Le premier degré où il nous enseigne à monter
(1) Le bienheureux Raymond fait réloge de cette dame en racontant la conversion de ses deux filles et de son fils Jacques. ( Vie de sainte Catherine, Ile p.^ ch. 7.)
sont les pieds , c'est-à-dire ra£fection. Comme les pieds portent le corps, l'affection porte l'àme. En montant ce degré, c'est-à-dire ses pieds percés et cloués sur la Croix , vous trouverez l'affection dépouillée de tout amour déréglé. En arrivant au second, c'est-à-dire au côté ouvert de Jésus crucifié , vous verrez le secret de son cœur, avec quel amour ineffable il nous a fait un bain de son sang. Au premier degré, on se dépouille de toute affection ; et au second , on goûte l'amour qu'on trouve dans le cœur ouvert de Jésus -Christ. Par le troisième degré , on arrive à la bouche du Fils de Dieu ; on s'y nourrit dans la paix, parce que l'àme qui a revêtu l'amour de Jésus cruciflé , et qui s'est dépouillée de l'amour sensitif qui lui faisait la guerre , a trouvé la patience, et toute amertume lui paraît douce (1). Elle se réjouit même des persécutions et des tribulations du monde , de quelque côté que Dieu les lui envoie , parce qu'elle a trouvé la paix de la bouche. Celui qui donne la paix s'unit à celui à qui il la donne : ainsi l'âme revêtue de vertus par l'amour goûte Dieu par la bouche du saint désir dans le désir de Dieu ; et dans ce désir de Dieu , elle s'unit à lui avec paix et quiétude. Vous voyez que Jésus crucifié nous a fait une échelle de son corps , afin que nous atteignions les hauteurs du ciel , de la vie éternelle , où la vie est sans mort, la lumière sans ténèbres, le rassasiement sans dégoût et la faim sans peine : car, comme dit saint Augustin, le dégoût de la satiété et le tourment de la faim y sont inconnus ; les bienheureux sont rassasiés de ce dont ils ont faim et désir dans l'éternelle vision de Dieu. Elle est bien ignorante et bien
(1) Dialogue^ ch, lxxv, lxxvi.
malheureuse l'àme qui, par sa faute, perd un si grand bien, et se rend digne d'un si grand mal. Courage donc, très-chère Fille, et ne comptez pas sur le temps que vous n'ayez pas; mais quittez par la force de l'amour la perversité de votre amour sensitif , qui vous ôte la lumière de la raison, et vous fait aimer le monde et vos enfants outre mesure : autrement vous ne pourrez pas atteindre la lin pour laquelle vous avez été créée.
3. Je vous ai dit que je désirais vous voir vivre morte à la volonté propre et à l'amour de vous-même, parce qu'il me semble que vous êtes encore bien vivante, et j'ai vu par la lettre que vous m'avez écrite que l'amour aveugle vous faisait sortir de l'ordre que Dieu veut. Vous me dites que Françoise est très-mal (1), et que vous voulez que frère Matthieu vienne sur-le-champ , malgré tout obstacle, et que, s'il ne vient pas , vous lui donnerez votre malédiction ; s'il ne peut faire autrement, il doit prendre un paysan pour l'accompagner. Je vous dis que vous ne pouvez excuser votre folle impatience. Jugeons, non pas seulement d'après la religion , mais d'après le simple bon sens que la nature donne; si vous l'aviez eu, vous n'auriez pas agi de la sorte. S'il fallait, pour contenter votre désir ou celui de votre fille, que frère Matthieu vînt, vous deviez demander deux Frères : l'un serait venu avec lui , l'autre serait resté, car vous savez bien que ni l'un ni l'autre ne peut venir ou rester seul ; mais la passion vous égarait, et vous aviez les oreilles pleines de murmures.
(1) Françoise était une des filles de M™» Rabès ; elle était entrée dans le Tiers Ordre. Matthieu, son fils, avait revêtu l'habit de Saint- Dominique, et la règle défendait qu'il sortît sans être accompagné d'un autre religieux.
Tout cela vient de ce que vous n'avez pas levé les yeux de la terre, ni monté le premier degré dont nous avons parlé. Si vous l'aviez monté, vous désireriez uniquement voir votre fils chercher l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Avec ce désir, vous et les autres, vous auriez bouché vos oreilles , et retenu votre langue pour ne pas entendre les paroles qui ont été dites, et pour ne pas les dire. Qu'il n'en soit plus ainsi. Baignezvous dans le sang de Jésus crucifié, et quittez la société des morts pour celle des vivants, des vraies et solides vertus. Je ne vous en dis pas davantage. Encouragez Françoise, et demeurez dans la sainte et douce dilection