‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 127 sur 160 · CCCXLII. — A MADAME JEANNE PAZZI · texte numérisé non relu

CCCXLII. — A MADAME JEANNE PAZZI

De l'amour que Jésus- Christ nous a montré dans sa passion. — Du moyen d'acquérir la patience.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très- chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir bien souffrir ce que notre doux Sauveur permet. C'est à cela que la Vérité éternelle reconnaîtra que vous l'aimez ; car nous ne pouvons lui donner une autre preuve de notre amour, si ce n'est d'aimer avec charité toute créature raisonnable , et de souffrir avec une vraie et inaltérable patience jusqu'à la mort, ne choisissant jamais le lieu et la manière, mais nous en rapportant à Dieu , qui ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification. Ne serait-ce pas folie à nous , pauvres malades , de demander à notre médecin, le Christ, une médecine selon notre bon plaisir, et non selon sa volonté, puisqu'il voit et connaît ce dont nous avons besoin. Je veux que vous sachiez bien , ma Fille, que tout -ce que Dieu donne et permet en cette vie , il le fait ou pour notre salut , ou pour notre perfec-

(1) Jeanne Pazzi fut une des compagnes de sainte Catherine; elle appartenait à une des plus illustres familles de Florence.

tion. Nous devoils alors souffrir humblement et avec patience, et recevoir tout avec respect, en fixant le regard de notre intelligence sur la charité, l'ardent amour avec lequel il donne ; et en voyant qu'il donne par amour, non par haine, nous recevrons avec amour. Cette vertu de la patience est si nécessaire , qu'il faut sans cesse la poursuivre pour ne pas perdre le fruit de nos peines; nous devons secouer toute négligence, et aller avec zèle là où elle se trouve.

2. Où se trouve-t-elle? en Jésus crucifié. Sa patience fut si grande, qu'on ne l'entendit jamais se plaindre. Les Juifs criaient : « Crucifiez-le ! » Et lui disait : « Père, pardonnez à ceux- qui me crucifient , car ils ne savent ce qu'ils font (1). » 0 Patience qui nous donnes la vie! En supportant nos iniquités avec patience, vous les avez crucifiées avec votre corps I II a lavé avec son sang la face de notre àme ; et dans ce sang répandu avec un si ardent amour et une si parfaite patience , il nous a fait renaître à la grâce. Ce sang a recouvert notre nudité et nous a revêtus de la grâce ; sa chaleur a détruit la glace et réchauffé la tiédeur de l'homme ; il a dissipé les ténèbres et donné la lumière. Dans ce S3ng se consume l'araour-propre, c'est-à-dire que l'âme qui se voit ainsi aimée dans ce sang se décide à quitter le misérable amour d'elle-même et à aimer son Rédempteur, qui a donné sa vie avec tant d'amour, et a couru avec transport à la mort honteuse delà Croix. Il a fait de son sang un breuvage, et de sa chair une nourriture pour tous ceux qui le veulent. Il n'y a pas d'autre moyen de rassasier l'homme : il n'apaise la faim et la soif que dans ce sang.

(1) s. Luc, XXIII, 34.

3. L'homme posséderait le monde entier, qu'il ne pourrait être rassasié, parce que les choses du monde sont moindres que lui. Tout ce qui est moindre ne saurait lui suffire; mais il peut se rassasier dans le Sang, parce que le Sang est uni et mêlé à la Divinité, à la nature infinie. 11 est plus grand que l'homme , et l'homme, peut satisfaire son désir dans le feu de la divine Charité, parce qu'il a été répandu par amour ; il nous a été donné en abondance huit jours après sa naissance ; son corps en répandit un peu dans la Circoncision : ce n'était pas assez pour désaltérer la créature ; mais sur la Croix la lance perça son côté, et Longin lui ouvrit le cœur(l). Des flots de vie s'échappèrent lorsque l'âme fut séparée du corps, et le Sang fut donné à pleines mains, et annoncé avec éclat par la miséricorde. L'Esprit -Saint criait : a Que celui qui veut du Sang accoure. » Et où? à la source même , à Jésus crucifié , en suivant sa doctrine et sa voie. Quelle est sa doctrine? aimer l'honneur de Dieu et le salut des âmes , et acquérir la vérité , en souffrant et en faisant violence à la sensualité.

4. Quelle voie doit tenir celui qui veut arriver à la doctrine ponr avoir le Sang? quel vase et quelle lumière faut-il avoir? la lumière de la très-sainte Foi. La Foi est la prunelle de l'œil de l'intelligence ; et si l'âme n'avait pas cette glorieuse lumière elle perdrait la voie, comme le font les hommes du monde, qui ont obscurci l'œil de leur intelligence avec le nuage de l' amour-propre et de la tendresse pour eux-mêmes , et qui vont par les ténèbres comme des aveugles : non -seulement ils ne profitent pas du Sang, mais ils le méprisent et le foulent aux

(1) Voir Legenda Aurea. -^ Acta Sandorum, 15 mars.

pieds. Il faut donc avoir la lumière, comme nous l'avons dit, et suivre la voie de la vraie connaissance de nousmême et de la bonté de Dieu à notre égard, avec la haine du vice et l'amour de la vertu. C'est là une voie et une demeure où l'àme connaît et apprend la doctrine de Jésus crucifié. Dans celte demeure de la connaissance de nousmêmes et de Dieu, nous trouvons le Sang, où est purifiée notre âme. Quel vase faut -il porter? le vase de notre cœur, afin que, mettant comme une éponge son amour dans le Sang , il attire à lui le Sang et l'ardeur de la charité avec laquelle il a été répandu.

5. Alors l'àme s'enivre, parce qu'elle a eu la lumière ; elle est allée par la voie en suivant la doctrine de Jésus crucifié : elle est arrivée au lieu , elle a rempli le vase , et elle goûte la nourriture de la patience , le parfum de la vertu et le désir de la souffrance , tellement qu'il lui semble ne pas pouvoir se rassasier de porter la Croix pour Jésus crucifié. Elle fait comme l'homme ivre, plus il boit, plus il voudrait boire : de même, plus l'àme souffre , plus elle voudrait souffrir ; sa seule consolation sont les peines; les larmes que lui cause le souvenir du Sang deviennent son breuvage , et les gémissements sa nourriture. C'est donc la voie et la manière de pouvoir arriver à la grâce et acquérir la royale patience. C'est ce qui me faisait dire que je désirais vous voir souffrir tout ce que la Bonté divine vous envoie avec une vraie et sainte patience. Ainsi, très -chère Fille, ne dormons plus du sommeil de la négligence, mais entrons dans la plaie ouverte du côté de Jésus crucifié, où nous trouverons ce sang, avec une vive et profonde douleur de l'outrage fait à Dieu. Il n'y a vraiment pas d'autre lieu pour reposer sa tête, si ce n'est le Sang et la

t^te couronnée d'épines de Jésus crucifié. Lancez donc ià les flèches d'un ardent désir, d'une humble et continuelle prière pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes Je ne vous dis pas autre chose. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCCXLIÎI. — A MADAME CONSTANCE,

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