Lettre au frêtre Jean, souverain d'Abyssinie
Que la grâce et l'amour de Jésus-Christ, notre Rédempteur, conserve l'empire et l'existence de votre altesse ! Amen.
J'ai toujours éprouvé le plus ardent désir, et c'est Dieu, dans sa miséricorde infinie, qui m'inspirait ce désù', de procurer à vos États le bienfait de sa religion, dans la mesure de mes forces. Et, ainsi que je ne me propose aucun autre but que d'exposer la loi divine à toutes les créatures, afin que le Père céleste soit glorifié dans le ciel, je ne doute point, mes vœux étant d'accord avec la volonté céleste, qu'un jour je ne voie ces vœux accompfis avec plénitude. Toutefois, je n'ignore pas que je suis absolument indigne d'une entreprise aussi sublime et d'une grâce aussi précieuse; mais si je considère mon entière insuffisance, encore que Dieu m'ait choisi pour être le héraut de son Verbe et l'instrument de ses prodiges, je sens à la même heure la pureté de mon zèle pour la dilatation de son divin service, je suis entièrement convaincu que mon ministère est conforme aux décrets de son éternelle providence. Un Portugais, venu de vos contrées, m'a fait connaître, — car j'étais ca,rieux d'apprendre les nouvelles de votre Empire, et d'apprécier les espérances qu'il offrait pour y semer et y développer la foi catholique, — il m'a fait connaître, dis-je, à quel point les événements généraux de la religion avaient touché votre âme, et vous avaient disposé pour seconder, dans vos États, l'accroissement de l'ÉgUse catholique. Cette nouvelle a multiplié mes anciens désirs et a merveilleusement échauffé mon zèle. Pénétrez- vous. Seigneur, de cette pensée, que la grâce que nous avons en vue sera pour vous l'occasion de "suprêmes récompenses et d'une couronne immortelle, que vous prépare la divine sagesse de Jésus-Christ. Je désire que l'éclaircissement et la révélation des mystères qui, jusqu'à ccjour, ont existé pour nous dans votre poUtique, nous soient
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enfin donnée par voire altesse; et si Dieu agrée mes desseins, et que la vie me soit laissée, avant deux ansje serai dans votre royaume. Déjà, par lettres, je vous en ai demandé l'autorisation. Vous connaîtrez alors, non plus comme à cette heure, par des paroles et des lettres, mais par des faits et en présence, combien je suis ambitieux de vous servir, et combien je prends à cœur l'accroissement, dans le Seigneur, de vos États et de votre domination. C'est le Seigneur qui seul règne et qui seul a l'empire en tout cet univers. Puisse la divine Providence ne point éloigner le terme de ce voyage, et me permettre d'être un messager vivant, au lieu de cette lettre morte ! Je croirais en effet alors avoir atteint le comble de mes vœux ; je me console néanmoins en pensant que le délai que Dieu m'impose est encore pour sa gloire. Si l'objet de nos vœux semble fuir pour un temps ets'éloigner de nous, un jour il nous sera d'autant plus précieux qu'il nous aura coûté davantage.
Je cesse ici d'écrire : le porteur de cette lettre vous exposera de la manière la plus étendue tout ce qui regarde notre Compagnie, et le zèle ardent qu'elle éprouve, afin d'opérer des fruits de salut au sein de vos États.
Je vous supplie encore, ô très- excellent prince ! de persister fidèlement dans l'amour de Dieu , et de persévérer en toutes les œuvres qui conspirent à sa gloire : à ce prix, tenez-vous assuré d'un succès favorable en toutes vos entreprises, de la victoire sur vos ennemis, de la paix et de ta tranquiUité dans yos États, si toutefois vous mettez en Dieu votre confiance entière. Agissez avec clémence envers les Portugais qui résident parmi vos contrées : et si les circonstances rendaient à leur égard un cliàtiment nécessaire , corrigez-les en souverain et eu père. Si vous agréez, seigneur, le dessein de mon voyage, et si vous daignez m'en faire instruire par lettre, j'en serai plein de reconnaissance. En vérité, le but de notre Compagnie n'est point de rechercher les présents, le gain ou les honneurs, mais s'attacher à de la pauvreté, de poursuivre et d'embrasser les plus laborieux ministères partout où ils se rencontrent, afin que ses membres soient pendant Jeiu' vie de sincères imitateurs de Jésus-Christ, leur chef, qui a si tendrement aimé la pauvreté et les souffrances, qu'il y a consumé et exercé tout entière sa vie très-douloureuse.
Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ])ar les mérites de sa Mort et de sa Passion, fasse la grâce à votre altesse de participer un jou'"
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à sa gloire : qu'il lui accorde enfin de connaître toujours et d'accomplir parfaitement sa volonté !
De notre collège de Goa, le 9 octobre 1552.
7. Letlre auxlPères d'Europe.— Opinion du P. Baméesurla Compagnie
de Jésus {Fragment).
0 mes Pères et Frères bien-aimés, les lettres qui nous sont venues récemment de Goa , la métropole des Indes, nous ont comblé de joie, lorsque nous avons connu par elles la propagation merveilleuse de ce divin incendie que l'Esprit saint dilate parmi l'univers. L'Esprit saint est encore comme la rosée distillée à la surface de la terre, et qui ruisselle sur la barbe d'Aaron. Ce n'est point un prodige pour nous : car son nom, c'est l'huile qui se répand à flots. Je verrai donc de mes propres yeux les délices de mon espérance, les étendards du Crucifié, resplendir au milieu des phalanges et du front de bataille de notre Compagnie, de cette armée qui combat dans la vallée de misère, où règne en souveraine l'image de la mort. "
Aux armes, donc, mes Frères héroïques ! notre Dieu, c'est le feu qui dévore, et il est venu porter l'incendie sur la terre. Pourquoi tarder encore ? L'heure présente est l'heure du salut, et le jour glorieux s'est levé, ce jour de bénédiction, où le prince de ce monde sera chassé de son empire. La mort est proche : la voie s'ouvre à nous dans toute son étendue, la voie où nous devons courir, afin de parvenir heureusement au terme de notre vocation. Ce n'est plus le temps de suivre ses passions et de vivre pour soi-même. Entrons dans la lutte avec toutes nos forces, contre l'ennemi qui veut nous imposer un joug et qui peut nous donner la mort ; craignons que, précipités dans les fondrières des montagnes, nous ne soyons submergés dans les flots des torrents. Combattons avec énergie, afin de contempler un jour le pasteur du genre humain, Jésus-Christ, que nous reconnaissons pour notre Seigneur, et qui conduira le petit de la génisse, le lion, le léopard et le loup, associés à l'agneau, dans les oasis du désert, près de la tente des bergers, afin que les bergers soient comblés de délices parmi les montagnes saintes.
Oh ! combien sont ravissants les tabernacles du Dieu des vcr-
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tus î Pourquoi trembler encore ? pourquoi palpiter de frayeur, au lieu de désirer avec toute la puissance de nos âmes d'aller habiter dans les demeures divines? Réjouissez-vous, tressaillez d'allégresse ; une récompense infinie dans les deux fera cesser toutes vos larmes, ô vous dont les noms sont écrits au livre de vie. Le vainqueur aura pour aliment la manne mystérieuse, et recevra son nom nouveau gravé sur une pierre, le nom que connaît seul celui qui le reçoit. O immensité des consolations que vous réservez, Seigneur, à ceux qui vous craignent !
O mes Frères bien-aimés, combien je voudrais révéler dans ces lettres la joie immense, la joie inénarrable que j'éprouve en mon âme, de voir notre sainte Compagnie se développer ainsi, tout embrasée de désirs et de zèle, et promener victorieusement l'étendard du bon Jésus, avec une ardeur héroïque, et comme si ses membres étaient immortels ! Ils méprisent les choses présentes, et les envisagent comme un vil fumier : ils n'ont en vue que de conquérir Jésus-Christ lui-même qui, pour notre salut, a tout méprisé, jusques à la mort, et à la mort de la Croix, et qui ne croyant pas commettre une usurpation en s'égalant à Dieu, a réduit au néant sa divine personne. Qui peut nous séparer de son amour? Suivons-le dans son exil au sein des déserts ; sortons du camp avec lui, et partageons le poids de sa réprobation : mais tenons toujours les yeux fixés en haut, vers l'auteur de la foi, qui, maître de choisir les délices du monde, jusqu'à la fin préféra la Croix, souffrit la mort en dehors des portes, et méprisa l'ignominie du supplice.
, 8. Même sujet {Fragment).
