A NOTRE CHER FILS, NOBLE HOMME, FERDINAND DUC D’ALBE
Il nous est difficile d’exprimer combien nous nous sommes réjoui dans le Seigneur , en lisant votre lettre du 22 octobre. Le tableau que vous nous tracez de vos services dans différentes guerres, toujours entreprises pour la défense de la vérité cathobque et du Saint-Siège , nous a , comme de raison , causé la joie la plus vive : ce tableau est à nos yeux , non un simple récit , mais un éclatant témoignage de votre mérite. La plupart de ces faits nous étoient connus, parce qu’ils sont votre ouvrage, Noble Homme, valeureux général d’armée , et parce qu’ils font partie des expéditions militaires les plus mémorables , dont le but étoit la juste et sainte cause de la religion : ce serait manquer à notredevoir, si nous les oubliions jamais.
i Édition Goubau, livre a, lettre 21, p. 110. — Sommaire : Saint Pie V loue le duc dCAlbe de ses victoires sur les hérétiques dans les Pays-Bas : il V exhorte à soutenir vigoureusement les intérêts du christianisme.
LETTRES
Néanmoins, il nous a été très agréable de nous entendre rappeler dans votre lettre ce que nous avions , sinon entièrement , du moins en grande partie gravé dans notre mémoire. Car rien ne sauroit nous arriver de plus glorieux pour l’honneur de l’église , de plus heureux pour les sentimens vraiment paternels de notre âme envers tous les hommes , que lorsque nous apprenons que des guerriers courageux , d’habiles capitaines , comme nous savons que vous vous êtes toujours montré, et comme nous voyons que vous vous montrez de nouveau dans cette guerre si pleine de périls, n’ont pas seulement en vue leur propre utilité, leur gloire personnelle, mais qu’ils combattent avant tout pour Dieu tout-puissant , qui ne prépare pas à ses soldats , aux champions de son nom et de son honneur, une couronne passagère, mais bien la couronne incorruptible et étemelle.
C’est là, cher fils, ce qui se voit si rarement, c’est là sanctifier adroitement les choses les plus mondaines. Qu’y a-t-il de plus mondain en effet que les actions terrestres et militaires? Eh bien , elles cessent de l’être, dès qu’elles ont pour but , non les intérêts humains , mais ceux du ciel. C’est pourquoi les exploits aussi pieux que vaillans , rappelés dans votre lettre , nous ont toujours fait chérir Votre Noblesse, et font maintenant que nous l’aimons
encore davantage , et que nous la comblons des plus justes louanges. Nous rendons grâces à Dieii tout-puissant qui a réservé votre courage, votre sagacité, votre vigilance , vos forces , à des temps où ils étoient aussi nécessaires qu’ils le sont aujour- ' d’hui. Nous savons que vous êtes par vous-même assez disposé à faire tout ce qui peut être utile à la cause de la très sainte religion ; cependant, pour obéir à ce que nous prescrit la dignité dont nous sommes revêtu, et pour satisfaire le besoin de notre âme, nous croyons devoir encore vous y exhorter.
Pour ce qui est de la confirmation de votre droit de patronage 1 , confirmation que vous nous demandez dans votre lettre , vous saurez que les pontifes romains n’accordent pas facilement cette grâce, à cause qu’elle est insolite; néanmoins, cher fils , nous avons volontiers cédé à vos prières et à votre requête, et dans l’éloge que nous avons fait de votre personne , nous vous avons rendu pleinement justice, tant pour votre piété singulière
1 Le droit de patronage est celui que conserve sur un bénéfice ou sur une église la personne qui l’a fondé ou doté , et principalement le droit de nommer ou de présenter le bénéficier. Lorsque les bénéfices ecclésiastiques étoient encore donnés aux laïques, ou que ceux-ci s’encmparoient de vive force, ils se réservoient ordinairement , en y plaçant des prêtres , le droit de patronage pour eux et pour leurs héritiers.
LETTRES
envers Dieu, que pour votre religieux dévouement au Saint-Siège : nous espérons que ce témoignage dû à votre zèle ardent pour l’église de Dieu , excitera vos descendans à imiter votre active dévotion en de pareilles circonstances.
Nous avons éprouvé en cela une double satisfaction , celle d’abord de faire pour vous ce que vous nous demandiez , et que vous disiez attendre de nous avec impatience, ensuite celle de vous accorder une dignité dont nous avons eu le constant désir de vous voir décoré. Il n’est rien de tout ce qu’on peut attendre d’un père affectionné et bienveillant, tel que vous nous trouverez toujours à votre égard, que nous ne croyions être dû, avec la grâce de Dieu , à votre piété envers lui , à votre amour pour la rebgion, à vos travaux pour la défense de la vérité et de la foi catholique. Nous manifesterons ces sentimens de notre bonne volonté envers vous, dans tous les cas où votre honneur ou votre avantage le requerront, et aussi souvent que l’occasion s’en présentera.
Donné à Saint - Pierre de Rome , sous l’anneau du pêcheur , le 12 décembre i568 , la troisième année de notre pontificat.