‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 13 sur 160 · AU COUVENT DE SAINTE-AGNÈS DE MONTEPULCIANO · texte numérisé non relu

AU COUVENT DE SAINTE-AGNÈS DE MONTEPULCIANO

De la nourriture des anges, qui est le désir de s'unir k Dieu. Des différentes sortes de prières.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très- chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir goûter la nourriture des anges ; car tu n'es pas créée pour autre chose, et pour que tu puisses la goûter , Dieu t'a rachetée par le sang de son Fils unique; mais songes, ma Fille hien- aimée, que cette nourriture ne se prend pas sur terre, mais en haut , et c'est pour cela que le Fils de Dieu a voulu être élevé sur le bois de la très- sainte Croix; c'est à cette table qu'il faut monter pour prendre cette nourriture. Mais tu me diras ; Quelle est cette nourriture des anges? Je te répondrai : C'est le désir de Dieu, ce désir qui attire l'àme et en fait une même chose avec lui.

(1) Deux nièces de sainte Catherine prirent l'habit dans le monastère de Sainte-Agnès j elles étaient filles de son frère Bartholo. Sœur Eugénie mourut sans doute jeune, car on ne trouve pas son nom parmi les religieuses du Chapitre tenu en 1387.

2. Cette nourriture, pendant le pèlerinage de cette vie , attire l'odeur des vraies et solides vertus. Ces vertus sont préparées au feu de la divine charité et se prennent sur la table de la Croix , c'est-à-dire que la vertu s'acquiert par la peine et la fatigue , en combattant sa sensualité et en conquérant , par la force et la violence , le royaume de son âme, qui est appelée au ciel parce qu'elle contient Dieu par la grâce. Cette nourriture rend l'àme semblable aux anges ; aussi elle s'appelle la nourriture des anges; et quand l'âme est séparée du corps, elle goûte Dieu dans son essence ; l'âme en jouit tellement , qu'elle ne peut désirer et demander autre chose que de conserver et d'augmenter cette nourriture. Elle hait tout ce qui lui est contraire , et elle regarde avec prudence, à la lumière de la très-sainte Foi, qui éclaire l'œil de son intelligence , et elle voit ce qui lui est nuisible et ce qui lui est utile ; et , selon ce qu'elle voit , elle aime et elle hait : elle méprise la sensualité, qu'elle foule aux pieds de son affection , avec tous les vices qui en découlent ; elle fuit toutes les occasions qui peuvent la porter au péché ou l'éloigner de la perfection ; et c'est pour cela qu'elle anéantit sa volonté propre , qui est la cause de tout mal , et elle la soumet au joug de la sainte obéissance, obéissant non-seulement à l'Ordre et à son supérieur, mais à la moindre créature pour Dieu. Elle fuit toute louange et toute complaisance humaine , et se glorifie seulement dans les opprobres et les peines de Jésus crucifié. Les injures, les mépris, les outrages ont pour elles la douceur du lait ; elle s'y complaît pour devenir semblable à son Époux , Jésus crucifié ; elle renonce à la conversation des créatures, parce qu'elle voit qu'elles sont souvent un obstacle entre nous et notre

Créateur , et elle se réfugie dans la cellule de son corps et de son âme.

3. C'est à cela que je t'invite , toi comme les autres, et je te commande . ma Fille bien-aimée , de rester toujours dans la cellule de la connaissance de toi-même , où se trouve la nourriture angélique de l'ardent désir de Dieu pour nous. Eeste aussi dans la cellule matérielle en veillant, en priant sans cesse , en dépouillant ton cœur et ton affection de toi et de toute créature , et en te revêtant de Jésus crucifié ; autrement , tu prendrais ta nourriture sur la terre ; et je t'ai dit que ce n'est pas là qu'il faut la prendre. Pense que ton Époux , le Christ, le doux Jésus, ne veut aucun obstacle entre toi et lui ; il est très-jaloux, et dès qu'il verra que tu aimes quelque chose hors de lui, il s'éloignera de toi, et tu deviendras digne de la nourriture des bêtes. Ne serais-tu pas réduite à la condition des bêtes , si tu abandonnais le Créateur pour les créatures , et le Bien infini pour les choses finies et transitoires qui passent comme le vent ; la lumière pour les ténèbres , la vie pour la mort ; Celui qui te revêt du soleil de la justice, du bracelet de l'obéissance, des pierres précieuses de la foi vive , de la ferme espérance et de la charité parfaite, pour celui qui te vole et te dépouille? Ne serais -tu pas bien insensée, si tu quittais Celui qui te donne la pureté véritable? Plus tu t'approches de lui , plus s'épure la fleur de ta virginité ; r abandonnerais-tu pour ceux qui répandent souvent l'infection de l'impureté et qui souillent l'esprit et le corps ? Dieu les a éloignés de toi par son infinie miséricorde,

4. Et pour que cela n'arrive pas, prends garde de n'avoir jamais le malheur d'éprouver d'affection particulière pour un religieux ou pour un séculier. Si je pou-

vais le savoir ou l'apprendre , en étant même plus éloignée que je ne le suis, je te donnerais une telle pénitence, que tu t'en souviendrais, bon gré mal gré, toute ta vie. Ne donne et ne reçois jamais sans nécessité, mais rends -toi utile généralement à toutes les personnes du dedans et du dehors ; sois ferme et prudente pour toimême ; sers tes sœurs avec zèle et charité , surtout celles qui sont dans le besoin. Quand des étrangers passent et te demandent à la grille , conserve-toi dans la paix ; ne bouge pas , et laisse-leur dire à la prieure ce qu'ils ont à te dire , à moins que la prieure ne te dise d'y aller par obéissance ; baisse alors la tête, mais sois sauvage comme un hérisson ; emploie les moyens que la glorieuse vierge sainte Agnès donnait à ses filles. Lorsque tu vas te confesser, expose tes misères, reçois ta pénitence et sauvetoi. Évite ceux 'avec lesquels tu as été élevée; et ne t'étonne pas si je te parle ainsi, car bien souvent je l'ai entendu dire, les conversations des personnes qu'on appelle si mal des dévots et des dévotes , corrompent les âmes, les règles et les usages de la vie religieuse. Prends garde de lier ton cœur à un autre qu'à Jésus crucifié : lorsque tu voudrais le délier, tu ne le pourrais pas sans beaucoup de peine. Je t'ai dit que l'âme qui se rassasie de la nourriture des anges a vu à la lumière que ces choses étaient des obstacles à cette nourriture, et elle les fuit avec un grand zèle. Elle aime, au contraire, et recherche tout ce qui peut l'augmenter et la conserver ; et, comme elle a compris que la meilleure manière d'en jouir est la prière faite dans la connaissance de soi-même, elle s'y exerce sans cesse par tous les moyens qui peuvent l'unir le plus à Dieu.

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