‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 74 sur 294 · A MA SŒUR MARGUERITE CHÉTIF · texte numérisé non relu

A MA SŒUR MARGUERITE CHÉTIF

FILLE DE LA CHARITé, A ARRAS.

Il l'engage à s'adonner généreusement à Tœuvre qui lui est confiée, malgré le peu d*attrait qu'elle éprouve. — Il l'engage à se confesser à M. Delville, quand il sera à Arras. mais il n'y peut résider habitu ellement, son ministère l'appelant ailleurs.

3o septembre i656.

Ma sœur,

J'ai reçu deux de vos lettres depuis que vous êtes à Arras, qui m'ont bien consolé; je rends grâces à Dieu de ce qu'il vous y a conduite heureusement, et je le prie qu'il vous donne la force de surmonter les difficultés où vous vous trouvez : elles arrivent ordinairement aux personnes qui commencent une bonne œuvre, surtout lorsque l'esprit malin prévoit qu'il en doit résulter beaucoup de service et d'honneur à Dieu; car il s'efforce de l'empêcher, en suscitant des dégoûts et des traverses à ces personnes-là; mais comme Dieu veut que l'entreprise s'achève, il fait que peu à peu ces empêchements s'évanouissent.

On dit de sainte Thérèse que, lorsqu'elle se fit religieuse, elle avait une si grande répugnance à l'exécution de ce dessein qu'elle en souffrait des convulsions dans tout son corps. J'ai vu moi-même plusieurs filles dans les mêmes aversions et trémoussements, sur le point de se consacrer à Dieu, qui se sont depuis fort signalées en la religion et en la vertu.

J'espère de même, ma sœur, que Dieu se servira de vous pour faire beaucoup de bien au lieu où vous êtes, nonobstant le peu d'attrait que vous y sentez à présent; mais laissez-le faire, attendez en patience le retour de sa consolation, résignezvous à son bon plaisir, et même protestez-lui que vous ne laisserez pas de travailler au soulagement des pauvres d' Arras tant qu'il lui plaira, nonobstant toutes les sécheresses de votre cœur et la contradiction des hommes, dans la confiance qu'il

vous aidera de sa grâce et de sa protection ; c'est de quoi je le prie de tout mon cœur.

Je prierai M. Delville de vous confesser lorsqu'il se trouvera à Arras; mais, comme il doit aller et venir pour les emplois de sa profession, il arrivera que vous ne pourrez pas toujours vous confesser à lui, et alors vous aurez recours, s'il vous plaît, à M. Canisius, qui aura assez de charité pour vous entendre et pour vous donner ses avis.

Quant à ce que vous me dites, qu'il n'y a que M. Delville qui puisse négocier votre établissement et y faire consentir ceux qui l'improuvent, je vous dirai, ma sœur, qu'il est vrai que son entremise y pourra contribuer beaucoup ; mais d'être toujours à Arras pour cela, il n'est pas nécessaire. Il m'a mandé qu'il s'en allait à Douai, où j'estime qu'il est à présent; lorsque je saurai qu'il sera de retour, je lui écrirai qu'il donne quinze jours à cette bonne œuvre. Vous me demandez si le pain que le roi donne pour les pauvres d' Arras est pour les soldats malades ou pour les pauvres de la ville? Je pense qu'il est seulement pour les pauvres de la ville et non pour les soldats.

M"* Le Gras est toujours malade de sa chute, ayant sa douleur de côté et un peu de fièvre. Nous espérons pourtant qu'il n'y a rien à craindre; priez Dieu pour elle comme je fais pour vous et pour notre sœur Radégonde, que je salue, afin que Dieu vous unisse de plus en plus et bénisse vos travaux. Je suis, en l'amour de Notre-Seigncur, etc.

— i35 — 368. — A MA SŒUR MARGUERITE CHÉTIF,

FILLE DE LA CHARITÉ, A ARRAS

II développe les motifs pour lesquels il importe de ne rien changer au costume.

Paris, 21 octobre i656.

