SUPÉRIEUR, A NOTRE-DAME DE LORH
Il lui parle des dangers courus en mer par des missionnaires qu'on a cru naufragés. ^ Il lui donne divers conseils. — Il se réjouit du bien que font les jésuites dans une mission.
Paris, 4 janvier 1660.
Monsieur,
Je prie Notre-Seigneur qu'en cette nouvelle année il renouvelle nos cœurs en son esprit et qu'il les unisse en lui pour toute l'éternité.
Avant de répondre à votre lettre, je recommande à vos
prières et à celles de votre communauté Tâme de notre bon M. Perraud, qui décéda céans le 26 décembre, après quatre ou cinq mois de maladie, laquelle, lui ayant servi de purgatoire, nous donne sujet d'espérer qu'il jouit maintenant de la récompense de ses travaux, car il a travaillé longtemps avec fruit à la vigne du Seigneur et à la pratique des vertus- Ces jours passés, je pensais être obligé de vous recommander M. Etienne et notre frère Patte comme défunts, mais ils sont ressuscites ; nous les avons tenus pour morts, et Dieu leur a conservé la vie comme par miracle. Ils partirent de Nantes le 6 décembre sur une petite barque qui portait leurs bardes, pour aller à La Rochelle où se fait l'embarquement de M. le maréchal de la Meilleraye pour Madagascar, et où MM. Daveroult, Feydin et Desfontaines étaient allés par terre. Il ne fallait que vingt-quatre heures pour faire ce trajet de mer, et il s'est passé trois semaines avant qu'on ait appris aucune nouvelle certaine de cette barque. On m'écrivit de tous côtés qu'elle avait péri ; et à la fin nous avons été obligés de le croire, voyant la lettre d'un jeune homme de Paris à M"* sa mère, où il dit qu'étant en la même barque il s'était vu la mort entre les dents, et que, s'étant jeté à corps perdu sur un petit esquif avec un autre, ils virent périr en même temps ladite barque et trente personnes qui étaient dedans, et qu'il n'y avait que lui et son camarade qui se fussent sauvés. Il dit de plus que M. Etienne, à l'instance du capitaine et des matelots qui se voyaient perdus, leur donna à tous l'absolution générale, un moment avant le naufrage.
Cette lettre, nous ayant été communiquée, donna le comble à notre douleur ; mais le lendemain nous reçûmes des lettres de M. Etienne qui nous ont comblés de joie. Elles nous ont assuré qu'après qu'il eut prononcé cette absolution, un souffle de vent fut envoyé de Dieu si favorablement qu'il leur fit éviter un banc de sable où ils allaient échouer; et que, encore qu'ils
aient été quinze jours durant dans un extrême péril, Torage ayant rompu leurs mâts et leurs voiles et n'ayant point de vivres pour se soutenir, la bonté de Dieu, toutefois, les avait conduits à Saint-Jean-de-Luz, qui est un port de mer de France sur la frontière d'Espagne, où ils ont rétabli leur barque et leurs forces abattues, et enfin ils sont arrivés à La Rochelle, où ils ont relevé le courage de MM. Daveroult, Feydin et Desfontaines qui étaient tous désolés, pensant avoir perdu leur supérieur. Nous en étions ici dans une consternation inconcevable ; mais le bon Dieu, à qui seul appartient de mortifier et de vivifier, nous a également consolés en nous redonnant ces deux siens serviteurs que nous croyions noyés. Je vous prie de nous aider à l'en remercier et de lui bien recommander le voyage et la mission de ces cinq missionnaires.
Pour revenir à votre chère lettre du 1 7 décembre, je loue Dieu du rétablissement des pères Jésuites en leur collège de Montauban, et des autres bonnes nouvelles que vous me donnez. Plaise à sa divine bonté que les bons effets que vous en espérez ensuivent.
Je vous ai déjà mandé d'envoyer au séminaire de Richelieu le jeune homme d'Hibernie qui demande d'entrer parmi nous, en écrivant à M. de Beaumont que notre intention est qu'il le reçoive. Informez-vous bien des qualités des autres qui le veulent imiter; et, sachant leur âge et leur capacité, leurs mœurs et leurs dispositions de corps et d'esprit, vous me les manderez, et nous verrons.
Nous acquitterons. Dieu aidant, les trois cents livres que M. Agan vous a fait espérer, quand il lui plaira et qu'il commandera.
Puisque monseigneur ne trouve pas bon que vous preniez de vos séminaristes plus de cent ou six vingts livres de pension , vous ferez bien de vous en tenir là, si vous pouvez vous échapper; mais si vous ne pouvez pas sans vous enga-
ger, représentez-lui humblement que ce n'est pas assez, eu égard à la cherté des vivres et au peu de revenus que vous avez.
J'ai été consolé d'apprendre que les révérends pères Jésuites font des missions aux environs de Lorm. Plaise à Dieu d'envoyer grand nombre de tels ouvriers en son Église, et de nous faire la grâce d'aimer ce saint emploi et de nous y appliquer de tout notre petit pouvoir dans l'esprit de Notre-Seigneur, à qui seul il appartient de convertir les âmes. C'est en son amour que je suis, de toute la mienne, etc.