‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 107 sur 160 · CCCXIX. — A MADAME · texte numérisé non relu

CCCXIX. — A MADAME

ÉPOUSE DE BARNABE VISCONTl(l).

De la charité et de l'imitation de notre Seigneur Jésus -Christ. — Elle la prie de donner l'exemple a son mari, et de le ramener k l'obéissance du Souverain Pontife.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Révérende Mère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir revêtue du vêtement d'une ardente charité, afin que vous sovez un moyen, un instrument pour réconcilier votre mari avec le Christ, le doux Jésus, et avec son Vicaire , le Christ de la terre. Je suis persuadée que, si la vertu de la charité est en vous , votre mari ne pourra pas éviter d'en ressentir la chaleur. La Vérité suprême veut que vous soyez deux dans un même esprit, une même affection , un même saint désir ; et vous ne le pourrez jamais , si vous n'avez pas en vous cet amour.

2. Mais vous me dites : Je n'ai pas cet amour, et sans amour je n'ai aucun moyen de réussir . Je vous

(1) Béatrix délia Scala , femme de Barnabe Visconti , seigneur de Milan ^ eut de son mariage quatorze enfants, cinq garçons et neuf filles. Les historiens la représentent comme une femme ambitieuse et méchante. Voir la lettre lxxiv, adressée à son mari.

répondrai que l'amour ne s'acquiert que par l'amour. Celui qui veut être aimé doit d'abord aimer, c'est-à-dire avoir la volonté d'aimer ; et puis , quand il a cette volonté, il faut qu'il ouvre l'œil de l'entendement, et qu'il voie où et comment se trouve cet amour. Il le trouve en lui-même. Comment? En reconnaissant son néant, en voyant qu'il n'est pas par lui-même, il attribue à Dieu son existence et toutes les grâces qui y sont ajoutées, c'est-à-dire toutes les grâces , tous les dons spirituels et temporels que Dieu nous fait. Si nous n'étions pas , nous ne pourrions recevoir aucune grâce ; et ainsi , tout ce que l'homme possède , il le tient de l'inefifable bonté et charité de Dieu. Quand l'âme a reconnu en elle cette ineffable bonté du Créateur, elle s'anime et s'enflamme tellement de désir, qu'elle se méprise et qu'elle méprise le monde avec toutes ses délices. Et je ne m'en étonne pas : une des lois de l'amour est que , quand la créature se voit aimée , elle aime aussitôt ; et quand elle aime , elle aimerait mieux mourir que d'offenser celui qu'elle aime. Elle se nourrit dans le feu de l'amour : elle s'est vue tant aimée quand elle a reconnu qu'elle a été le champ et la pierre où fut planté l'étendard de la trèssainte Croix ! Vous savez bien que ni la terre ni la pierre n'auraient pu fixer la Croix, que ni les clous ni la Croix n'auraient pu retenir le Verbe le Fils de Dieu , si l'amour ne l'eût pas attaché. C'est donc l'amour que Dieu a eu pour notre âme qui a été la pierre et les clous qui l'ont retenu.

3. Voilà le moyen de trouver l'amour. Et puis, quand nous avons trouvé le lieu où est l'amour, comment faut-il aimer? 0 très-douce et révérende Mère ! c'est lui qui est la règle, la voie, et il n'y en a pas d'autres. La

voie qu'il nous enseigne, nous devons la suivre, si nous voulons marcher à la lumière et recevoir la vie de la grâce ; il faut avancer au milieu des peines , des opprobres , des mépris , des persécutions , afin de devenir semblables à Jésus crucifié. Cet Agneau sans tache a méprisé les richesses , les honneurs du monde ; et quoiqu'il fût Dieu et homme , comme il était notre règle et notre voie, il nous a enseigné la loi, il l'a observée, et ne l'a pas transgressée. Il est si humble et si doux , qu'on n'entendit jamais sortir de sa bouche la moindre plainte. Il s'est sacrifié lui-même, et, dans la générosité de son amour, il s'est nourri de notre salut, ne recherchant jamais son intérêt , mais uniquement l'honneur de son Père et le bien des créatures. Il n'a pas fui les peines, il a été même au-devant d'elles. N'est-ce pas admirable de voir le doux et bon Jésus , qui gouverne et nourrit l'univers , se trouver dans un tel dénûment , que jamais personne n'a été pauvre comme lui? Il était si pauvre , que Marie n'eut pas un linge convenable pour envelopper son Fils ; et lorsqu'il mourut sur la Croix , il n'avait pas de quoi couvrir sa nudité. Il était nu, parce que le péché nous avait fait perdre le vêtement de la grâce , et il s'est dépouillé de la vie pour nous revêtir. Je dis que l'àme qui aura trouvé l'amour dans l'affection de Jésus crucifié aura honte de marcher par une autre voie que par celle de Jésus crucifié ; elle ne recherchera ni les délices , ni les honneurs , ni les magnificences ; mais elle sera en cette vie comme un pèlerin qui ne pense qu'à atteindre le terme de son voyage. S'il est sage, il ne se laisse retarder ni par la prospérité ni par l'adversité qu'il rencontre, mais il avance toujours généreusement vers le but qu'il aime et qu'il espère.

