LIVRE II. — LETTRE PREMIÈRE
Ainsi, pendant tout notre séjour à Mozambique, nous n'avons jamais interrompu l'œuvre apostolique. Le 'gouverneur, sa maison et sa suite militaire nous ont toujours témoigné la plus parfaite bienveillance : et avec la grâce de Dieu, nous avons employé ces six mois à la satisfaction et pour le bien de tous.
Mozambique est éloigné des Indes d'environ 900 lieues; le gouverneur se sentait pressé d'achever son voyage; mais à cause de la saison , il y avait encore un grand nombre de malades: il nous demanda donc de faire demeurer dans cette île quelques-uns d'entre nous, pour prendre soin des malades qui y étaient laissés, et qui ne pouvaient le suivre en raison de leur santé. Pour déférer à ces intentions du gouverneur, Paul et Mancias demeurèrent, et j'accompagnai le gouverneur, dont la propre santé paraissait altérée, afin de recevoir sa confession , si sa maladie s' aggravant faisait craindre des accidents plus sérieux. Je suis ainsi arrivé aux Indes en la compagnie de ce seigneur, et j'attends tous les jours mes compagnons par les navires qui d'ordinaire arrivent de Mozambique en septembre.
Voici déjà cinq mois que nous sommes à Goa (1), la capitale des Indes. C'est une magnifique cité , toute peuplée
(1) Goa (l6o 29' latitude nord) était au xvi® siècle l'une des villes les plus considérables de l'Inde. Sa situation centrale, son admirable port, l'avaient élevée à un degré merveilleux de prospérité. Don Alphonse d'Albuquerque la conquit sur le souverain du Décan, en 1610. Elle devint bientôt la métropole des possessions portugaises dans les Indes.
Après les premières découvertes des Portugais, l'ile de Madère avait été choisie pour être le siège d'un évéché. Plus tard, cet évêché fut érigé en archevêché, avec quatre églises épiscopales suffragantes, le Cap-Vert, Saint- Thomas, le Brésil et Goa. Les limites de l'évéché de Goa, érigé en 1534, par le pape Paul ni, étaient du Cap de Bonne-Èspérance à la Chine.
Lors de l'arrivée de notre Saint, l'évêque de Goa était D. Joam d'Albuquerque, Franciscain, nommé en 1637. Ce vénérable prélat, dont les lettres du Saint font un glorieux éloge, mourut en 1663, dans un âge très-avancé.
En 1567, Goa devint archevêché, et eut pour évêchés suffragants Cochm etMalacca; en 1676, Macao, eten 1688, Funaïau Japon.
Goa, déchue aujourd'hui , est demeurée la capitale des établissements portugais, mais toute vie parait s'en être retirée.
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de chrétiens. Elle renferme un couvent de Franciscains,^ habité par un grand nombre de religieux, et une magnifique cathédrale , dont le chapitre est très-nombreux ; elle a plusieurs autres églises. Nous devons rendre grâce^t. . à Dieu , en voyant le nom de Jésus-Christ si fort en honneur dans une contrée aussi lointaine, et au milieu même de l'infidélité. « ^^^^^^ .
Depuis Mozambique , notre voyage a duré plus de deux mois. NousavonspasséplusieursjoursàMélinde(l), port habité par des mahométans nos alliés. Souvent des marchands portugais y séjournent, et s'il arrive qu'ils y terminent leur existence, ils sont enterrés dans de grands tombeaux, distingués entre les autres par des croix. Les Portugais ont érigé, près delà ville une grande et magnifique croix en pierre toute dorée. Je ne saurais vous exprimer quelle joie m'a causé cette vue ; la puissance de la croix se révélait , tandis qu'elle s'élevait ainsi victorieusement au milieu des f" possessions mahométanes. Le sultan de Mélinde vint sur le navirepour saluer le gouverneur, et lui témoigna beaucoup ^ d'égards et d'amitié. Pendant que j'étais à Mélinde, on fit les funérailles d'une personne qui était morte sur notre navire ; on lui rendit les derniers honneurs avec toutes les cérémonies religieuses, à la grande admiration des mahométans , qui louaient nos usages dans les obsèques et la sépulture des morts. Un mahométan des principaux de la ville m'a demandé si les temples où les chrétiens allaient prier, étaient ordinairement remplis de fidèles , et si les chrétiens étaient assidus et fervents dans le culte de J.-Gi Il se plaignait lui-même du refroidissement de la religion parmi les siens ; et il désirait connaître si le même effet s'était produit parmi les chrétiens : de dix-sept mosquées qui se trouvaient à Mélinde, trois seulement étaient fréquentées, et
(1) Mélinde, sur la côte d'Afrique, par le 3° de latitude nord, fut découverte en 1498, par D. Vasco de Gama. Les Portugais imposèrent au prince mahométan de Mélinde la suzeraineté du Portugal, y élevèrent une citadelle et y fondèrent une des échelles de leur commerce.
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ehcore n'était-ce que par un petit nombre de personnes. Aussi cet homme, troublé dans ses pensées, ne pouvait se rendre compte de l'affaiblissement du sentiment religieux parmi les siens. 11 ne croyait pouvoir attribuer un si grand mal qu'à quelque énorme crime qu'Os auraient commis; après que nous eûmes raisonné longuement de part et d'autre sur ce point, je lui dis que Dieu, qui est la vérité même, regarde avec horreur les infidèles et leurs prières ; et que, par ce motif, il voulait faire cesser des prières, objet de réprobation à ses yeux. J'avais quelque peine à faire entrer ce personnage dans mes sentiments , dont il paraissait trèséioigné, lorsque survint un de leurs kacis (1) ou docteurs, très-versé dans la doctrine de Mahomet. Il confessa devant moi, que si Mahomet ne revenait pas sur la terre avant deux ans, pour se manifester au milieu d'eux, lui-même renoncerait à sa religion. C'est en effet le propre des infidèles et des hommes égarés, de vivre d'une vie pleine d'angoisses et comme désespérée ; et c'est le plus grand des bienfaits de Dieu à lem^ égard, que de les avertir et de temps en temps les ramener de leur aveuglement à la connaissance delà vérité. Après avoir laissé MélLnde,nous abordâmes à Socotora (2), île d'environ cent milles de tour. C'est un pays ingrat et dépourvu de ressources, qui ne produit ni blé, ni riz, ni millet, ni vin, ni aucuns fruits; entièrement stérile
(1) Kacis, mot arabe, signifie vieillard ou ancien ; dans un sens chrétien, ii veut dire évêque ou prêtre. (Nous devons cette note et plusieurs autres à notre digne et savant ami M. Dubeux, professeur à l'École des langues orientales. *{2) Socotora (12° 40' N], île à l'entrée delà mer Rouge, dans le détroit de la Mecque, abonde en encens et en aloès. Elle fut découverte, en 1506, par Diego Fernandez Pereira : ses habitants, arabes d'origine, n'avaient conservé que des vestiges, pour ainsi dire effacés, de la prédication de saint Thomas; et leur religion était un déplorable mélange des doctrines chrétiennes, 'judaïques et mahométanes. Chrétiens sans baptême, ils vénéraient Marie et les saints , récitaient des prières hébraïques , et paraissaient mahométans à d'autres égards. D. Alph. d'Albuquerque se rendit maître de Socotora en 1507 ; il y laissa le P. Antoine de Laurière, religieux de saint François, qui y fit de grands fruits : mais à la mort de ce bon prêtre, ces pauvres indigènes étaient retombés dans leur première ignorance.
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