‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 139 sur 160 · SES FILLES SPIRITUELLES · texte numérisé non relu

SES FILLES SPIRITUELLES

Des effets de la charité, et comment nous devons consumer notre vie dans les gémissements pour la sainte Église.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très- chères Mères et Filles dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir affermies dans la parfaite charité , afin que vous soyez les vraies nourrices et gouvernantes de vos âmes, parce que jamais nous ne pourrons nourrir notre prochain, si nous ne nourrissons notre àme de vraies et solides vertus ; et elle ne peut se nourrir de vertus, si elle ne s'attache d'abord au sein de la divine charité, où elle trouve un lait d'une céleste douceur. Mes très-chères Sœurs, il vous faut faire comme fait l'enfant qui veut du lait : il prend le sein avec sa main , y met ses lèvres , et attire le lait au moyen de la chair. Il faut faire de même, si nous voulons nourrir notre àme ; nous devons nous attacher au sein de Jésus crucifié, où est la source de la charité, et nous y puiserons le lait qui nourrit l'àme avec toutes les vertus qui en naissent, au moyen de sa chair, c'est-àdire de son humanité; car c'est l'humanité qui a souffert, et non la divinité. Nous ne pourrons pas prendre

ce lait maternel de la charité sans souffrir. Il y a bien des manières de souffrir. Souvent nous souffrons beaucoup des combats du démon, ou des persécutions des créatures qui nous maltraitent et nous injurient. Ce sont là des peines, mais non pour l'àme qui se nourrit sur ce doux et glorieux sein , où elle puise l'amour, et voit en Jésus crucifié Tamour ineffable que Dieu nous a montré au moyen de ce doux et tendre Fils ; et dans cet amour elle trouve la haine du péché et de la loi mauvaise , qui combat toujours contre l'esprit.

2. Mais ce qui surpasse toutes les peines que souffre l'àme arrivée à cet amoyr et à cette haine , ce sont les cruels et ardents désirs qu'elle a pour le salut du monde entier. La charité la rend malade avec ceux qui sont malades , et bien portante avec ceux qui sont en santé ; elle pleure avec ceux qui pleurent, et se réjouit avec ceux qui se réjouissent : c'est-à-dire qu'elle gémit avec ceux qui gémissent dans le péché mortel, et qu'elle est heureuse avec ceux qui sont en état de grâce. Alors elle a pris la chair de Jésus crucifié , et elle porte la Croix avec lui. Ce n'est pas une peine afflictive qui dessèche l'àme, mais une peine qui l'engraisse, parce qu'elle se plaît et s'applique à suivre sa doctrine et ses traces, et elle goûte le lait de la douceur divine. Et comment Ta-t-elle pris? avec la bouche du saint désir. Et si elle pouvait avoir ce lait sans peine , et acquérir toutes les vertus qui reçoivent la vie de ce lait d'une ardente charité , elle ne le voudrait pas, mais elle aimerait mieux y parvenir en souffrant pour l'amour de Jésus crucifié, parce qu'il lui semble que , sous un chef couronné d'épines , il ne doit pas y avoir de membre délicat , et qu'il faut porter avec lui des épines , ne les choisissant pas à sou

gré, mais les recevant de son Chef. Agissant ainsi, ce n'est pas elle qni souffre , c'est son Chef, Jésus crucifié, qui souffre pour elle. Oh ! combien est douce la charité, cette douce mère ! Elle ne cherche pas son intérêt, elle ne le cherche pas pour elle, mais pour Dieu, et ce qu'elle aime, ce qu'elle désire, elle l'aime et le désire en lui et pour lui ; et hors de lui elle ne veut rien avoir. Dans toutes les positions où elle se trouve, elle emploie son temps à faire la volonté de Dieu. Si elle est séculière, elle veut être parfaite dans son état ; si elle est soumise à la vie religieuse , elle devient un ange de la terre ; elle ne souhaite , elle n'aime rien du siècle et des richesses temporelles, et elle ne veut rien posséder elle-même, parce qu'elle voit que ce serait contre le vœu de pauvreté volontaire. Dans quelque position que l'àme se trouve , elle est comme une veuve ; elle a toujours en elle la charité , et en se nourrissant sur le sein de Jésus crucifié , elle goûte le lait déhcieux avec un ardent désir et une parfaite lumière, parce qu'elle a quitté les ténèbres du coupable et misérable amour-propre.

