‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 122 sur 160 · DE NAPLES · texte numérisé non relu

DE NAPLES

De la nourriture des anges et de la nourriture des bêtes. — Comment elles se prennent , et quels effets elles produisent.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très-chères Sœurs et Filles dans le Christ , le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir goûter la nourriture des Anges , car vous n'êtes pas faites pour autre chose ; et afin que vous puissiez la goûter, Dieu vous a rachetées avec le sang de son Fils. Mais pensez, très -chères Filles , que cette nourriture ne se prend pas sur la terre, c'est-à-dire avec un amour terrestre , mais en haut. C'est pour cela que le Fils de Dieu a été élevé sur le bois de la très -sainte Croix, afin qu'avec lui et sur cette table sacrée nous puissions prendre cette nourriture. Vous me direz : Qu'est-ce que cette nourriture des anges? Je vous répondrai : C'est le désir affectif de

(1) Cette lettre a beaucoup de rapport avec la ccve que sainte Catherine adressait à la sœur Eugénie, sa nièce, au monastère de Montepulciano.

rame qui attire à soi le désir de Dieu , et de ces deux désirs il ne se fait plus qu'une seule et même chose. Cette nourriture, pendant le pèlerinage de cette \ie, prend le parfum des vraies et solides vertus. Ces vertus sont préparées au feu de la charité divine et prises sur la table de la très-sainte Croix, c'est-à-dire en souffrant les peines et les épreuves par amour de la vertu , en résistant à la sensualité ; et, de cette manière, l'àme ravit par la force et la violence le rovaume qui est appelé le ciel, parce que Dieii habite en elle par la grâce. Cette nourriture rend l'âme semblable aux anges : aussi elle est appelée la nourriture des anges. Lorsque l'âme, séparée du corps , goûte Dieu dans son essence , il la rassasie tellement, qu'elle ne désire et ne peut désirer autre chose que de posséder plus parfaitement et d'augmenter cette nourriture. Elle hait tout ce qui lui est contraire ; et alors elle regarde avec prudence à la lumière de la très-sainte Foi, qui éclaire l'œil de son intelligence, ce qui lui est nuisible et ce qui lui est utile ; et , selon ce qu'elle a vu , elle a de l'amour ou de la haine , elle déteste la sensualité et la foule aux pieds de l'affection, avec tous les vices qui en procèdent ; elle fuit toutes les causes qui peuvent l'incliner au mal ou empêcher sa perfection ; elle réduit la volonté propre , qui est le principe de tout mal, et la soumet au joug de la sainte obéissance aux commandements de Dieu.

2. Tous les chrétiens sont obligés à cette obéissance; mais il y en a beaucoup qui se soumettent à l'obéissance religieuse dans un Ordre, et c'est une plus grande perfection. Quand l'âme est véritablement obéissante, nonseulement aux commandements de Dieu et à l'obéissance d'un Ordre, mais encore à toute créature pour Dieu,

elle fuit et retranche toute complaisance humaine , et se glorifie uniquement dans les opprobres et les souffrances de Jésus crucifié. Les injures, les mauvais traitements, les mépris , les outrages ont pour elle la douceur du lait, et elle s'y plaît pour être semblable au Christ, son Époux. Elle renonce à la conversation des créatures , parce que souvent elles sont des obstacles entre nous et notre Créateur, et elle se réfugie dans la cellule de la connaissance d'elle-même et dans la cellule véritable. levons invite, mes bien-aimées, à rester dans la cellule de la connaissance de vous-mêmes , où nous trouvons ce désir affectif de Dieu pour nous , et dans la cellule véritable, pour y veiller et y persévérer dans une humble et fidèle prière , détachant votre cœur de la créature et des choses créées, n'aimant rien en dehors de Dieu, et vous revêtant de Jésus crucifié. Autrement vous prendriez cette nourriture sur la terre , et je vous ai dit qu'il ne fallait pas la prendre sur la terre. Pensez que le doux Époux Jésus ne veut aucun obstacle entre lui et l'àme , son épouse ; il est très -jaloux, et dès qu'il verrait que nous aimons quelque chose en dehors de lui , il s'éloignerait de nous, et nous deviendrions dignes de manger la nourriture des bêtes. Et ne leur deviendrions -nous pas semblables ? Nous prendrions la nourriture des bêtes, si nous abandonnions le Créateur pour les créatures et les choses créées, le Bien infini pour les choses finies et éphémères , qui passent comme le vent , la lumière pour les ténèbres, la vie pour la mort. Celui qui nous revêt du soleil de justice avec l'agrafe de l'obéissance et les perles de la foi, de l'espérance et de la charité parfaite, pour celui qui nous en dépouille au contraire. Ne serionsnous pas bien insensés de nous séparer de Celui qui nous