4. Faites de même, très -douce Mère et Sœur dans le Christ , le doux Jésus. Je ne veux pas que vous vous arrêtiez aux grandes richesses que vous avez , aux honneurs, aux jouissances plus qu'aux malheurs et aux tribulations qui peuvent venir. Que ni la peine ni le plaisir ne vous détournent , mais courez toujours généreusement dans cette voie, n'aimant que la vertu, et vous réjouissant de souffrir, comme Jésus crucifié vous l'a si doucement appris. Usez des choses du monde par nécessité , et non pas avec un attachement déréglé, qui déplairait trop à Dieu. Si vous mettiez votre amour en quelque chose qui est moins que vous , ce serait perdre votre dignité , car la créature devient la même chose que ce qu'elle aime. Si j'aime le péché, qui est un néant, je deviens un néant , et je ne puis m'avilir davantage , car le péché consiste uniquement à aimer ce que Dieu déteste, et à détester ce que Dieu aime. En aimant les choses passagères du monde, et en s'aimant d'un amour sensitif, on pèche; et c'est une chose que Dieu hait et qui lui déplaît tant, qu'il a voulu en faire justice et la punir sur son corps. Il est devenu l'enclume où il a travaillé nos iniquités. Quelle misère et quel aveuglement de la créature , créée à l'image et ressemblance divine, régénérée à la grâce qu'elle avait perdue par le péché mortel, et rétablie dans sa beauté première par les flots du sang de Jésus -Christ ! Elle est si aveugle, qu'elle abandonne cet amour qui l'avait anoblie avec tant de bonté, et qu'elle se met à aimer les choses qui sont hors de Dieu ; elle s'éloigne de lui pour aimer les choses créées , pour s'aimer elle-même sans lui. Et ce ne sont pas les grandeurs et les délices du monde, ni les créatures , qui sont condamnables; c'est l'amour quel'àme y place, en

violant par cet attachement le doux commandement de Dieu.

5. Mais , au contraire , quand l'àme se détache d'ellemême et place tout son amour en Jésus crucifié, elle s'élève à la plus haute dignité qu'elle puisse atteindre , puisqu'elle devient une même chose avec son Créateur ; et qu'y a-t-il de meilleur que d'être uni à Celui qui est le Bien suprême ! Elle ne peut s'attribuer cette grandeur, cette dignité; mais elle l'attribue à l'amour de Dieu. Une servante qui serait choisie pour épouse par un empereur, aussitôt qu'elle serait unie à lui deviendrait impératrice, non pas par elle-même, puisqu'elle était servante , mais par la puissance de l'empereur. De même, très -chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, pensez que l'àme qui aime Dieu , de servante qu'elle était, d'esclave rachetée par le sang du Fils de Dieu, devient tellement élevée en dignité qu'on ne peut plus l'ap peler servante , mais impératrice, épouse de l'Empereur éternel. La Vérité suprême ne Ta-t-elle pas dit? servir Dieu ce n'est pas être esclave, c'est régner ; car c'est être affranchi de la servitude du péché , c'est devenir libre. Elle est donc bien puissante , cette union de l'amour et de la vertu , qui à la noblesse de la créature ajoute encore la noblesse du Créateur! L'àme, en se détachant d'elle-même, se dépouille du vieil homme, et se revêt de l'homme- nouveau, du Christ, le doux Jésus; elle devient capable de recevoir, de posséder la grâce qui lui fait goûter Dieu en cette vie et en l'autre; enfin elle jouit de son éternelle vision, où elle trouve la paix, le repos parfait, car tous ses désirs sont remplis. En cette vie elle ne peut avoir la paix , parce que son désir n'est pas satisfait tant qu'elle n'est pas parvenue à

l'union de la divine Essence ; elle a seulement faim et désir pendant tout son pèlerinage. Elle désire suivre la voie droite, elle a faim d'arriver au terme, au but, et son désir la fait courir dans la voie tracée par Jésus crucifié, dont nous avons parlé ; et si elle n'aimait pas sa fin , c'est-à-dire Dieu, elle ne chercherait pas à connaître la voie.

