que pour lors?
Vous me direz à cela que vous avez dessein de le servir partout? Mais pour prévenir une telle réponse, je vous dirai,
I. Etienne Bienvenu, né le 29 mars i63o, à Meung-sur-Jeure, diocèse de Bourges; reçu à Paris le 19 novembre i65o.
Monsieur, qu'il est très clair que vous cherchez autre chose que Dieu, lorsque vous demandez d'être dispensé de vos vœux. C'est le malin esprit qui vous suggère cela pour vous détourner du bien commencé. Ne savez-vous pas, Monsieur, que les promesses qui se font à Dieu ne se peuvent pas rompre par les hommes? Si vous vouliez en être dispensé, il faudrait que ce soit pour quelque cause meilleure que celle que vous me demandez.
Vous ne me dites rien des premiers vœux que vous avez faits au sortir de votre séminaire, et néanmoins vous êtes obligé de les garder tout aussi bien que si vous ne les aviez pas renouvelés. Vous me parlez seulement des derniers vœux que vous avez faits, ensuite du bref de Sa Sainteté.
Vous dites que vous n'aviez pas l'intention de les faire. Si cela est, vous avez fait un péché mortel, et vous ne laissez pas d'être engagé à tenir à ce que vous avez promis, parce que l'action déterminée engage. On ne dispenserait pas un prêtre des saints ordres, parce qu'il dirait qu'il n'a pas eu l'intention de les prendre. On ne dissoudrait pas un mariage, quand même le mari ou la femme diraient qu'ils n'ont donné le consentement que de bouche et non pas* de cœur; car on ne peut juger des choses intérieures que par celles qui paraissent.
Vous dites de plus que deux choses vous ont fait faire les saints, vœux. La première est la détermination de monsieur votre père qui veut que vous demeuriez en la Mission; et la seconde la crainte que la Compagnie ne vous mît dehors si vous ne les aviez pas faits comme les autres, et que vous ne saviez où aller et que vous n'aviez pas de quoi subsister. Ne voyez-vous pas que ce sont là des respects humains qui vous obligent à faire pénitence, et non point des sujets raisonnables pour vous dispenser de vos promesses ? Votre raisonnement étant véritable, il en suivrait qu'on pourrait impuné-
ment commettre des blasphèmes et des sacrilèges, abuser des choses saintes et tromper les hommes par des feintes et de beaux semblants.
Croyez-moi, Monsieur, n'écoutez pas la nature, car elle vous fournira assez de motifs pour vous mettre au large, et dans le chemin qui mène à la perdition; mais pensez à la mort, qui est proche et peut-être plus que vous ne le pensez, et au terrible jugement de Dieu, où vos actions seront pesées au poids du sanctuaire. Si vous êtes gêné de ces vœux, c'est que vous ne soumettez pas votre volonté au joug de Jésus- Christ. Vous voudriez avoir la commodité d'être en une communauté sans ressentir les peines et les difficultés qui s'y rencontrent, comme si toutes les conditions qui sont au monde n'avaient pas avec elles leurs amertumes. Il faut que tous boivent à ce calice. Le ciel souffre violence, et pour suivre Notre-Seigneur il faut se renoncer soi-même. C'est à quoi je vous prie de travailler, et de vous donner à Dieu de nouveau et de la bonne sorte, pour l'observance des règles et des pratiques de la Communauté. Et ainsi vous serez content, vous serez à bon exemple, et vous éprouverez combien il vous est bon et glorieux de servir Dieu Notre-Seigneur, qui est Maître, et en l'amour duquel je suis, etc.