3. Voici le temps, très -chères Sœurs, de se perdre soi-même, de ne plus se chercher pour soi, mais pour Dieu, d'aimer le prochain pour Dieu, et Dieu pour luimême, parce qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté, parce qu'il est digne d'être aimé, servi et désiré par nous. Il faut connaître en lui la vérité pour l'annoncer, la fortifier dans les cœurs des créatures raisonnables , et sans crainte servile. Voici le moment où il faut que vous et les autres serviteurs de Dieu vous vous prépariez à souffrir pour la vérité. Cet amour, que vous avez trouvé sur le sein de Jésus crucifié, il faut le manifester à l'égard du prochain, en vous offrant devant Dieu avec

amour et compassion , par des larmes , des veilles , par d'humbles et continuelles prières. Nous devons conf^umer notre vie dans les gémissements et la douleur, jusqu'à ce que nous voyions se dissiper les épaisses ténèbres où sont plongés ceux qui devraient donner la lumière dans le corps mystique de la sainte Église. Sacrifions donc notre vie, que nos yeux versent des torrents de larmes , et que nos désirs poussent des cris sur ces morts, afin qu'ils s'éloignent de la mort et qu'ils arrivent à la vie. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCCLTV. ~ A MADAME JEANINE DE CORRADO (1).

Elle Texhorte à se dépouiller de l'amour sensible des créatures.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir hahiter la cellule de la connaissance de vousmême, afin que vous puissiez arriver à l'amour parfait; car je sais que celui qui n'aime pas son Créateur ne peut lui plaire, parce qu'il est amour, et qu'il ne veut autre chose que l'amour. L'àme trouve cet amour dans la connaissance d'elle-même; elle voit qu'elle n'est pas, et qu'elle reçoit l'existence par grâce, et non par obligation, ainsi que les bienfaits que Dieu y ajoute dans son ineffable amour. Elle voit alors que la bonté de Dieu à son égard est si grande , qu'aucune parole ne peut l'exprimer ; en se voyant tant aimée , elle ne peut s'empêcher d'aimer ; elle aime Dieu et la raison; elle hait la sensualité, qui veut trop s'attacher au monde, et qui aime plus les bon-

Ci) Jeanne de Corrado était la mère d'Etienne Maconi, le disciple et le secrétaire de sainte Catherine. Elle était de la famille de Bandinelli, d'où soriit le Pape Alexandre III , et un grand nombre de cardinaux et d'hommes illustres.

neurs , les richesses et les créatures qui lui plaisent, que le Créateur. Ceux qui mettent ainsi leur bonheur dans les jouissances du monde aiment leurs enfants, un mari , une mère , un père d'un amour trop sensible ; et cet amour est un obstacle entre Tâme et Dieu , parce qu'il empêche de connaître le Yrai et suprême amour.

2. La douce Yérité a dit : c< Celui qui n'abandonne pas son père, sa mère, ses sœurs, ses frères et lui-même, n'est pas digne de moi (1). » Les vrais serviteurs de Dieu le savent bien , et ils détachent leur cœur et leur âme du monde , de ses pompes , de ses délices , et de toute créature hors de Dieu. Ce n'est pas qu'ils n'aiment les créatures, mais ils les aiment seulement pour Dieu, en tant qu'elles sont des créatures infiniment aimées par leur Créateur ; et , comme ils détestent la partie sensitive qui se révolte en eux contre Dieu , ils la détestent aussi dans le prochain, parce qu'ils voient qu'elle offense la souveraine Bonté. Je veux que vous fassiez de môme, trèschère Mère dans le Christ Jésus : je veux que vous aimiez la bonté de Dieu en vous, et son infinie charité, que vous trouverez dans la cellule de la connaissance de vous-même. Dans cette cellule vous trouverez Dieu; et comme Dieu renferme en lui tout ce qui participe à l'être, vous trouverez en lui la mémoire, qui reçoit et peut conserver le trésor des bienfaits de Dieu; vous y trouverez l'intelUgence, qui nous fait participer à la sagesse du Fils de Dieu, en nous faisant connaître et comprendre sa volonté, qui ne veut autre chose que notre sanctification ; et en voyant cela, l'àme ne peut se plaindre et se troubler de ce qui arrive, car elle sait que

(1) s. Matth., X, 37.

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