donne une pureté de plus en plus parfaite à mesure que nous nous approchons de lui , pour ceux qui répandent l'infection du vice et qui souillent nos cœurs et nos âmes? Que Dieu les éloigne de nous dans son infinie miséricorde.

3. Pour que cela ne puisse jamais arriver, gardonsnous de la conversation coupable des personnes qui mènent une vie débauchée ; soyons fermes et prudentes avec nous-mêmes, et veillons avec une ardente charité aux besoins de notre prochain ; nous montrerons par là que nous portons dans notre cœur Jésus crucifié. Je dis donc que l'âme qui se nourrit de la nourriture des anges a vu à la lumière que l'amour et les conversations des créatures en dehors du Créateur sont des obstacles qui privent de cette nourriture ; aussi elle les fuit avec un grand zèle, et elle aime, elle recherche ce qui la fait croître et persévérer dans la vertu. Et parce qu'elle voit qu'on goûte mieux cette nourriture au moyen de la prière faite avec la connaissance de soi-même, elle s'y applique continuellement, et fait tous ses efforts pour se rapprocher de Dieu.

4. Il y a trois sortes de prières. La première est la prière continuelle, c'est-à-dire le saint et continuel désir, qui prie toujours en présence de Dieu dans tout ce que fait la créature , car ce désir dirige sans cesse vers son honneur toutes nos œuvres spirituelles et temporelles : c'est pourquoi on l'appelle la prière continuelle. Le glorieux saint Paul en parle lorsqu'il dit : « Priez sans cesse (1). » La seconde prière est la prière vocale, qu'on fait lorsqu'on récite l'olBce ou quelque autre

(1) I Ép. aux Thess., v, 17.

prière ; c'est une préparation pour arriver à la troisième , qui est la prière mentale ; et l'âme y arrive quand l'esprit s'exerce avec prudence et humilité à la prière vocale. Lorsque ses lèvres parlent, son cœur ne doit pas s'éloigner de Dieu , mais elle doit s'appliquer à fixer et à affermir son cœur dans la charité divine. Quand elle sent que son esprit est visité de Dieu , c'est-à-dire quand elle éprouve un certain attrait à penser à Dieu , elle doit abandonner la prière vocale pour se livrer à l'amour de Dieu , dont elle goûte la présence ; et si son attrait cesse , elle doit reprendre la prière vocale , afin que l'esprit soit toujours occupé, et jamais vide. Si dans la prière nous éprouvons beaucoup de combats et de ténèbres qui troublent notre esprit , et si le démon veut nous persuader que notre prière n'est pas agréable à Dieu à cause de ces combats et de ces ténèbres , nous ne devons pas cesser, mais au contraire persévérer avec courage , en pensant que le démon agit de la sorte pour nous faire quitter la prière, qui est une mère pour nous, et que Dieu le permet pour éprouver notre force et notre constance. Dans les combats et les batailles nous connaissons notre néant , et dans notre bonne volonté nous connaissons la bonté de Dieu , qui donne et conserve les bonnes et saintes résolutions, et qui ne les refuse jamais à ceux qui le veulent.

