‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 164 sur 294 · A M. FLEURY · texte numérisé non relu

A M. FLEURY

PRÊTRE DE LA MISSION, A SAINTES

Il exalte la grâce que Dieu lui a faite de travailler à étendre son règne dans ces contrées désolées par l'hérésie, et la bénédiction qui accompagne et récompense ses efforts. — II le prémunit contre les pièges que le démon pourrait lui tendre.

Paris, 6 novembre i658.

Monsieur,

Je suis en peine de n'avoir pas reçu aucune de vos lettres depuis que vous êtes à Saintes. Je vous en donne des miennes

I. M. Antoine Fleury, né en septembre 1624, à Buller, diocèse de Sion; reçu à Paris le 24 août 1G57.

pour savoir de vous l'état de votre santé, comment réussissent les missions de delà, si le peuple profite de vos exercices, et s'il se rend assidu à vos instructions. Je le veux espérer de la bonté de Dieu et de la bonne façon dont vous y procédez. Mais d'un autre côté, je crains que comme c'est un pays mêlé d'hérétiques, et où l'hérésie a d'autrefois établi son trône, il n'en reste encore des impressions malignes (dansles pauvres catholiques) que les pères ont données aux enfants, et les enfants à leurs enfants. Il faut avoir patience et espérer que, peu à peu, la lumière de la foi dissipera toutes ces ombres, et que Jésus- Christ sera le maître sur la croyance et sur les mœurs de ces pauvres gens, que l'esprit malin a toujours tâché de pervertir. Il faut espérer aussi. Monsieur, que sa grande miséricorde se servira de vous pour cela ; car, selon la voie ordinaire, elle veut sauver les hommes par les hommes, et Notre-Seigneur s'est lui-même fait homme pour les sauver tous.

Oh l quel bonheur pour vous d'être employé à faire ce qu'il a fait ! Il est venu évangéliser les pauvres, et voilà votre sort et votre occupation. Si notre perfection se trouve en la charité, comme il est constant, il n'y en a point une plus grande que de se donner soi-même pour sauver les âmes, et de se consommer comme Jésus-Christ pour elles.

Voilà à quoi vous êtes appelé. Monsieur, et à quoi vous espérez de répondre, grâce à Dieu ; c'est pour ce dessein que vous êtes entré en la Compagnie, toute consacrée à l'imitation de Notre-Seigneur, et voilà la résolution que vous prendriez encore si vous ne l'aviez déjà prise. O ! quel exemple vous donnent tant et tant d'ecclésiastiques, qui sont autant d'ouvriers envoyés à la vigne de Notre-Seigneur, mais qui n'en font pas les œuvres ! Béni soit Dieu, Monsieur, de la grâce qu'il vous a faite de vous choisir entre mille, pour contribuer à détruire l'ignorance et le péché qui désolent l'Église Et béni soit à jamais son saint nom de celle qu'il vous fait de

bien réussir en ce divin emploi, ainsi que M. Vinet me Ta mandé. Je ne puis assez en remercier Notre-Seigneur, ni le prier qu'il continue à vous bénir en votre personne et en vos travaux, quoique je le fasse bien souvent.

Je ne doute pas. Monsieur, que le diable ne fasse ses efforts pour vous tirer de là, prévoyant la conquête que vous ferez sur lui (mais vous ne Técouterez pas ; non, il en aura la confusion tout entière) en vous affectionnant aux occasions saintes que Dieu vous donne d'avancer sa gloire contre les desseins de cet ennemi, qui tâchera de vous la faire quitter pour des sujets apparents, éloignés et incertains.

Le monde d'un côté vous pourra peindre ses plaisirs et ses vanités, mais trop tard, puisque vous voulez être crucifié avec Jésus-Christ et continuer à lui faire vos délices et vos

honneurs.

Les parents aussi pourront donner quelques assauts à vos résolutions; mais vous savez ce que dit Notre-Seigneur : <c Qui aime son père ou sa mère plus que moi, il n'est pas digne de moi, et quiconque les quitte à cause de moi, ou frères, ou sœurs, ou maison, etc., il en aura cent fois autant, et héritera de la vie éternelle. » Bienheureux sont les vôtres. Monsieur, d'avoir donné au divin Maître un tel serviteur que vous, qui leur pouvez procurer plus de biens et consolations, en le servant en la vocation où vous êtes, qu'en quelque autre état qu'ils vous puissent souhaiter, puisque vous attirerez sur vous et sur eux les bénédictions du ciel et de la terre.

Il vous pourra encore arriver une autre tentation de votre part, c'est quelque ennui de vous voir faire toujours les mêmes choses, ou quelque découragement pour n'en voir que peu ou point de fruit; mais le remède au premier est de penser qu'il n'y a que la persévérance qui couronne, et que sans elle tout est perdu ; et pour le second, de vous persuader que Dieu demande seulement de vous que vous jetiez les rets dans

la mer, et non pas que vous preniez les poissons, parce que c'est à lui de les faire entrer dedans. Ne doutez pas qu'il ne le fasse, si, péchant toute la nuit, nonobstant les difficultés de l'entreprise et l'endurcissement des cœurs, presque tous endormis pour les choses de Dieu, vous attendez en patience que le jour soit v^nu, que le soleil de justice les réveille et que sa lumière les éclaire et les échauffe. A ce travail et à cette patience, il faut joindre l'humilité, les prières et le bon exemple ; et puis vous verrez la gloire du Sauveur, et dans ces avis la véritable affection. Monsieur, de votre très humble serviteur.

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