Ma sœur,

M"* Le Gras m'ayant communiqué la lettre que vous lui avez écrite, nous avons conféré ensemble sur la proposition que vous faites de porter des serges sur vos têtes, selon la coutume du pays; à quoi je vous dirai, ma sœur, que la raison que vous apportez ne doit pas vous donner ce désir. Vous dites que c'est la honte de ce qu'étant dans Téglise autrement que sont les autres, tout le monde vous regarde ; et moi je crains que ce soit l'orgueil qui vous donne cette honte, sinon activement, du moins passivement, vous faisant penser que dans ces regards il y a quelque mépris, de sorte qu'adhérant à cela, ce serait adhérer à une imperfection. De plus, vous feriez une division en votre Compagnie, qui doit ctre partout uniforme; car si dans Arras les femmes se couvrent d'une façon, il arrivera qu'en Pologne, et en France même, elles se couvriront d'une autre : si donc vous suivez ces modes, voilà la diversité. Les Capucins et les Récollets ne sont-ils pas partout habillés de même sorte, sans que la différence des vêtements ordinaires des peuples où ils sont les oblige à changer ceux qu'ils portent, non plus que la honte de les avoir grossiers, et d'aller pieds nus comme ils font? L'Église même est si exacte à vouloir que les ecclésiastiques soient toujours vêtus convenablement, que, si un prêtre quitte sa soutane, elle le déclare apostat d'habit. Notre-Seigneur ne changea pas le sien lorsqu'il alla en Egypte, quoiqu'il sût bien qu'il en serait méprisé; et lorsqu'il fut envoyé par Hérode à Pilate, il souffrit qu'on le couvrît d'un habit d'opprobre. Je ne crois pas, ma sœur, qu'après ces exemples du

Sauveur vous voulussiez éviter un peu de confusion, puisque nous ne pouvons être ses enfants qu'en aimant ce qu'il a aimé; et si le prophète a dit de lui que, lorsqu'on lui donnait un soufflet sur une joue, il présentait l'autre, combien serionsnous éloignés de le suivre, si, au lieu de chercher les occasions d'étendre notre souffrance, nous rejetions les plus petites qui s'offrent à nous. C'est pourquoi, ma sœur, je vous conjure, pour le désir que vous avez de vous rendre agréable à Dieu, de porter en paix cette humiliation que vous souffrez pour

l'attention qu'on a sur vous-, peut-être n'est-elle pas telle que vous vous imaginez, et quand elle le serait, ce n'est qu'à cause de la nouveauté, qui peu à peu se convertit en coutume. Mais je veux que l'on continue à vous regarder; ne vaut-il pas mieux d'édifier ces gens par votre modestie, que de vous cacher sous un morceau d'étoffe, faute d'humilité? La sainte récollection, tant convenable dans les églises, vous mettra bien mieux à couvert contre cet inconvénient, d'autant que vous ne verrez pas si l'on vous considère; et votre recueillement les avertira en même temps de la manière dont il se faut comporter en ces lieux sacrés ; que si pour être différentes du vulgaire il vous arrive quelque brocard, bénissez Dieu du moyen qu'il vous donne d'abattre la superbe et la fouler aux pieds. Outre tous ces biens-là, ma sœur, vous en ferez un autre bien considérable, c'est que vous conserverez l'uniformité en votre Compagnie, sans parler du bonheur inestimable que vous trouverez en vous rendant semblable à Notre-Seigneur, ce que vous devez avoir fort à cœur, puisque votre vocation vous rend sa fille d'une manière particulière, et qu'en cette qualité vous devez tâcher de lui ressembler en la pratique des vertus. Je ne doute pas qu'il ne se trouve des personnes qui vous représenteront force raisons contre ce que je vous dis; mais ce seront des raisons humaines produites par les sentiments de la nature, et non pas des raisons

chrétiennes et salutaires comme sont celles que je vous expose. Je prie Notre-Seigneur qu'il vous fasse la grâce d'accomplir sa sainte volonté en toutes choses, comme il a fait jusqu'à présent; qu'il vous unisse de plus en plus avec notre sœur Radégonde, que je salue. Je me recommande à vos prières et aux siennes, étant de toutes les deux, en l'amour de Notre-Seigneur, ma sœur, votre très affectionné serviteur, etc.

P,-S. Nous attendons l'occasion de quelque messager pour envoyer à MM. Canisius et Delville ce qu'ils ont demandé.

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