5. L'âme parvient ainsi à la troisième et dernière prière , qui est la prière mentale, où elle reçoit la récompense des peines qu'elle a souffertes dans la prière vocale imparfaite. Alors elle goûte le lait de la prière fidèle ; elle s'élève au-dessus des sens; son esprit purifié s'unit à Dieu par l'amour , et à la lumière de l'intelligence elle voit, elle connaît et se revêt de la vérité Elle est de-

venue la sœur des anges ; elle reste avec son Époux à la table d'un ardent désir^ aimant à chercher l'honneur de Dieu et le salut des âmes , parce qu'elle voit bien que pour cela l'éternel Époux a couru à la mort honteuse de la Croix pour accomplir les ordres de son Père et notre salut. Ainsi la prière est bien vraiment une mère qui , dans la charité de Dieu , conçoit les vertus et les enfante dans la charité du prochain. Où trouverez -vous la lumière qui vous guidera dans la voie de la vérité? dans la prière. Où montrerez- vous l'amour, la foi , l'espérance et l'humilité? dans la prière. Et, si vous n'aimez pas, vous ne ferez pas ces choses ; mais la créature qui aime veut s'unir à ce qu'elle aime par le moyen de l'oraison : c'est là qu'elle expose ses besoins , parce qu'elle se connaît , et cette connaissance est le fondement de la vraie prière. Elle voit sa misère, elle se sent entourée d'ennemis, du monde avec ses injures, du démon avec ses tentations, de la chair, qui combat l'esprit et se révolte contre la raison. Elle voit qu'elle n'a pas l'être par ellemême , et qu'elle ne peut se guérir ; et alors elle court avec foi à Celui qui est , qui sait , peut et veut la secourir dans toutes ses nécessités; elle l'implore avec espérance, et attend son secours.

6. C'est ainsi que veut être faite la prière pour obtenir ce que nous désirons ; et , de cette manière , les choses justes que nous demanderons à la Bonté divine ne nous seront pas refusées ; mais, en agissant autrement, nous en retirerons peu de fruit. Où sentironsnous l'odeur de l'obéissance? dans la prière. Où nous dépouillerons -nous de l'amour -propre, qui nous rend impatients? dans le temps des injures et des peines. Où nous revêtirons -nous de l'amour divin, qui nous rendra

patients et nous fera glorifier dans la Croix de Jésus criicifié? dans la prière. Où sentirons -nous le parfum de la continence, de la pureté, la faim du martyre, qui nous dispose à donner notre vie pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes? dans cette mère si douce, dans la prière. Elle nous fera observer les saints commandements de Dieu , elle mettra ses conseils dans notre esprit et notre cœur, et y imprimera le désir de les suivre jusqu'à la mort. Elle nous éloignera de la société des créatures , et nous donnera celle du Créateur. La prière emplit le vase de notre cœur avec le sang de l'humble Agneau sans tache et le couvre de feu, car il a été répandu avec un ardent amour. Il est vrai que l'àme reçoit et goûte plus ou moins parfaitement les avantages de la prière, selon qu'elle se nourrit de la nourriture des anges, c'est-à-dire du saint désir de Dieu, s'élevant, comme nous l'avons dit , pour le prendre sur la table de la très-sainte Croix, mais pas autrement. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir vous nourrir de la nourriture des anges, car vous ne pourriez pas avoir d'une autre manière la vie de la grâce et être les vraies servantes de Jésus cruciûé. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.

7. J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé beaucoup de joie , parce que je désirais beaucoup avoir de vos nouvelles , et parce que vous m'en donniez en peu de mots de très- bonnes. Je veux parler du retour de la lumière dans ce pays. Le cœur de Pharaon s'est adouci. La Reine s'était montrée bien endurcie jusqu'à présent ; elle s'était séparée de son chef, du Christ de la terre , pour s'unir à l'Autechrist, au membre du démon; elle poursuivait la

mérité, et exaltait le mensonge. Grâces, grâces soient rendues à notre Sauveur, qui a éclairé son cœur par la force ou par Tamour, et qui a fait en elle des choses admirables (1). Réjouissons -nous et soyons dans l'allégresse; appliquons - nous au saint exercice dont nous avons parlé, et purifions souvent notre conscience par la Confession et par la Communion à toutes les fêtes solennelles, afin que, fortifiée dans votre pèlerinage, vous courriez généreusement à la table de la Croix , par la doctrine de l'humble Agneau, pour prendre la nourriture des anges , et faire briller en vous les stigmates de Jésus crucifié. Baignez- vous dans son précieux sang. Je me recommande instamment à notre Sauveur. Doux

(1) Ces bonnes dispositions de la reine Jeanne ne durèrent pas, et elle retomba dans le schisme.

CCCXXXVIIT. — A MADAME NELLA,

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