‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 131 sur 160 · CCCXLV. — A MADAME LOUISE DE GRANELLO · texte numérisé non relu

CCCXLV. — A MADAME LOUISE DE GRANELLO

De l'amour de Dieu , et de l'amour de nous-mêmes. — De Tulilité des épreuves.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très- chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermie dans la vraie et parfaite charité ; car sans la charité , aucun acte de vertu n'aurait en lui la vie. Toute vertu vit par la charité; c'est cette mère qui enfante les vertus, non pas mortes, mais pleines de la vie de la grâce. Cette douce charité possède la lumière de la très -sainte Foi; et à cause de l'amour qu'elle a pour son Créateur, elle croit fermement que Dieu ne veut autre chose que son bien , et que tout ce qu'il donne et permet est pour sa sanctification. Cette connaissance et cette lumière qu'elle reçoit de l'ardeur de la charité la rend patiente ; elle ne se scandalise et ne se trouble de rien de ce qui lui arrive , elle le reçoit au contraire avec respect. 0 très -chère Fille et Sœur dans le Christ, le doux Jésus! il me semble que la Bonté divine permet bien des fatigues , des ennuis , des tentations du démon pour votre bien , non

(1) Cette dame était de la famille des Tholomei , de Sienne.

pas pour que vous soyez vaincue , mais pour que vous soyez victorieuse. Ces peines et ces combats vous rendent bien nécessaire cet amour éclairé par la lumière de la très-sainte Foi. Si vous l'avez, l'amertume vous deviendra d'une douceur extrême , et les fardeaux pesants vous paraîtront légers, parce que vous connaîtrez à la lumière que Dieu vous donne tout pour votre bien , et vous ne pourrez pas vous plaindre de votre bien. Mais vous me direz : Puisqu'il est si doux et si nécessaire d'avoir celte charité, comment l'avoir, et où la trouver? Je vous répondrai en deux mots, que l'amour ne peut venir que de l'amour, et que sans la lumière on ne peut le trouver. Car en marchant sans la lumière , nous marcherons où il n'est pas, et nous marcherons ainsi dans les ténèbres.

2. 11 faut donc éloigner de nous ce qui nous prive de la lumière, c'est-à-dire l'amour propre , qui est un nuage qui nous empêche de voir et de connaître la vérité de ce que nous devons aimer. Ce nuage fait aimer dans les ténèbres, aimer hors de Dieu, non d'un amour raisonnable, mais d'un amour sensuel. Il faut donc dissiper ce nuage en nous détachant par la haine et le mépris de cette loi mauvaise , qui combat toujours contre l'esprit avec l'amour coupable et déréglé ; et lorsque l'œil de l'intelligence est éclairé par la lumière de la foi, il se fixe sur l'amour ineffable que Dieu nous a montré parle moyen du Verbe incarné , son Fils unique. Ce doux et tendre Verbe, l'Agneau sans tache, nous l'a montré avec son sang, et l'àme s'enivre de ce sang qu'elle voit répandu avec tant d'amour. Par ce sang , elle connaît la Vie éternelle. Dieu, qui , pour accomphr sa vérité dans nos âmes, et nous donner la fin pour

laquelle nous avons été créés, permet que nos ennemis, le monde , le démon et notre chair nous tourmentent , uniquement pour que notre cœur ne mette pas sa fin dans le monde et la sensualité , mais pour qu'il s'éloigne des épines cruelles du monde , qui nous déchirent , et de ses plaisirs éphémères , qui passent comme le vent. Oh ! combien est insensé celui qui met là son désir et son affection ! Il ne faut jamais le faire ; la créature raisonnable doit prendre les choses du monde pour ce qu'elles valent, et pas davantage. Elle doit les aimer et les conserver pour Dieu, et non pas sans Dieu, elle doit s'en servir comme de choses prêtées , qui ne lui appartiennent pas, en s'attachant aux vertus qu'on trouve dans la charité, cette charité que fait naître dans l'àme la lumière; car par cette lumière, Tâme connaît qu'elle est aimée de Dieu. Vous voyez donc que de l'amour par la lumière vient l'amour.

3. Mais où le trouverons- nous? dans la sainte connaissance de nous-mêmes, en nous voyant aimés avant que nous fussions, parce que l'amour que Dieu a eu pour nous l'a forcé à nous créer à son image et ressemblance. Nous trouvons en nous le sang qui a manifesté l'amour que Dieu nous porte ; et dans ce sang , nous recevons notre rédemption , car après avoir perdu l'être de la grâce, nous avons été régénérés à la grâce. Nous sommes le vase qui a reçu ce sang , puisqu'il a été uniquement répandu pour nous. Ne quittons donc jamais la demeure de la connaissance de nous-mêmes; et dans cette lumière, par l'ardeur de la charité qui nous vient de la lumière, nous souffrirons avec une vraie et solide patience, ne méprisant, ne fuyant jamais les peines, de quelque manière qu'elles viennent ;

mais les acceptant a\ec amour, parce que nous voyons que c'est par amour que Dieu les donne et non par haine, non pour nuire à notre salut, mais pour nous le rendre facile. Je veux donc, très-chère et très-douce Fille, que vous vous appliquiez avec un grand zèle à acquérir cet amour à la lumière de la foi. Demeurez dans les sentiments de la charité : autrement vos vertus ne seraient pas vivantes , mais mortes , et nous goûterions en cette vie les arrhes de l'enfer.

4. Comme je sais qu'il n'y a pas d'autres moyens, je vous ai dit que je désirais vous voir affermie dans la vraie et parfaite charité. Elle vous fera supporter toutes vos peines ; et Dieu , qui ne méprise pas les saints désirs et les peines que vous souffrirez pour la gloire et la louange de son nom, éloignera la peine, et nous conduira au but, au terme désiré, si nous triomphons nous-mêmes de la volonté propre en l'unissant à la douce volonté de Dieu. Je ne veux pas que vous tombiez dans le trouble et le désespoir à cause des illusions et des tentations que le démon veut vous donner en mettant dans votre esprit de laides images et des pensées déshonnêtes ; mais embrassez la très-sainte Croix avec une foi vive et une ferme espérance , où vous verrez que Dieu les permet par amour, et qu'il ne vous donne pas plus que vous ne pouvez porter; et je veux que vous sachiez bien qu'aucune tentation, aucune pensée, quelque laide qu'elle soit, n'est un péché, pourvu que nous n'y consentions pas volontairement en nous y complaisant. Conservons donc notre volonté en méprisant ces pensées, et fortifions-la dans l'éternelle et douce volonté de Dieu , avec le souvenir du sang de Jésus crucifié.

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