Je crois que deux armes sont données à nos Frères, qui vont errants dans tous les pays pour suivre Jésus - Christ , parmi tant de fatigues, avec un si grand amour et une vertu si parfaite, et qui s'avancent isolés pour entrer en rapports avec tant de peuples, et avec les races les plus perverses. Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre, et qu'il comprenne en son intelligence ; que personne ne se fasse illusion et ne suive l'esprit propre; mais qu'on se perfectionne sans cesse, que l'on ne con-
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çoive jamais une opinion orgueilleuse de soi-même. L'esprit de la Compagnie de Jésus ne saurait être un esprit d'orgueil. Entendez le conseil de votre inftl'me et misérable Frère, afin qu'au jour de votre élection vous soyez revêtu de Dieu; car le Seigneur est notre lumière et notre bouclier. Qu'avons-nous à craindre en ce monde, si ce n'est sa tolère? J'ai toujours éprouvé la vérité de ces doctrines : autrement comment aurait-il pu se faire que, moi-même, si faible, si tiède, ou plutôt si glacé, et que l'on a choisi pour l'envoyer ici comme une créature inutile à la Compagnie, j'eusse pu traverser impunément le feU de tribulations infinies , sans en être réduit en cendres , de ces tribulations où le Très-Haut nous éprouve, comme un or pur au sein de la fournaise? Affermis sur notre bâton de voyage, nous avons franchi le Jourdain, mais nous revenons avec deux cohortes : je l'ai écrit à Goa au collège de Saint-Paul. L'un de c(!s éléments de victoire est que Jésus défend comme son domaine notre Compagnie et ses membres : non pas en vue de nos mérites, mais par une pure miséricorde. L'autre consiste dans les prières de nos chers Pères et Frères de l'Europe et des Indes. Ces prières sont un encens qui brûle continuellement en présence de Dieu : ne sommes-^nous pas, en effet, les membres nombreux d'un seul corps, dont la tête et le chef est Jésus ? Ainsi des serviteurs nombreux, employés à différents ministères, peuvent servir un seul maître. Les uns font l'office des mains, recevant des missions diverses, et s'exilant dans les terres les plus éloignées ; les autres sont les pieds : ceux-là se consument (In désir de souffrir de grands maux pour Jésus-Christ; les autres sont la langue, et prient incessamment pour le prochain ; d'autres sont les yeux, et veillent continuellement au soin du troupeau, comme fait un bon pasteur; les autres sont les oreilles, et persévèrent dans l'étude ; les autres sont les organes de l'odorat, et discernent la bonne odeur des vertus : eux-mêmes répandent cette bonne odeur. Les autres ont la faculté de penser, et ce sont les hommes spéculatifs ; les autres, la mémoire : ce sont les érudits"; les autres, la volonté : personnes actives, qui vaquent sans relâche aux ministères de la cuisine, de la porte et du réfectoire. Tous concourent à l'administration spirituelle , et ont reçu chacun leur apostolat. Aucun membre ne saurait dire qu'il peut se passer des autres ; aucun ne peut exister sans le concoure des autres : notre œuvre h tous est le commun service du même Dieu. En quoi me
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sert d'être l'un des membres, plutôt que tel autre, si tous ont une somme égale de devoirs? Aucun d'entre eux, sans le concours des autres, ne saurait rien accomplir. Quel intérêt ai-je donc à être de préférence la main ou le piedîQu'ai-je à dire, si je suis pour toute ma vie le cuisinier de la Compagnie, ou l'apôtre des infidèles, choisi pour convertir l'univers tout entier, dès lors que nous concourons tous à une œuvre unique ?
La Compagnie vit par trois éléments : l'un est la connaissance de soi-même, c'est-à-dire l'anéantissement propre et la pauvreté spirituelle ; le second est la connaissance de ce qui n'est point nous, c'est-à-dire de Dieu et du prochain : l'intention étant toujours dirigée vers l'amour de Dieu, et l'action vers la charité vis-à-vis du prochain. Le troisième est l'intelhgence et la science, qui sont la garantie des deux premiers : et, en même temps, la connaissance des lettres humaines , indispensable à qui doit vivre parmi les Sarrazins, les gentils, les hérétiques et les juifs.
Par l'humilité, nous parvenons à la connaissance de Dieu et du prochain : et de là nous nous élevons jusqu'à la science.
Je ne vous ai point adressé ces différentes leçons, afin de vous les enseigner, mais seulement afin de les rappeler à votre mémoire, ô mes bien -aimés Frères ! ayez toujours présent à la pensée qu'elles vous sont aussi nécessaires dans la place où vous êtes que dans d'autres contrées : et moi je me rappellerai que, s'il m'est donné de les pratiquer, c'est Dieu lui-même qui m'en fait la grâce.