FEMME DE NICOLAS SODERINI , DE FLORENCE
Du mépris du monde, et du désir de la mort qu'ont les saints, et de la manière de s'y préparer, en mourant à la volonté propre.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-chère Fille dans le Christ , le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir votre cœur dépouillé de l'amour misérable du monde , si bien que toute chose l'ennuie et lui déplaise tant , que vous disiez avec le doux apôtre saint Paul : « Je désire être délivré de mon corps pour être avec le Cfirist (2). » Saint Paul savait que la vie du corps était un grand obstacle entre Dieu et lui , de deux manières : La première, parce que le corps se révolte toujours contre l'esprit; et en se révoltant contre l'esprit, il se révolte contre son Créateur. La seconde, parce que la vie du corps l'empêche de voir et de jouir de la vision de Dieu jusqu'au moment où l'âme est affranchie de cette chaîne. Aussi saint Paul et les autres serviteurs de Dieu désirent la mort et sup-
(1) Voir les lettres Lii,Lm, liv, et la Vie de sainte Catherine, Illep., ch. 6.
(2) Ép. aux Philîpp., i , 23.
portent seulement la vie avec patience. Mais songez qu'il faut mourir deux fois avant d'arriver à la vie. Il faut d'abord que l'homme meure à toute volonté propre coupable et sensuelle , car cette volonté sensuelle conduit celui qui ne la tue pas à la mort éternelle. Il faut donc que l'homme se lève et la frappe avec le glaive de la haine et de l'amour, c'est-à-dire avec la haine du péché et l'amour de la vertu. Et de cette manière, l'àme attendra la seconde mort, c'est-à-dire la mort corporelle, comme un sommeil qui est la fin de toute peine , qui dissipe les ténèbres , et fait arriver l'âme à la lumière de la vision de son Dieu.
2. Mais pensez, ma Fille, que si Thomme n'a pas vécu en tuant sa volonté, comme nous l'avons dit, sa mort corporelle ne sera pas si glorieuse , elle sera même bien pénible. Je veux donc que vous suiviez les vraies et solides vertus, fuyant le monde et ses délices , et vous rapprochant toujours de Dieu. Vous recevrez la joie parfaite et une paix inaltérable, vous perdrez toute crainte servile , vous concevrez une foi vive avec laquelle vous regarderez la divine miséricorde ; et dans cette foi, vous trouverez que Dieu ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification (1). C'est pour que nous soyons sanctifiés en lui qu'il nous a donné le Verbe, son Fils unique, et qu'il a voulu qu'il mourût de la mort honteuse de la Croix. Il y a là tant de miséricorde, que la langue et le cœur de l'homme sont incapables de le dire et de l'imaginer; et dans cette miséricorde disparaissent toute crainte et toute peine. Quelquefois l'àme qui s'aime encore elle-même souffre
(1) lÉp. aux Tliess., iv, 3.
beaucoup de la crainte de la mort , et c'est une illusion du démon. Le démon lui dit : Tu Yois bien que tu mourras sans avoir fait aucun bien ; et sais-tu où tu iras? tes œuvres ne méritent autre chose que l'enfer. D'un autre côté , il lui inspire de la tendresse pour elle-même en lui disant : Ne sais-tu pas que ton corps, qui jouit des biens et des délices du monde , sera bientôt mort , et plus laid que celui d'un autre animal. La malice du démon met ainsi ces pensées dans le cœur pour jeter Tàme dans le trouble et le désespoir, en lui faisant voir ses défauts et ses péchés, et en lui cachant la miséricorde divine.
3. Il faut donc que l'àme combatte cette malice du démon, et réponde intérieurement, en regardant son Créateur, à ces pensées qui le troublent : Je confesse que je suis mortelle , et c'est là une grande grâce ; car par la mort j'arriverai à ma fin, à Dieu , qui est ma vie. Je confesse aussi que ma vie avec les œuvres que j'ai faites ne méritent autre chose que l'enfer ; mais j'ai foi et espérance dans mon Créateur, dans le sang de l'Agneau immolé pour moi. Il me pardonnera mes péchés, et me donnera sa grâce. Je m'appliquerai à me corriger pendant le temps qui me reste; et si la mort vient avant que je puisse y parvenir, avant que je puisse faire pénitence de mes péchés, je me confie en Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que je vois qu'il n'y a aucune comparaison entre la miséricorde divine et mes péchés. Si tous les péchés qu'on peut commettre étaient réunis en une créature, ce serait comme une goutte de vinaigre au milieu de la mer , si on les comparait à la miséricorde divine, pourvu que l'àme veuille la recevoir avec une vraie et sainte disposition , avec le regret de la faute
commise. Ce regret lui fait perdre toute faiblesse pour son corps et pour les choses créées. De cette manière, l'àme se ranime ; elle augmente l'amour qu'elle a pour sa fin , et perd la crainte servile qui la trouble ; elle jouit avec délices de son bien -aimé Jésus crucifié, et elle attend avec joie et calme l'heure de la mort. Non-seulement elle l'attend , mais elle désire quitter le monde, et être avec le Christ.
4. Ainsi donc, ma douce Fille, plus de crainte; mais passez dans la joie cet instant de la vie , avec le désir de la vertu, avec la vraie patience, supportant toutes les peines temporelles et spirituelles que Dieu vous accordera par la maladie ou par quelque autre moyen. C'est qu'il veut pouvoir vous récompenser quand vous sortirez des tempêtes de cette vie ténébreuse pour aller dans le lieu de repos, dans la vraie cité de Jérusalem, la vision de la paix , où tout bien est récompensé , c'est-à-dire toute patience et toute bonne œuvre que nous accomplissons en cette vie. Oh ! combien serait fou et insensé le marchand auquel on confierait un trésor pour le faire profiter, et qui, par crainte de la peine, l'enfouirait dans la terre ! Ne serait-il pas digne d'être condamné et de perdre la vie? Nous sommes aussi des marchands auxquels est confié le trésor du temps , avec le libre arbitre, la volonté que Dieu nous a donnée pour le faire profiter pendant toute notre vie ; nous pouvons perdre ou gagner selon notre volonté. Nous serions bien insensés si, par crainte de la peine, nous enfouissions le temps qui nous esf donné pour gagner la vie éternelle par la pratique de la vertii , et si nous achetions l'enfer par notre vie coupable. Car notre vie est coupable lorsque nous enfouissons notre temps et notre
volonté dans la terre, c'est-à-dire lorsque nous désirons, et que nous aimons les choses de la terre avec un amour déréglé, en dehors de Dieu. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais voir votre cœur dépouillé de tout amour et de tout attachement pour le monde et de toute crainte servile; je veux que vous soyez toute revêtue de Jésus crucifié , que vous mettiez là votre foi , votre espérance, afin que le démon avec toutes ses ruses ne puisse pas vous tromper par une peur déréglée de la mort, mais que vous désiriez au contraire retourner à votre fin. Je ne vous dis pas autre chose. Baignezvous dans le sang de Jésus crucifié. Bénissez la jeune fille dans le Christ, le doux Jésus. Saluez de ma part jyjme ]>}éra et Nicolas. Dites-leur de bien estimer le temps, et de l'employer avec un vrai et saint désir pendant qu'ils l'ont. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.