6. Je voudrais donc vous voir augmenter le saint et vrai désir de suivre cette voie , qui doit vous conduire au terme. Apprenez qu'elle n'est pas incertaine , ténébreuse, pleine d'épines; c'est une route lumineuse et arrosée du sang de Jésus - Christ , qui est la vraie lumière. Elle n'a pas d'épines , mais elle est pleine de fleurs parfumées et de fruits délicieux ; si bien que la créature qui a commencé à suivre cette douce voie y trouve tant de douceur, qu'elle aimerait mieux mourir que de la quitter. On rencontre bien en cette voie des épines, les épines nombreuses de la tribulation , les illusions du démon, le monde avec les tourments de l'orgueil ; mais l'âme qui se plaît en cette voie ne s'en inquiète pas ; elle fait comme celui qui trouve un rosier : il cueille la rose, et laisse l'épine. Elle fait de même pour les tribulations et les angoisses du monde ; elle les laisse derrière elle , et cueille la rose parfumée de la vraie et sainte patience , en fixant le regard de son intelligence sur le sang de l'Agneau, qui donne la vie et nous trace le chemin. Courez donc, ma Mère, courons tous, chrétiens fidèles, attirés par l'odeur de ce sang ! Nous nous enivrerons , nous serons consumés et brûlés par la douce charité de Dieu , et nous deviendrons une même chose avec lui ; nous ferons comme celui qui , dans son ivresse , ne pense plus à lui , mais à la liqueur qu'il a bue et qui lui reste

à boire. Enivrez- vous du sang de Jésus crucifié , puisque vous le pouvez ; ne vous laissez pas mourir de soif; n'en prenez pas un peu, mais beaucoup, pour vous enivrer el vous perdre vous-même.

7. Ne vous aimez pas pour vous, mais pour Dieu; n'aimez pas la créature pour la créature , mais seulement pour rhonneur et la gloire du nom de Dieu ; n'aimez pas Dieu pour vous , pour votre utilité , mais aimez Dieu pour Dieu, parce qu'il est la Bonté suprême, si digne d'être aimée. Alors votre amour sera parfait, et non mercenaire. Vous ne pourrez penser qu'à Jésus crucifié, à la liqueur que vous avez bue , c'est-à-dire à la charité parfaite que Dieu vous a témoignée avant la création du monde, en vous aimant avant que vous fussiez; car, s'il ne vous avait point aimée , il ne vous eût pas créée ; mais il vous a vue en lui-même par amour, et il a voulu vous donner l'être. Alors toutes vos pensées seront fixées dans cette charité , et vous penserez à ce qui doit vous désaltérer; vous désirerez ardemment avoir et goûter l'éternelle et suprême beauté de Dieu. Nous savons maintenant le lieu où se repose l'amour, et où l'àme trouve le moyen qu'il faut prendre pour l'acquérir. Je vous en conjure par l'amour de Jésus crucifié , ne soyez pas négligente, mais hâtez -vous d'aller dans ce lieu, et de suivre cette voie qui vous est montrée. En le faisant, vous accomplirez en vous le désir et la volonté de Dieu, qui ne cherche et ne veut que votre sanctification.

8 . Vous apaiserez aussi mon désir ; car moi , pauvre misérable, remplie de péchés et d'iniquités, j'ai faim de votre salut ; je le veux pour vous, et afin que vous soyez aussi pour votre mari un moyen de le conduire à la

vertu , et de lui faire suivre la voie de la vérité. Invitez-le, engagez -le autant que vous le pourrez à être le vrai fils et le serviteur de Jésus crucifié par son obéissance au Saint-Père , qui le représente. Non, qu'il ne se révolte plus contre lui. Père et Mère bien-aimés , soyez unis dans une même volonté, un même esprit. Ne comptez pas sur le temps, car le temps n'attend pas. Pensez, pensez que l'œil de Dieu est fixé sur vous, et que personne ne peut échapper à ses regards : c'est votre Dieu , qui n'a pas besoin de vous ; il nous a aimés avant que nous l'aimions , et il s'est donné lui-même à nous par grâce , et non par obligation. Je ne veux pas que vous méconnaissiez un si grand bienfait , mais que vous soyez pleine de reconnaissance , en répondant à la grâce et à la clémence du Saint-Esprit. Je vous prie d'élever et de nourrir vos enfants dans la crainte de Dieu. Ne vous inquiétez pas de leur corps, mais du salut de leur àme : vous savez que Dieu vous en demandera compte au dernier jour. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez à mon ignorance si je vous ai importunée ; mais j'ai faim et soif de votre salut plus que je ne pourrais le dire. Votre fidèle serviteur est venu de votre part , et m'a dit de vive voix ce dont vous l'aviez chargé, et j'en ai été bien heureuse. Doux Jésus, Jésus amour.

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