FEMME DE NICOLAS BUDNCONTI, DE PISE
De la charité envers Dieu d'où naît la patience, et de la lumière de la Foi nécessaire pour acquérir la charité.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très -chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermie dans la vraie et parfaite patience, car autrement nous ne pourrons pas plaire à Dieu , et en cette vie nous goûterons les arrhes de l'enfer. 0 vraie et douce Patience ! tu es cette vertu qui n'est jamais vaincue , mais toujours victorieuse ; toi seule montres si l'âme aime ou non son Créateur; tu nous donnes l'espérance de la grâce, tu détruis la haine et la rancune du cœur, tu éloignes le dégoût du prochain, et tu délivres l'âme de la peine. Par toi, le fardeau des nombreuses tribulations devient léger, l'amertume devient douce. En toi. Patience, royale vertu acquise par les mérites du sang de Jésus crucifié , nous trouvons la vie. 0 très -chère Mère, parmi toutes les
(1) Cette dame était la mère des trois frères Buonconti , disciples de sainte Catherine, qui raccompagnèrent dans son voyage d'Avignon. {Voir la lettre ccxlvii )
vertus, celle-là est la plus nécessaire , car nous ne passons pas cette mer du monde sans beaucoup de tribulations. De quelque côté que nous nous tournions, ses flots orageux nous poursuivent ; le démon nous attaque par de nombreuses tentations , et ce qu'il ne peut faire par lui-même , il le fait par le moyen des créatures , en se mettant sur les langues et dans le cœur de ses serviteurs. 11 trompe le regard de l'intelligence, et fait voir ce qui n'est pas ; il inspire des pensées et des antipathies contre le prochain, souvent contre ceux qu'on aime davantage ; et , lorsque le cœur a conçu ces sentiments , il les met sur la langue et les fait enfanter par des paroles. Des paroles on arrive aux effets, et de cette manière il sépare ceux qui s'aiment, et occasionne ainsi les impatiences, la haine, la colère, qui nous privent de la vie de l'amour.
2. 11 ne faut donc pas le croire , mais il faut monter sur le tribunal de la conscience , et y rendre la justice ; il faut opposer à ces flots dangereux la haine et le mépris de vous-même, en ouvrant l'œil de votre intelligence, et en connaissant la bonté de Dieu et son éternelle volonté , qui ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification. Il permet que le démon nous attaque et que les hommes nous persécutent , afln d'éprouver en nous l'amour de la vertu et de la vraie patience , et de faire arriver de l'amour imparfait à la perfection. Car l'amour de la vertu se manifeste et se fortifie au moyen de notre prochain. Il faut aimer Dieu pour Dieu, parce qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté , véritablement digne d'être aimée. Il faut s'aimer et aimer le prochain pour Dieu , et non pour l'intérêt ou le plaisir qu'on y trouve. Mais parce que la créature est créée et aimée
par la souveraine Bonté, il faut lui rendre les services que nous ne pouvons rendre à Dieu lui-même. Ce que nous ne pouvons faire pour Dieu , nous devons le faire pour notre prochain. C'est ainsi que se manifeste la perfection de l'amour ; et quand l'amour est parfait , il ne cesse jamais d'aimer et de servir, malgré les injures qu'on lui fait, les ennuis qu'on lui cause, parce qu'il ne cherche à plaire qu'à Dieu seulement. C'est dans ce but que Dieu nous accorde toutes les tribulations que nous avons. Le démon, au contraire, n'agit que pour nous éloigner de la charité ; mais si nous sommes prudents, nous combattrons les intentions du démon , et nous suivrons la douce volonté de Dieu ; nous nous opposerons aussi au monde, qui nous persécute de tout son pouvoir. Il est bien peu ferme et durable ; il est si pauvre , qu'il ne pourrait satisfaire notre cœur. Toutes les choses du monde sont moindres que nous ; elles sont faites pour notre service, et nous sommes faits pour Dieu. Il faut donc servir Dieu seul de tout notre cœur, de toute notre affection , parce qu'il est le bien qui apaise et rassasie notre cœur.
3, Puisque cette patience est si utile et si nécessaire, il faut l'acquérir. Mais comment l'acquérir? Je vous le dirai : avec la lumière, en ouvrant l'œil de l'intelligence , en reconnaissant son néant, et en attribuant tout ce qu'on est à l'ineffable charité de Dieu. On connaît sa bonté , qui nous a donné l'être et toutes les grâces qu'il y a ajoutées. Et lorsqu'on a vu que Dieu nous a ainsi aimés , on voit encore que par amour il nous a donné le Verbe son Fils unique , ce Fils qui nous a donné la vie. Et puisqu'il nous a donné la vie avec tant d'amour, nous devons être persuadés que toute peine , de quelque côté
quelle vienne, que toutes choses, prospères ou contraires , nous sont données par amour, et non par haine , mais pour notre bien, afin de nous faire atteindre le but pour lequel nous a\ons été créés. Nous devons voir que, quelque grande que soit la peine, elle est au fond bien petite , puisqu'elle n'est pas plus grande que le temps, et que le temps , pour nous , n'a pas plus de longueur et de largeur que la pointe d'une aiguille. Toutes nos peines sont donc petites et finies. La peine qui est passée, nous ne l'avons plus, puisque le temps s'est enfui; celle qui doit venir, nous ne l'avons pas encore , et le temps peut nous manquer pour l'avoir.
4. Après avoir vu combien est courte la peine, nous devons voir combien elle est utile. Et cela, demandez-le au doux et ardent saint Paul , qui nous dit : « Les souffrances de cette vie ne sont pas comparables à la gloire future que Dieu a préparée pour ceux qui le craignent et qui supportent bien avec patience les saintes épreuves que la Bonté divine leur envoie (1). » Celui qui le fait goûte les arrhes du ciel en cette vie par sa patience ; et si notre chair, dans sa faiblesse , veut par l'impatience se révolter contre son Créateur, en refusant de souffrir, il réfléchit en lui-même et voit où doit le conduire l'impatience ; car, après avoir commencé son enfer en cette vie , il arrive enfin à l'éternelle damnation. Jamais on n'a vu l'impatience éloigner la peine ; elle l'augmente au contraire ; car la peine est ce que la volonté la fait. Détruisez en vous la volonté propre sensitive , pour vous revêtir de la douce volonté de Dieu, et vous aurez détruit la peine. Voilà le moyen et la voie pour parvenir à la
(1) Ép. aux Rom., viii, 18.
vraie et parfaite patience ; et je vous conjure , par l'amour de Jésus crucifié , de ne pas négliger ces doux et précieux moyens , afin d'acquérir la vertu de patience , car je sais combien elle est nécessaire à vous et à tout le monde. C'est parce que je connais le besoin que vous en avez, que j'ai dit que je désirais vous voir affermie dans la vraie et parfaite patience. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.